L’auteur ?
Mon corps : des lignes qui se croisent, se brisent. Quelques courbes dansantes, là, sur la crinière d’un feu de joie naissant. On pourrait dessiner la carte de ces territoires que j’habite chaque heure, chaque minute. Parler des déserts, des pays touffus où le noir règne, dedans comme devant, de la combe la plus humide de mes régions tropicales. Comme une façon de se raconter. Parce ce que je suis, finalement, c’est d’abord ça : une cathédrale de nerfs et de veines, une peau qui se croit parfois armure, qui d’autres fois laisse le monde entrer, des hormones qui se mélangent, parlent à l’altérité et construisent barrières comme torrents de lave ; c’est des routes de sel qui mènent à la sueur et aux larmes, à la pluie comme aux soupirs, c’est des éruptions, corps-volcan, et certains racontent même avoir déjà vu des clans de lycaons errer entre les marécages de mes nuits. Il y a sans doute aussi un griffon qui vole d’arête en nunatak, électrisant, réveillant, brûlant de ses foudres ce continent qu’on appelle organisme.
Mais je suis loin d’être le seul à avoir habité ce corps. Toi qui a parcouru mes routes de sel, qui t’es déjà caché sous mes ongles – alors brulants – qui labouraient d’amour ta peau-désir, tu peuples comme moi. On est beaucoup. “Je sommes” ? Sans doute encore plus à l’intérieur que sur les labyrinthe de l’épiderme.
On fait comment pour se présenter ? se raconter ? J’ai l’impression d’être un orage d’éclairs roses et noirs, rétif à toute classification, trop instable pour entrer dans quelque case, trop vif pour se fixer au rugueux de la pose.
Pour cette page du blog il fallait choisir. J’ai choisis : Tatouées sous ma peau, trois obsessions. Je vais essayer de vous les conter.
1 — La dévitalisation progressive du vivant, et de façon plus générale tout ce qui coupe l’humain du monde des sens. Nous sommes les « enfants de la dépossession finale, exilés de la dernière heure – qui viennent au monde dans des cubes de béton, cueillent des fruits dans les supermarchés et guettent l’écho du monde à la télé » (L’Insurrection qui vient). En fait, deux choses : rien n’est à nous et nous ne savons rien faire. Nous sommes les dépossédés et il s’agit de se réapproprier le monde. Ça veut dire arrêter de traverser seulement les lieux de la vie quotidienne (cet appart qu’on loue sans avoir le droit de planter un clou ou de refaire la peinture, cette fac où l’on n’intervient à aucun moment de son organisation, ces rues qui ne sont pas des lieux de vie mais seulement de passage) et commencer à les habiter réellement. Ne plus se comporter en humain-marchandise, en client du monde ou en consommateur, mais apprendre à être présent à la situation.
Ça veut aussi dire se familiariser avec tout un tas de savoirs qui peuvent paraître tout cons mais qui pourraient révolutionner notre rapport au monde. Par exemple : il y a autour de nous tout un tas d’herbes et de plantes susceptibles d’être utilisables en cuisine ou en médecine. On ne les connait pas, on ne sait pas les utiliser parce que nous vivons dans un monde de spécialistes où docteurs et plats surgelés qualifient d’« archaïque » – ou au mieux de vaguement « sympathique » – ce souhait de passer outre les rapports marchands qui placent un mur entre nous et le monde.
Je dis « sensualiser le monde » parce qu’il s’agit de se concentrer sur eux, ces vue-odorat-ouïe-goût-toucher, qui font qu’on appartient au règne des vivants et qu’on ne peut se réduire à un chiffre, une donnée statistique ou un agent économique comme le voudrait cette société marchande obsédée par le contrôle et la norme. On pense avec son corps, et consommer de la bouffe toute-prête, vivre entouré de clims et de chauffages ou prendre la voiture par flemme de faire une borne à pieds sont loin d’être des gestes anodins. Je crois qu’il existe une sorte de corrélation entre vitalité du corps et vitalité des pensées produites par ce corps. À trop vouloir éviter l’effort, à trop passer par des intermédiaires au lieu de cultiver l’autonomie, c’est vers un empire d’assistés que nous nous dirigeons. Larves et pantins qui consomment de l’identité, du hamburger, de la personnalité politique, du café « bio » et des idées pré-mâchées. (Ici, “assisté” n’est pas à prendre au sens idiot que lui donnent les néolibéraux ; être autonome selon moi n’est pas trouver un appart et un job, mais plutôt apprendre à se passer de proprio et de patron.)
S’il fallait que je me donne un objectif, ça pourrait être celui-là : faire des pirouettes et me déguiser, boire la vie à la source de l’inconnu et durcir mes os de façon à fuir toutes les paresses et les conformismes.
