Le Glandeur

"Sensualiser le monde" — Poèmes, chroniques sur le genre et notes sur la guerre en cours dans et contre le désert partout présent

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Le Vote : quelques réflexions

démocratie mon cul

Voter. Pour un bonhomme comme moi qui a toujours erré à proximité des pensées anarchistes, la question du vote est assez problématique. En effet, pour nous autres libertaires peu amateurs de cette « démocratie » telle qu’elle s’exerce en 2012, il y a, en amont de cette sempiternelle prise de tête « pour qui ? », l’importance du « pourquoi ? ».

Sur les cartes d’électeur il est inscrit : « Voter est un droit, c’est aussi un devoir civique ». En France, ce n’est un devoir qu’au sens moral, et personne ne risque de sanction pour ne pas avoir été voter (contrairement en Australie ou au Luxembourg, par exemple). Quand on parle de « droit », c’est pour rappeler que cette situation de pouvoir choisir entre plusieurs dirigeants n’a pas toujours été une évidence, qu’il a fallu plusieurs révolutions pour cela – et plusieurs massacres ! –, que pour les femmes c’est un droit encore plus récent (1944), et je ne parle même pas des moins de 21 ans (1974).

Les discours moralisateurs font toujours chier, et qu’on me dise qu’en ne votant pas j’insulte la mémoire de ceux qui ce sont battus pour ce droit est assez pitoyable. La « démocratie », j’aime bien le concept. Ça me plait bien « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » (comme disait Lincoln). Mais qu’on la mette en place ! Quand les Athéniens inventent le mot et expérimentent le régime politique au VIe av. J.-C., cela n’a pas grand chose à voir avec ce que l’on connait actuellement ! Eux c’était plutôt : démocratie directe et tirage au sort. L’idée c’est de rendre impossible la création d’une certaine élite politique – les partis par exemple –, que jamais la gestion de la cité ne devienne l’affaire de professionnels. Du coup, la démocratie ne peut avoir de sens qu’à échelle réduite. (À ce sujet, voir les conférences de Chouard.) Bien plus tard, Rousseau pensera dans la même logique : pour lui, dès qu’un peuple se dote de représentants, il cesse d’être démocratique.

Aujourd’hui non seulement on est dans un espèce de culte des représentants – y’a qu’à voir tout le blabla médiatique provoqué par la présidentielle –, si bien qu’on ne parle plus du politique mais de la politique –, mais en plus ces « représentants » ne représentent plus grand chose si ce n’est les intérêts des gros groupes financiers.

Et les choses empirent. On en était déjà là : en France les deux principaux partis ont grosso modo la même idéologie, défendent les mêmes logiques socio-économiques. Du coup il n’est pas étonnant de voir que, pour 2012, UMP comme PS choisissent comme points centraux de leurs programmes austérité et sécurité. Certes ! depuis quelques temps l’UMP se teinte aussi d’un discours anti-immigration piqué au FN, mais c’est une autre histoire. [Encore que je suis mauvaise langue parce qu'il y a eu des trucs intéressants (du point de vue d'un mec de gauche) à observer ces derniers mois. Le phénomène Montebourg aux primaires PS par exemple (enfin un socialiste au Parti Socialiste : événement ! On n'y croyait plus.). Ou le fait que Mélenchon grimpe dans les intentions de votes et arrive à réunir jusqu'à 9 000 personnes pour plusieurs de ses meetings. Mais aussi : que Sarkozy lui-même se mette à défendre une sorte de Taxe Tobin, jusqu'alors plutôt portée par des orgas altermondialistes ; qu'on parle de plus en plus du « revenu de base », inconditionnel et garanti à tous de la naissance à la mort (en France ce sont un peu étrangement Boutin et Villepin qui se sont retrouvés à défendre ça, mais en Allemagne le Parti Pirate – qui a un écho bien plus important que les droitiers précédemment cités – l'a adopté dans son programme).]

Bref, on en était là, un système qui permet certes de choisir mais qui propose entre quelques projets de sociétés très très proches. Aujourd’hui c’est pire parce que les dirigeants ne se cachent même plus pour bafouer les lois les plus élémentaires de la démocratie. Des exemples ? Sarkozy faisant adopter le Traité européen alors même que celui-ci avait été rejeté par référendum quelques mois plus tôt. Les technocrates placés à la tête de gouvernement, à la place des élus du peuple (#Grèce #Italie) ou le fait que le référendum voulue à la base par Papandréou soit qualifiée de « populiste » par les instances européennes et, devant les pressions, finalement annulé. Et donc le plan de super-austérité imposé de force.

