Le Glandeur

"Sensualiser le monde" — Poèmes, chroniques sur le genre et notes sur la guerre en cours dans et contre le désert partout présent

Catégorie: Notes sur le désert

Peuplons-nous

Je ne souhaite vivre qu’en communauté. Mon logement ? Une coloc-maison, une famille aux mille couleurs, un refuge où presque tous les murs sont déjà tombés. Si bien que je ne sais plus toujours très bien si l’on est 17, 19, 21 ou davantage encore à habiter ce lieu au « 32, RdPdM ». Je ne sais plus dire « chez moi », je ne connais que ce « chez nous » où l’on a accroché cette phrase, en guise d’invitation à rêver, créer ensemble : Les amis dans le fond, ce sont peut-être des gens à la recherche du même lieu imaginaire.

La solitude est la grande illusion de notre époque. L’idéologie régnante voudrait faire de chacun de nous des « moi-île », État individuel dans l’État sociétal, petite bulle autonome dans le grand bain du système. Mais non, on n’est jamais seul à être au monde. « La vie n’est pas quelque chose de personnel », disait Deleuze. Je suis mélange, chaos, métissage, mescladís (comme on dit dans le Sud). Directement intégré dans le flux des mondes que je traverse au quotidien, rattaché par toutes sortes de fils aux autres, aux objets, aux lieux, aux moments. Mon Je est bricolage, amas en équilibre de toutes les secondes où j’ai aimé, crié, bu, dormi, haï, parlé, ri, pleuré, craché, appris, perdu, découvert – vécu. Pourquoi chercher à le fixer ? Je me fous de pouvoir dire « je suis » ceci ou cela, je ne me battrai jamais pour une quelconque identité ; m’intéresse seulement le « je deviens », les métamorphoses.

Je ne souhaite vivre qu’en communauté car le mescladís que je suis cherche à se mêler encore, à se lier. « Je suis les liens que je tisse », poétise Jacquard. Les sourires que je croise, que je provoque ou dont je profite, leurs regards, les mots, les lèvres que je croque, les corps qui répondent au mien… tout ça est déjà un peu dans moi, est déjà un peu moi. Je veux participer, je veux apprendre avec vous à être au monde, à être présent à la situation. Par mes sourires, par mes mots, par mes doigts qui disent le chaud. Mes amis, je n’ai pour seule ambition que d’être les chemins que vous empruntez – parce que je sais bien que vos pas, loin de dissoudre mon Moi, enrichiront comme jamais ma subjectivité.

À travers vous m’arrive l’envie de vivre dense, d’être un garçon bien, de faire tomber toutes les barrières pour laisser davantage de place à notre valse de groupe, joyeuse et subversive. À travers vous traversent mes doutes et mes joies, mes peurs et mes luttes ; à travers moi vous semez vos utopies, vos craintes, vos obsessions.

Peuplons-nous, poursuivons le mélange, inventons-nous dynamiteurs de carapace-prison, creveurs de bulles, peintres du vivre-ensemble. Bricolons-nous, plus beaux encore.

On s’en fout

« Mange mes mots », disent les informateurs.

Et toi tu t’exécutes. Rue89, Le Monde, Médiapart. Mais il y a les « alternatifs », aussi. Basta !, Article11, Bellacio, L’En Dehors, Le Grand Soir, Politis, Anarkhia, CQFD, Contre Info, Indymédia… et les blogs n’ont même pas encore été abordés. Certes, certains valent mieux que d’autres, parce que moins portés sur l’anecdotique, parce que davantage axés sur le « je propose » au lieu du souvent stérile « je dénonce ». Il n’empêche : tu bouffes, tu bouffes de l’info jusqu’à plus faim. (Et cela, c’est rien que sur Internet. Parce que si tu sors il y a Métro et 20minutes qui t’attendent.)

Pourquoi ? Parce que t’as l’impression d’apprendre, de comprendre. On t’as trop répété que « savoir c’est pouvoir », et t’as fini par le croire.

© Julien Coquentin

Alors tu les avales, ces mots-vipères. Mots de peurs et de haines, de projections et de frustrations.

« Réagir, réagir », ils n’ont que ce mot là à la bouche. C’est qu’il ne faudrait pas louper la dernière provocation fascisante du président, le dernier « fait du Roi » de la ministre ! Comme si c’était important.

Comme l’ont initié les Fabulous Trobadors dans la chanson « Ça c’est oui », apprends à chanter, répéter, hurler ON S’EN FOUT !