2 — La question : Qu’est-ce que vivre ? Sans doute la plus ancienne de mes obsessions, la plus floue également. J’ai la peur du normal, les routes trop empruntés m’angoissent et je veux arpenter les chemins de l’alternatif, de la découverte. Marcher en affrontant le vent de face, existence nomade, et ne pas m’abriter derrière les murs – protecteurs ? – des abrités. L’horreur ? Métro-boulot-dodo, en somme. La maison qu’on se paye par un crédit de trente ans, les gosses qu’on fait pour remplir ces pièces trop vides depuis qu’on n’a plus grand chose à dire à « sa » femme. Je ne veux ni décrocher un CDI, ni former un couple parfait, ni me comporter en citoyen, ni devenir sédentaire, ni obéir aux règles qui feraient de moi un vrai garçon, viril.
Il y a sur nombre de visages de ces habitués de la routine – ceux-là même qui travaillent, habituant leur corps à se lever trop tôt tous les matins, exécutant tâches idiotes, se résignant à n’être maitre de leur emploi du temps que cinq semaines de « vacances » par an – une fatigue qu’on peut lire à la profondeur des cernes. Pas la fatigue de ceux qui ont passés la nuit à exagérer sur tous les fronts, pas non plus la fatigue de ceux qui ont trop couru après leurs rêves : la fatigue des fatigués permanents, des abrités, des renonciateurs, des résignés de la vie intense.
Je ne sais pas si ç’a un sens « rater sa vie ». Mais je durcirai mes os encore et encore pour trouver l’origine du vent. Si je vante les mérites du vagabondage amoureux et géographique, c’est d’ailleurs d’abord parce que j’ai l’impression que les situations qui y sont créées me permettent de donner le plus vivant de moi-même.
3 — La grande fable du système sexe-genre-sexualité et les prisons des amours normées. Ado, mon obsession se limitait à refuser les versions « traditionnelles » du couple (soit : un duo hétérosexuel fidèle et exclusif). Je parlais libertinage, amour libre et vagabondage amoureux, persuadé que je ne pouvais m’épanouir dans le modèle classique de amour – parce qu’il y a en moi un coté petite pute, garçon facile à la libido envahissante qui cultive l’envie, presque le besoin, de croquer les lèvres de toutes les jolies personnes rencontrées. En grandissant, j’ai lu des livres qui ont mis à mal ma vision de la masculinité, de la féminité, de ce que je croyais être la réalité biologique des sexes (homme et femme distinctement séparés) ; et j’ai eu deux relations amoureuses majeures qui m’ont transformé. Une boxeuse queer m’a appris à jouir du cul, m’a parlé féminisme pro-sexe et je ne regarde depuis plus les hommes et les femmes de la même façon ; une fille croche-patte, particulièrement douée pour la vie joyeuse et les ricochets chaotiques, m’a fait réviser pas mal de mes certitudes idiotes sur le couple et m’a appris que la vie juste à deux peut aussi être délicieuse.
Dans mon crâne c’est quand même des rêves de harem et de communautés partouzardes. Je me sens – paradoxalement ? – pourtant prêt à vivre une histoire sur le mode de l’exclusivité par amour, au moins temporairement. Je fantasme aussi sur le fait de vivre une histoire à trois, à quatre. Reste le problème de l’orientation sexuelle. Je ne suis pas vraiment hétéro puisque j’aime être pris « pas comme il faut ». Mais je ne me dirai pas homo non plus, ni bi – en vérité un seul garçon a su à ce jour réveiller en moi des envies d’étreintes viriles. Alors ? Peut-être une sorte de pédé qui sort avec des filles, au moins l’expression est rigolote. En somme, je m’applique à pratiquer la désorientation sexuelle.
Quoi qu’il en soit ceux qui me cotoient savent que j’ai les mots « homosexuels », « intersexe », « prostituée » souvent à la bouche. Il y a aussi que je fais de la sociologie du genre, ce qui ne m’aide pas à guérir cette obsession.
Alors voilà, j’ai encore écris un article trop long, si long que peut-être personne ne le lira d’une traite, et en plus j’ai raconté ma vie bien davantage que ce que j’avais d’abord prévu. Tant pis ?
Surtout qu’à la base j’avais simplement prévu un jeu idiot à base d’images !
Parmi ces quatre photos ou dessins de barbus célèbres, lequel représente a) une femme qui a perdu son rasoir b) un alcoolique si alcoolisé qu’il a finit par proposer du vin à ses potes en affirmant “Ceci est mon sang” c) un homosexuel libertin devenu célèbre pour avoir organisé des orgies dans les montagnes pakistanaises d) votre blogueur-poète préféré ?





Je n’avais pas lu ce texte ici : j’aime sa sincérité. Pour le reste, je suppose que “arpenter les chemins de l’alternatif” ne doit pas être ni confortable, ni toujours facile .
Merci de ton passage, et bon courage pour tes études, en espérant que tu trouveras une issue en terme de “casse-croûte”… puisque telle est en notre monde la condition d’un minimum de libération concrète.