Mais en fait ce n’est même pas tellement pour cela que je ne suis pas un fan du vote. Certes les élections sont un spectacle de clowns tristes. Mais il y a des clowns bien pires que d’autres.

Où se cache donc le politique ?

J’ai du mal à me convaincre qu’il résultera vraiment quelque chose de ces élections. D’une part, je doute beaucoup quand au fait qu’un gouvernement ou une assemblée puisse représenter réellement un peuple de plus de 60 millions d’habitants. Par exemple parce que : en juin 1968, juste après un des événements les plus furieusement libertaires qu’est connu notre vieille France, qui gagne les élections législatives ? La droite, qu’est plutôt du genre réactionnaire. Donc bon. Puis il y a autre chose : même en imaginant que le futur président et son gouvernement aient les intentions les plus louables pour les petites gens (on peut toujours rêver, hein), est-ce qu’un schéma autoritaire, où les décisions vont du haut vers le bas, peut produire quelque chose de bon ? (C’est une vrai question.)

Je crois en la démocratie directe. Aux gens qui s’organisent entre eux, à la base, pour recréer des liens entre eux, entre eux et le monde. Je crois en l’autogestion collective de nos vies. Se bricoler des rêves ensemble et tout faire pour les expérimenter dans le concret, dans le présent passionnément vécu. Bien sûr que ça fait des différences si Sarkozy ou Mélenchon est président. Le premier n’a pas peur de faire appel au GIGN pour déloger des grévistes, le deuxième essaye de populariser la « démocratie participative » – et c’est quand même pas la même vision de l’humain derrière tout ça. J’avoue que je me sentirais plus à l’aise avec le deuxième de ces gus aux commandes. Il n’empêche : je n’arrive vraiment pas à me figurer que glisser un petit bout de papier dans une urne soit un acte davantage politique que, par exemple, s’organiser en groupe pour pouvoir se passer des supermarchés – si je choisis celui là (d’exemple), c’est parce qu’avec les glandeurs de ma coloc-maison on développe un projet pour bouffer bio et local en se fournissant directement chez les paysans du coin.

Anarchistes dogmatiques

Tout cela, c’est bien beau. Je vous ai donc expliqué pourquoi j’avais du mal à trouver de l’intérêt, ou même de la pertinence finalement, dans le vote. Mais, pour ne pas voter, encore faudrait-il qu’il y ait davantage d’intérêt – et de pertinence – à ne pas voter !

Étant contre toute délégation de pouvoir, les anars ont des réponses toutes prêtes à ce genre de questions. « Voter, c’est abdiquer » par exemple. L’idée, assez bien résumée par Marcuse, est celle-ci : « Le fait de pouvoir élire librement des maîtres ne supprime ni les maîtres ni les esclaves. » C’est pas forcément con comme idée, ce n’est même pas con du tout. Ça appelle à un véritable dépassement de la démocratie représentative. Mais la dérive, largement partagée chez les libertaires, c’est de dire « Tu votes donc t’es un bouffon qu’a rien compris ». Façon dogme.

Si encore le vote blanc ou l’abstention était reconnue, et qu’ainsi une élection soit invalidée si aucun des candidats ne dépassait le taux d’abstention. Mais ce n’est pas du tout le cas. L’exemple le plus spectaculaire est celui des élections européennes de 2009. Plus de 40% d’abstention dans toute l’Europe. (Et encore, il faudrait prendre en compte que ce chiffre est artificiellement gonflé par les pays où le vote est obligatoire. Et qu’on compte également tous ceux qui, par choix ou par contrainte, ne sont pas inscrits sur les listes électorales alors qu’ils sont en âge de voter – soit 40 millions de personnes environ. Et qu’on compte aussi tous les votes blancs.) Rapportons tout ça en France. L’UMP, qui avait alors « gagné » les élections, n’avait fait que 10,8% selon les statistiques officielles. Un électeur sur dix, même pas si on veut compter de façon un peu honnête : on est très loin du compte. Ça n’a empêché aucun leader de fanfaronner.