Non pas que leurs propos racistes, leurs lois qui commencent par « pour votre sécurité » et qui finissent par une interdiction, leurs « réformes » qui ne sont en fait que des destructions (des systèmes éducatifs, de santé et de protection sociale), leurs… bref, j’abrège : non pas que les agissements de l’oligarchie au pouvoir n’aient pas d’incidences sur le cours de ta vie, – bien sûr que leurs hallucinations te traversent, comme autant de tristes tropiques – mais plutôt que les clés du politique ne sont pas dans cette drôle de comédie (celle jouée par les députés, ministres et tout le tralala).

© Cain Pascoe

Ne plus se gaver de ces « informations » qui n’apprennent rien mais qui énervent pourtant, c’est apprendre à ralentir le rythme. Se déconnecter, se « décadencer ».

« Réagir n’est pas agir, pas plus qu’interagir n’est prendre part au monde. » (Alain Damasio)

C’est aussi pour cela que j’ai quitté Cowblog pour WordPress. Pour réapprendre à devenir un glandeur.

Prends le temps de faire ce que tu penses compter vraiment. Même si ça ne sert à rien. Peut-être surtout si cela ne sert à rien.

Mouvements sociaux et université

Il n’est guère plus possible de parler de « communauté » étudiante, ouvrière ou autre. Au mieux, on a là des « milieux » : ensembles flous, flexibles, fluides, lieux où transitent et se croisent en permanence une multitude d’individus qui ne se rencontrent pourtant jamais, qui n’occupent pas les mondes qu’ils traversent.

Centre universitaire de Metz

L’université en cela est assez symptomatique : étudiants, professeurs, employés administratifs et agents d’entretien se voient tous les jours sans se connaître, sans même chercher à se connaître, ou juste à se parler. C’est tout juste si chacun fait attention aux présences des autres. Logique fonctionnelle : chacun est à sa place et personne ne songe, n’essaye d’en sortir. L’étudiant vient y chercher des savoirs (en vue d’obtenir des qualifications pour un travail dans le meilleur des cas), le professeur de quoi gagner de l’argent, les divers types d’agents également. « Fonctionnaire », le mot est on ne peut mieux choisit : chacun fonctionne. Et l’université, ce lieu pourtant riche en possibilités de vie, d’expérimentations, n’est occupé que par des flux, des passages – du vide. Même quand grève il y a, c’est assez fou de constater que 20% seulement des étudiants se préoccupent de ce qui est en train de se passer. Et dans ces 20%, l’immense majorité ne participera qu’aux assemblées générales et aux manifestations. Là encore, le lieu n’est pas occupé, vécu, investi, détourné. Les « mouvements sociaux » ne se préoccupent que peu de faire du lien, c’est-à-dire de dynamiter les carapaces-prisons du « moi-île », d’inventer un autre rapport entre les corps en présence.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Chacun est dans sa bulle, tout préoccupé à se construire un « parcours ». Chacun fait ce qu’il a à faire, ce qu’on attend qu’il fasse en tout cas. Tout fonctionne. Lors de blocus à l’entrée d’une fac, il m’est déjà arrivé d’entendre certains geindre, faire mine de s’indigner contre cette pratique et réclamer le droit d’aller en cours. Ce genre de discours n’est pas forcément l’apanage de gens opposés au mouvement social du moment, avouons que la majorité, simplement, s’en moque. Ce qui est demandé, c’est que tout soit comme d’habitude. Que les grèves ne viennent pas bousculer la tranquille routine étudiante. C’est l’idée que chacun a le droit d’avoir son avis politique, et même le droit de l’exprimer sur la place publique, mais à condition que cela n’empiète pas sur l’espace des autres. « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres », comme « on » dit. Foutaises, triste conception. L’intérêt d’un blocus, c’est justement de bousculer le cours normal du temps (soit : production-consommation-circulation des marchandises). Bien plus qu’une quelconque revendication, que tous les discours syndicaux, que les marches bien en rang et les slogans idiots, la véritable portée politique d’un mouvement social elle est là : dans cette capacité à transformer la vie quotidienne en autre chose que ce qu’elle aurait du être si tout avait bien fonctionné ce jour là, si chacun avait joué son rôle. Dans cette capacité à créer de l’inconnu, de l’indéterminé qu’il va falloir apprendre tous ensemble à sculpter. (Le lien, les rencontres sont favorisés par ces « événements ».)

Mais le drame, c’est qu’au lieu de bricoler un espace ou quelque chose susceptible d’encourager les subjectivités, les exubérances, bref au lieu de faire en sorte de créer une situation qui permette à chacun de la vivre comme il l’entend, les mouvements sociaux sont surtout des cadres de normalisation, guère différents finalement du reste de l’université. On vient en assemblée générale avant tout pour adhérer à une parole.