Du coup, pour résumer : Je suis plus que sceptique quand à l’utilité et la pertinence de voter, mais je suis encore plus sceptique quand à la pertinence et l’utilité de ne pas voter. Donc : votons. Mais comment ? Vote utile ou vote sans concession ? Le tout est de réfléchir stratégies.

© Mathieu Colloghan

Stratégies, donc

La mode depuis quelques élections, c’est le « vote utile ». Ça veut dire quoi ? Ça veut dire voter pour un des deux partis qui se partagent déjà le pouvoir depuis l’instauration de la Ve République – PS et UMP.

Il faudrait déjà définir ce que l’on entend par utile. Utile pour qui ? pour quoi ? Si notre objectif est de virer Sarkozy et sa clique de l’Élysée, il faut réfléchir à qui a la meilleure chance de le battre. Hollande ? Ce n’est même plus sûr. Certes ! les sondages le donnent favori. Mais les sondages se trompent souvent. Ils sont de toute façon testés sur si peu de personnes (Ifop par exemple se sert de moins de 1000 sondés) qu’ils ne veulent pas dire grand chose. Quand on compare les résultats des sondages avec quelques autres faits, on constate des étrangetés. Par exemple le fait que Mélenchon arrive à remplir des salles de 9 000 personnes (c’est-à-dire quasiment autant que Hollande) alors qu’il est bien plus bas dans les sondages et qu’il ne bénéficie pas du tout de la même couverture médiatique. Ou que le FN, plutôt haut dans les sondages pour une grosse élection comme la présidentielle, n’arrive presque jamais à gagner de petites élections comme les municipales (zéro maire en ce moment je crois, chiffres durs à trouver…). Alors, sur quel « cheval » se baser ? Qui sera capable de jouer les héros contre Sarkozy ? Hollande, Mélenchon, Le Pen ou même Bayrou ? Bien hasardeux métier que celui de pronostiqueur politique !

Plutôt que de changer de président, on peut vouloir – plus fondamentalement – changer de politique socio-économique (soit : arrêter d’être dans une logique libérale). Hollande n’a dans ce cas pas grande chance de constituer un « vote utile », lui qui défend l’austérité, qui ne compte pas revenir sur les massives suppressions de poste dans l’Éducation nationale opérées sous Sarkozy ou qui n’est jamais très clair quand il s’agit de s’opposer aux mesures ultra-libérales prônées par le couple Sarko-Merkel (exemple actuel : le MES).

Une fois Hollande écarté, il reste :
- Bayrou, qu’on peut rayer aussi pour les mêmes raisons (le « centre » a de toute façon toujours été à droite) ;
- Le Pen, ni vraiment libéral ni vraiment socialiste mais plutôt de l’ordre du… grand n’importe quoi. Le programme économique du FN, on dirait un peu qu’il a été écrit par un gamin de quatre ans. Du genre : « -Vous proposez quoi ? -On veut sortir de la zone euro ! -Comment mettrez-vous cela en place ? -Heu, on a qu’à dire que 1 nouveau franc = 1 euro et puis voilà ! » (même le Medef s’était senti obligé de pondre un texte pour expliquer que le FN n’était pas libéral mais « anti-économique ») ;
- Joly, qui, avec son passé de juge d’instruction luttant contre la finance pourrie et ses discours mêlant écologie et antilibéralisme, m’est plutôt sympathique mais qui évolue au sein d’un parti étrange (parce que comptant à la fois des ultra-libéraux comme Cohn-Bendit et des altermondialistes comme Bové), spécialiste des coups dans le dos ;
- Poutou, ou Arthaud, qui ont des discours plutôt intéressants (surtout le premier des deux candidats) mais qui se retrouvent isolé du fait des conduites et des choix passés de leurs partis respectifs ;
- Mélenchon.

Lui, j’l'aime bien. Si je vais voter ça sera pour lui. Parce que « utile » je le conçois seulement comme utile à mes intérêts de classe, moi qui fais partie – comme tant d’autres – de ce nouveau prolétariat que constituent les « précaires ». Et puis : pour une fois qu’il y a un candidat vraiment socialiste, de gauche, qui a l’air sincère quand il parle de casser la logique libérale, de « replacer l’humain au centre des priorités » et qui, surtout, a des chances d’être élu… Profitons en !

(Mais n’oubliez pas : le politique, le changement, ça passe d’abord pas vous. Il n’y aura jamais de sauveur qui viendra des urnes.)

Vivre avec des morts

 

“De quoi auraient-ils peur puisqu’ils
Suivent la norme et vont par deux ?
Ces apôtres suivent dociles
Leur clan, leur chef ou leur dieu
Plus de tonte, la brebis s’épile
Le royaume des morts est à eux”

“Ceux qui peignent la vie en rose
En deux ou trois coups de pinceaux
Signent en bas sans voir les clauses
Des décrets faits par les bourreaux
Qui leur refourguent une bonne dose
De bureaucratie au kilos”

“N’arrondis rien, garde abrupte
La forme de ton utopie”

Vivre avec des morts du groupe Un Tondu Un Chevelu. Une bien jolie chanson, riche de trouvailles versifiées. En boucle depuis 2009 dans mon lecteur mp3.

Mouvements sociaux et université

Il n’est guère plus possible de parler de « communauté » étudiante, ouvrière ou autre. Au mieux, on a là des « milieux » : ensembles flous, flexibles, fluides, lieux où transitent et se croisent en permanence une multitude d’individus qui ne se rencontrent pourtant jamais, qui n’occupent pas les mondes qu’ils traversent.

Centre universitaire de Metz

L’université en cela est assez symptomatique : étudiants, professeurs, employés administratifs et agents d’entretien se voient tous les jours sans se connaître, sans même chercher à se connaître, ou juste à se parler. C’est tout juste si chacun fait attention aux présences des autres. Logique fonctionnelle : chacun est à sa place et personne ne songe, n’essaye d’en sortir. L’étudiant vient y chercher des savoirs (en vue d’obtenir des qualifications pour un travail dans le meilleur des cas), le professeur de quoi gagner de l’argent, les divers types d’agents également. « Fonctionnaire », le mot est on ne peut mieux choisit : chacun fonctionne. Et l’université, ce lieu pourtant riche en possibilités de vie, d’expérimentations, n’est occupé que par des flux, des passages – du vide. Même quand grève il y a, c’est assez fou de constater que 20% seulement des étudiants se préoccupent de ce qui est en train de se passer. Et dans ces 20%, l’immense majorité ne participera qu’aux assemblées générales et aux manifestations. Là encore, le lieu n’est pas occupé, vécu, investi, détourné. Les « mouvements sociaux » ne se préoccupent que peu de faire du lien, c’est-à-dire de dynamiter les carapaces-prisons du « moi-île », d’inventer un autre rapport entre les corps en présence.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Chacun est dans sa bulle, tout préoccupé à se construire un « parcours ». Chacun fait ce qu’il a à faire, ce qu’on attend qu’il fasse en tout cas. Tout fonctionne. Lors de blocus à l’entrée d’une fac, il m’est déjà arrivé d’entendre certains geindre, faire mine de s’indigner contre cette pratique et réclamer le droit d’aller en cours. Ce genre de discours n’est pas forcément l’apanage de gens opposés au mouvement social du moment, avouons que la majorité, simplement, s’en moque. Ce qui est demandé, c’est que tout soit comme d’habitude. Que les grèves ne viennent pas bousculer la tranquille routine étudiante. C’est l’idée que chacun a le droit d’avoir son avis politique, et même le droit de l’exprimer sur la place publique, mais à condition que cela n’empiète pas sur l’espace des autres. « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres », comme « on » dit. Foutaises, triste conception. L’intérêt d’un blocus, c’est justement de bousculer le cours normal du temps (soit : production-consommation-circulation des marchandises). Bien plus qu’une quelconque revendication, que tous les discours syndicaux, que les marches bien en rang et les slogans idiots, la véritable portée politique d’un mouvement social elle est là : dans cette capacité à transformer la vie quotidienne en autre chose que ce qu’elle aurait du être si tout avait bien fonctionné ce jour là, si chacun avait joué son rôle. Dans cette capacité à créer de l’inconnu, de l’indéterminé qu’il va falloir apprendre tous ensemble à sculpter. (Le lien, les rencontres sont favorisés par ces « événements ».)

Mais le drame, c’est qu’au lieu de bricoler un espace ou quelque chose susceptible d’encourager les subjectivités, les exubérances, bref au lieu de faire en sorte de créer une situation qui permette à chacun de la vivre comme il l’entend, les mouvements sociaux sont surtout des cadres de normalisation, guère différents finalement du reste de l’université. On vient en assemblée générale avant tout pour adhérer à une parole.