© Ouest France

Pourquoi cela ? Il faut, sans doute, incriminer déjà la toute-puissance décisionnelle des assemblées générales (AG) au sein de ces mouvements sociaux à l’université. On a reproché aux AG (mais aussi aux blocus, aux interruptions de grévistes dans les cours, à l’ensemble des actions en fait) de n’être pas démocratiques. Mais ça veut dire quoi « démocratie » ? Sous ce mot se cachent (au moins) deux conceptions, peu conciliables. Il y a la démocratie au sens biopolitique du terme : la démocratie telle qu’on la connait au niveau national, et qui est avant tout un « ensemble de dispositifs de conjuration du conflit ». On vote pour prendre des décisions communes. On pense l’AG comme une réunion d’individus, tous libres de leurs choix, de leurs votes, mais seuls, séparés les uns des autres en tout cas – on nie totalement le fait que l’AG est aussi (surtout ?) une rencontre conflictuelle entre différentes forces dont les groupes les plus visibles sont, à la fac, les sociaux-démocrates de l’UNEF, les anars syndiqués de la CNT, les « non-syndiqués » mais engagés, les anti-grévistes. Et à ce jeu, c’est logiquement que l’UNEF gagne à tous les coups. Disposant d’un plus grand nombre de militants, capable de fournir tout type de rôle (du modéré apte à discuter avec les non-grévistes au radical dénonçant patrons et capitalisme sauvage), organisé en vue de ce genre de moments, l’UNEF est aux AG comme un poisson dans l’eau. Le syndicat promeut alors « l’unité du mouvement », exclue ceux qui se moquent des décisions de l’AG et agissent comme bon leur semble dans le mouvement (les « totos » ou « autonomes ») en les qualifiants d’autres, d’ennemis. Tous ceux qui voudraient dépasser le cadre de lutte contre la réforme du moment (loi LMD, autonomie des universités, CPE…) pour généraliser le conflit, l’étendre à toutes les sphères de la vie, introduire directement la question politique dans la vie quotidienne ne peuvent trouver dans les AG une solution satisfaisante.

L’autre conception voit la démocratie (directe) comme une méthode d’organisation de la lutte (et dans ce sens, pratiquer la démocratie n’a de sens qu’entre amis). C’est les militants CNT, un grand nombre des non-syndiqués s’impliquant dans le mouvement. Pourtant, si tous ceux là contestent la main-mise de l’UNEF sur les AG (l’UNEF hésite rarement à s’installer d’office à la « présidence » des assemblées, ne faisant ainsi pas voter les propositions trop dérangeantes pour eux, aller au delà des pouvoirs qui lui était conféré par l’assemblée lors d’une délégation nationale… mais j’ai déjà vu la CNT faire de même à Metz lors du mouvement des retraites une fois que l’UNEF s’était décrédibilisé par ses « abus » à répétition) rarement ils remettent en cause la forme même de l’AG et son fonctionnement. Pourtant, il se passe toujours la même chose dans les AG : d’abord le rituel de « présentation de la réforme » avec militants UNEF et SUD qui viennent expliquer pourquoi la fac va se casser la gueule, va devenir capitaliste (comme si c’était pas déjà le cas…) ; puis des sortes de faux-débats où l’on s’engueule beaucoup pour ne pas décider grand chose au final, il y a aussi souvent un ou deux étudiants de droite qui viennent apporter une « contradiction » et qui sont souvent hués ; puis c’est les votes interminables pour tout et n’importe quoi (on vote même le fait d’aller en manif ! Ça veut dire quoi ? Si l’AG vote « non » tout le monde rentre chez lui ?). Au fur et à mesure des AG, les militants UNEF perdront de leur voix, sans doute remplacés par la CNT ou le NPA : la lutte se « radicalise » devant son échec annoncé. Mais en même temps, les anti-grévistes sont de plus en plus présents en AG, de moins en moins timides aussi, et les AG ne tournent bientôt plus qu’autour de la question du blocage. Et le mouvement meurt, les mouvements sont fait pour mourir (ceux qui comptent sur les « masses » et « sensibiliser l’opinion publique » en tout cas).