© Ouest France

Pourquoi cela ? Il faut, sans doute, incriminer déjà la toute-puissance décisionnelle des assemblées générales (AG) au sein de ces mouvements sociaux à l’université. On a reproché aux AG (mais aussi aux blocus, aux interruptions de grévistes dans les cours, à l’ensemble des actions en fait) de n’être pas démocratiques. Mais ça veut dire quoi « démocratie » ? Sous ce mot se cachent (au moins) deux conceptions, peu conciliables. Il y a la démocratie au sens biopolitique du terme : la démocratie telle qu’on la connait au niveau national, et qui est avant tout un « ensemble de dispositifs de conjuration du conflit ». On vote pour prendre des décisions communes. On pense l’AG comme une réunion d’individus, tous libres de leurs choix, de leurs votes, mais seuls, séparés les uns des autres en tout cas – on nie totalement le fait que l’AG est aussi (surtout ?) une rencontre conflictuelle entre différentes forces dont les groupes les plus visibles sont, à la fac, les sociaux-démocrates de l’UNEF, les anars syndiqués de la CNT, les « non-syndiqués » mais engagés, les anti-grévistes. Et à ce jeu, c’est logiquement que l’UNEF gagne à tous les coups. Disposant d’un plus grand nombre de militants, capable de fournir tout type de rôle (du modéré apte à discuter avec les non-grévistes au radical dénonçant patrons et capitalisme sauvage), organisé en vue de ce genre de moments, l’UNEF est aux AG comme un poisson dans l’eau. Le syndicat promeut alors « l’unité du mouvement », exclue ceux qui se moquent des décisions de l’AG et agissent comme bon leur semble dans le mouvement (les « totos » ou « autonomes ») en les qualifiants d’autres, d’ennemis. Tous ceux qui voudraient dépasser le cadre de lutte contre la réforme du moment (loi LMD, autonomie des universités, CPE…) pour généraliser le conflit, l’étendre à toutes les sphères de la vie, introduire directement la question politique dans la vie quotidienne ne peuvent trouver dans les AG une solution satisfaisante.

L’autre conception voit la démocratie (directe) comme une méthode d’organisation de la lutte (et dans ce sens, pratiquer la démocratie n’a de sens qu’entre amis). C’est les militants CNT, un grand nombre des non-syndiqués s’impliquant dans le mouvement. Pourtant, si tous ceux là contestent la main-mise de l’UNEF sur les AG (l’UNEF hésite rarement à s’installer d’office à la « présidence » des assemblées, ne faisant ainsi pas voter les propositions trop dérangeantes pour eux, aller au delà des pouvoirs qui lui était conféré par l’assemblée lors d’une délégation nationale… mais j’ai déjà vu la CNT faire de même à Metz lors du mouvement des retraites une fois que l’UNEF s’était décrédibilisé par ses « abus » à répétition) rarement ils remettent en cause la forme même de l’AG et son fonctionnement. Pourtant, il se passe toujours la même chose dans les AG : d’abord le rituel de « présentation de la réforme » avec militants UNEF et SUD qui viennent expliquer pourquoi la fac va se casser la gueule, va devenir capitaliste (comme si c’était pas déjà le cas…) ; puis des sortes de faux-débats où l’on s’engueule beaucoup pour ne pas décider grand chose au final, il y a aussi souvent un ou deux étudiants de droite qui viennent apporter une « contradiction » et qui sont souvent hués ; puis c’est les votes interminables pour tout et n’importe quoi (on vote même le fait d’aller en manif ! Ça veut dire quoi ? Si l’AG vote « non » tout le monde rentre chez lui ?). Au fur et à mesure des AG, les militants UNEF perdront de leur voix, sans doute remplacés par la CNT ou le NPA : la lutte se « radicalise » devant son échec annoncé. Mais en même temps, les anti-grévistes sont de plus en plus présents en AG, de moins en moins timides aussi, et les AG ne tournent bientôt plus qu’autour de la question du blocage. Et le mouvement meurt, les mouvements sont fait pour mourir (ceux qui comptent sur les « masses » et « sensibiliser l’opinion publique » en tout cas).

Université Paris VIII en novembre 2007

C’est quoi les conséquences de ces AG interminables et ennuyeuses, de ces « commissions » qui se créent parfois et qui reproduisent le modèle de l’entreprise (avec séparation des tâches : une commission pour les tracts, une autre pour les médias, une autre pour le blocage…), de ces manifs où des étudiants eux-mêmes se chargent de faire la police grâce à des « services d’ordre » ? C’est, tout le temps, la peur et l’évitement de la grève humaine. Tout est fait pour que jamais la lutte ne déborde, qu’on reste dans un cadre de revendications, normalisé. On va passer un mois ou deux à s’engueuler pour que dalle en AG, on va occuper quelques amphis pour la forme, on va enchaîner les manifestations et… rien. Juste rien. À la fin, au mieux, on a « gagné » un report de la réforme pour laquelle le mouvement s’était lancé. Dans les autres cas, on aura juste hérité du droit de travailler plus pour rattraper le retard pris par ces pauses dans le programme universitaire. Et tout le temps, ce sera le retour à la fin au quotidien triste, aux cours plus ou moins chiants. Le retour à cette fac qu’on traverse tous les jours sans jamais l’occuper, le retour aux transits d’humains-marchandises qui se croisent sans se parler. Le retour à l’absence de situations.

Alors quoi ? Tout ces mots dans quel but ? Déjà, pointer du doigt la forme classique des mouvements étudiants. On ne peut radicaliser une AG, difficile d’en faire quelque chose d’intéressant. Ou alors il faut exclure tous les non-grévistes, sans doute même tous les militants UNEF. Pourquoi votent-ils pour des actions auxquelles ils ne souhaiteront de toute façon pas participer ? L’important n’est de pas de s’opposer au gouvernement, ni à la police, ni aux institutions universitaires ; l’important c’est de repeupler nos mondes, d’habiter les lieux qu’on ne fait que traverser d’habitude. Ça veut autant dire occuper les lieux, en faire absolument ce qu’on veut, qu’apprendre à dépasser les catégories-prisons de type « étudiant », « prof » ou même « chômeur » (pourquoi fermerait-on les portes à ceux qui ont à partager une expérience, une sensation, un moment de vie ?) pour inventer de nouvelles possibilités de relations, débarrassées des médiations aliénantes du pouvoir et de la « démocratie ». Et faire en sorte que jamais le retour à la normale ne soit possible. La fac est un lieu mort, à nous de la peupler.

Lier, densifier, exploser

Perdu le contact. Aux mondes, aux gens, aux objets, aux moments. Le désert avance. Heureusement qu’il ne peut gagner, jamais. Tant qu’il restera des contacts de peau pour se brûler les doigts, des endurants viendront colorer le monde de leurs opéras chaotiques.

Il n’empêche : le désert est déjà là, partout présent.

© Tomasz Kaluzny

Tu te crois un et unique, clairement identifiable, délimité. Du Je qu’on peut décrire, du Moi préformaté, qu’on peut ranger dans des cases. D’ailleurs, tu fais toi même le boulot : vive Facebook et ses « like ». Tu réduis toi même ta vie à une liste de films, de chansons, de livres et d’activités, à une liste d’« amis » que tu ne connais pas, de régularités et de singularités. Dans un monde où tout s’achète, l’identité est un bien de consommation comme les autres. Tu fais défiler les costumes en fonction des occasions et des gens rencontrés. Paraître évite d’être. Le Timide, la Fille, le Communiste, la Bretonne : c’est la grande parade de l’identitaire ! I AM WHAT I AM. « Je suis », et ça fait bander les impuissants du Monde Civilisé.

Il y a toi, et le monde autour. Ta peau, c’est des barrières. Barbelés difficilement franchissables et miradors qui guettent. C’est qu’il s’agit de repousser à distance les autres et leurs cortèges de surprises, de sensations ! D’ailleurs, c’est même plus un monde qui t’entoure : toi tu préfères parler d’environnement. C’est tout ce qu’il reste quand on a perdu les contacts, tout ce qui faisait de soi un être sensible, capable de participer aux mondes traversés et dont on fait parti.