Université Paris VIII en novembre 2007

C’est quoi les conséquences de ces AG interminables et ennuyeuses, de ces « commissions » qui se créent parfois et qui reproduisent le modèle de l’entreprise (avec séparation des tâches : une commission pour les tracts, une autre pour les médias, une autre pour le blocage…), de ces manifs où des étudiants eux-mêmes se chargent de faire la police grâce à des « services d’ordre » ? C’est, tout le temps, la peur et l’évitement de la grève humaine. Tout est fait pour que jamais la lutte ne déborde, qu’on reste dans un cadre de revendications, normalisé. On va passer un mois ou deux à s’engueuler pour que dalle en AG, on va occuper quelques amphis pour la forme, on va enchaîner les manifestations et… rien. Juste rien. À la fin, au mieux, on a « gagné » un report de la réforme pour laquelle le mouvement s’était lancé. Dans les autres cas, on aura juste hérité du droit de travailler plus pour rattraper le retard pris par ces pauses dans le programme universitaire. Et tout le temps, ce sera le retour à la fin au quotidien triste, aux cours plus ou moins chiants. Le retour à cette fac qu’on traverse tous les jours sans jamais l’occuper, le retour aux transits d’humains-marchandises qui se croisent sans se parler. Le retour à l’absence de situations.

Alors quoi ? Tout ces mots dans quel but ? Déjà, pointer du doigt la forme classique des mouvements étudiants. On ne peut radicaliser une AG, difficile d’en faire quelque chose d’intéressant. Ou alors il faut exclure tous les non-grévistes, sans doute même tous les militants UNEF. Pourquoi votent-ils pour des actions auxquelles ils ne souhaiteront de toute façon pas participer ? L’important n’est de pas de s’opposer au gouvernement, ni à la police, ni aux institutions universitaires ; l’important c’est de repeupler nos mondes, d’habiter les lieux qu’on ne fait que traverser d’habitude. Ça veut autant dire occuper les lieux, en faire absolument ce qu’on veut, qu’apprendre à dépasser les catégories-prisons de type « étudiant », « prof » ou même « chômeur » (pourquoi fermerait-on les portes à ceux qui ont à partager une expérience, une sensation, un moment de vie ?) pour inventer de nouvelles possibilités de relations, débarrassées des médiations aliénantes du pouvoir et de la « démocratie ». Et faire en sorte que jamais le retour à la normale ne soit possible. La fac est un lieu mort, à nous de la peupler.

Lier, densifier, exploser

Perdu le contact. Aux mondes, aux gens, aux objets, aux moments. Le désert avance. Heureusement qu’il ne peut gagner, jamais. Tant qu’il restera des contacts de peau pour se brûler les doigts, des endurants viendront colorer le monde de leurs opéras chaotiques.

Il n’empêche : le désert est déjà là, partout présent.

© Tomasz Kaluzny

Tu te crois un et unique, clairement identifiable, délimité. Du Je qu’on peut décrire, du Moi préformaté, qu’on peut ranger dans des cases. D’ailleurs, tu fais toi même le boulot : vive Facebook et ses « like ». Tu réduis toi même ta vie à une liste de films, de chansons, de livres et d’activités, à une liste d’« amis » que tu ne connais pas, de régularités et de singularités. Dans un monde où tout s’achète, l’identité est un bien de consommation comme les autres. Tu fais défiler les costumes en fonction des occasions et des gens rencontrés. Paraître évite d’être. Le Timide, la Fille, le Communiste, la Bretonne : c’est la grande parade de l’identitaire ! I AM WHAT I AM. « Je suis », et ça fait bander les impuissants du Monde Civilisé.

Il y a toi, et le monde autour. Ta peau, c’est des barrières. Barbelés difficilement franchissables et miradors qui guettent. C’est qu’il s’agit de repousser à distance les autres et leurs cortèges de surprises, de sensations ! D’ailleurs, c’est même plus un monde qui t’entoure : toi tu préfères parler d’environnement. C’est tout ce qu’il reste quand on a perdu les contacts, tout ce qui faisait de soi un être sensible, capable de participer aux mondes traversés et dont on fait parti.

Mais réveille-toi ! Écarquille grand tes mirettes, touche, goute, vis. T’es pas un mini État centralisé. T’es ni en guerre contre tous les autres, ni seul au monde. Ton corps, c’est une carte striée de villes et de déserts, de chemins empruntés et de crêtes déchiquetées. C’est des territoires peuplés de tribus bigarrées et d’animaux mythologiques. Et ça migre, regarde, ne ferme pas les cages de ton zoo. Le concept du « moi-île », si cher à nos yeux, est une triste foutaise. Il n’y a pas de distinction franche entre ce Toi et ce qu’il y a autour. Le bruissement des arbres, les blocs de béton, le vent, elle et eux, leurs rires, les souvenirs, c’est aussi toi. Laisse courir les tremblements, les peurs, les rêves, les vifs, les doutes et les joies.

Des frontières, encore, jusque dans le plus intime des territoires : c’est les murs de ta chambre, de ta maison, c’est les barrières entre ton jardin et la rue. Mais c’est aussi cette distinction que tu fais entre le « privé » et le reste : privé et public, privé et politique. Comme si créer un potager n’était pas politique. Comme si faire l’amour n’était pas politique.

« Il est interdit de flâner », annoncent certains panneaux à Montréal. La rue est devenu un lieux de flux. Traversée de toutes parts, saturée d’informations qui transitent, passent et s’échappent en permanence. Rien ne reste, rien n’est partagé. C’est partout l’absence de situation, c’est « l’habitude que nous avons prise de vivre comme si nous n’étions pas au monde ». La question est, donc : Comment repeupler ces situations, ces moments de vie ? comment se donner des « lieux pour habiter le monde » ?

© Enzo Penna

Télé écran plasma. Net 2.0. Devant tes écrans de concentration, tu crois voir le monde, faire partie. Au hasard des clics et des commentaires postés, t’as même l’impression de participer ! Mais oubliés la chaleur d’une peau, la brûlure d’un baiser, les éclats de voix et la vue qui fait trembler. Facebook, Twitter, blogosphère… tu te dis connecté en permanence. Mais connecté à quoi ? Pas à ton vital, ces éclairs chauds sur les membranes de ton épiderme : toucher, ouïe, vue, odorat, goût.

Le « réseau », voilà comment ils appellent le grand vide dans lequel on baigne, ce brouillard où « potes », « collègues » et « contacts » ne partagent plus que des codes et la déprimante habitude de composer leur identité. C’est que ces masques portés en permanence, ces sortes de caricatures de soi-même que l’on trimballe en société, sont autant carapaces que prisons. On nous a tant enseigné à avoir peur de notre propre chaos, qu’au lieu d’apprendre à l’accepter, à le développer même, on fragmente son Soi pour mieux le contrôler. Oublie tout ça, essaye l’exubérance, l’instinct. Croque le monde, croque des lèvres ! Je ne suis pas : je sommes. Fais exploser les barrières de ton Moi, apprends à devenir celui que tu n’as jamais été. Feu follet, individu-volcan, univers en expansion permanente ! S’inventer comme autre que soi. Et fuir, fuir toujours : déserter l’ordre marchand, policier et normé du monde. Pourtant, devenir matador : ne pas plier, faire corps, contrer ! Combattants pour le carnaval permanent, il est temps d’apprendre à boxer dans tous les sens à la fois.

Le défi, c’est d’intensifier ce présent qui nous échappe. Partir de la situation, pour l’explorer de fond à comble, jusqu’à la développer par delà ses propres limites, inventer un Dehors, l’exploser !

Et il y a du travail. Regarde toi : du mou, du fainéant, de la colonne vertébrale qui ne sait plus rien faire d’autre que plier, courber l’échine. Durcis tes os, mec. Densifie !

Le confort a quelque chose de puant. Avachis sur ton canapé, bien au chaud dans ton manteau à 200 balles, tranquille derrière ton double-vitrage. Et alors ? Alors ça carbure plus. Plus de contacts, de ricochets ou d’explosions, c’est rien que du lisse, en surface comme en dedans, du poli et du policé. On pense avec son corps, oublie jamais. Tu sais pas ce que c’est le froid, la faim, la peur. Il y a que dalle pour ébouillanter ton sang, planqué comme tu es sous la clim. Rien pour faire frissonner tes artères, vibrer tes veines. T’as oublié le voyage, tu connais plus que le tourisme. L’aventure, tu la vis sur grand écran. Même l’amour qui enflamme, tu ne le penses plus qu’en mode cynique et aigri. L’époque est aux couples fidèles mais dépressifs. Ton énergie vitale elle bouge plus. Stagne. Bonjour papimami, je suis comme vous : pas encore et pourtant déjà mort.

On s’est planté trop longtemps à voir l’ennemi comme facilement identifiable. Toujours cette même tendance à chercher des boucs émissaires. Le capitalisme, l’empire, la société du spectacle (appelle ça comme tu veux) n’est pas un adversaire qui nous fait face, c’est d’abord un rapport qui nous tient. Résister, c’est moins hurler contre les riches, ou augmenter encore sa collection de bonnes raisons de se révolter, que faire du lien. C’est une question de rythme, de rythme intérieur. Il s’agit d’apprendre à ressentir dans son ventre les battements du cœur du monde. Court-circuiter toutes les médiations aliénantes. Pas de « communication », mais du lien. Du rapport direct, de la chaleur et des tremblements. Sensualiser le monde, oui, plutôt que le consommer. Toucher, sentir et gouter.

© Michael Chung

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