Mais réveille-toi ! Écarquille grand tes mirettes, touche, goute, vis. T’es pas un mini État centralisé. T’es ni en guerre contre tous les autres, ni seul au monde. Ton corps, c’est une carte striée de villes et de déserts, de chemins empruntés et de crêtes déchiquetées. C’est des territoires peuplés de tribus bigarrées et d’animaux mythologiques. Et ça migre, regarde, ne ferme pas les cages de ton zoo. Le concept du « moi-île », si cher à nos yeux, est une triste foutaise. Il n’y a pas de distinction franche entre ce Toi et ce qu’il y a autour. Le bruissement des arbres, les blocs de béton, le vent, elle et eux, leurs rires, les souvenirs, c’est aussi toi. Laisse courir les tremblements, les peurs, les rêves, les vifs, les doutes et les joies.

Des frontières, encore, jusque dans le plus intime des territoires : c’est les murs de ta chambre, de ta maison, c’est les barrières entre ton jardin et la rue. Mais c’est aussi cette distinction que tu fais entre le « privé » et le reste : privé et public, privé et politique. Comme si créer un potager n’était pas politique. Comme si faire l’amour n’était pas politique.

« Il est interdit de flâner », annoncent certains panneaux à Montréal. La rue est devenu un lieux de flux. Traversée de toutes parts, saturée d’informations qui transitent, passent et s’échappent en permanence. Rien ne reste, rien n’est partagé. C’est partout l’absence de situation, c’est « l’habitude que nous avons prise de vivre comme si nous n’étions pas au monde ». La question est, donc : Comment repeupler ces situations, ces moments de vie ? comment se donner des « lieux pour habiter le monde » ?

© Enzo Penna

Télé écran plasma. Net 2.0. Devant tes écrans de concentration, tu crois voir le monde, faire partie. Au hasard des clics et des commentaires postés, t’as même l’impression de participer ! Mais oubliés la chaleur d’une peau, la brûlure d’un baiser, les éclats de voix et la vue qui fait trembler. Facebook, Twitter, blogosphère… tu te dis connecté en permanence. Mais connecté à quoi ? Pas à ton vital, ces éclairs chauds sur les membranes de ton épiderme : toucher, ouïe, vue, odorat, goût.

Le « réseau », voilà comment ils appellent le grand vide dans lequel on baigne, ce brouillard où « potes », « collègues » et « contacts » ne partagent plus que des codes et la déprimante habitude de composer leur identité. C’est que ces masques portés en permanence, ces sortes de caricatures de soi-même que l’on trimballe en société, sont autant carapaces que prisons. On nous a tant enseigné à avoir peur de notre propre chaos, qu’au lieu d’apprendre à l’accepter, à le développer même, on fragmente son Soi pour mieux le contrôler. Oublie tout ça, essaye l’exubérance, l’instinct. Croque le monde, croque des lèvres ! Je ne suis pas : je sommes. Fais exploser les barrières de ton Moi, apprends à devenir celui que tu n’as jamais été. Feu follet, individu-volcan, univers en expansion permanente ! S’inventer comme autre que soi. Et fuir, fuir toujours : déserter l’ordre marchand, policier et normé du monde. Pourtant, devenir matador : ne pas plier, faire corps, contrer ! Combattants pour le carnaval permanent, il est temps d’apprendre à boxer dans tous les sens à la fois.

Le défi, c’est d’intensifier ce présent qui nous échappe. Partir de la situation, pour l’explorer de fond à comble, jusqu’à la développer par delà ses propres limites, inventer un Dehors, l’exploser !

Et il y a du travail. Regarde toi : du mou, du fainéant, de la colonne vertébrale qui ne sait plus rien faire d’autre que plier, courber l’échine. Durcis tes os, mec. Densifie !

Le confort a quelque chose de puant. Avachis sur ton canapé, bien au chaud dans ton manteau à 200 balles, tranquille derrière ton double-vitrage. Et alors ? Alors ça carbure plus. Plus de contacts, de ricochets ou d’explosions, c’est rien que du lisse, en surface comme en dedans, du poli et du policé. On pense avec son corps, oublie jamais. Tu sais pas ce que c’est le froid, la faim, la peur. Il y a que dalle pour ébouillanter ton sang, planqué comme tu es sous la clim. Rien pour faire frissonner tes artères, vibrer tes veines. T’as oublié le voyage, tu connais plus que le tourisme. L’aventure, tu la vis sur grand écran. Même l’amour qui enflamme, tu ne le penses plus qu’en mode cynique et aigri. L’époque est aux couples fidèles mais dépressifs. Ton énergie vitale elle bouge plus. Stagne. Bonjour papimami, je suis comme vous : pas encore et pourtant déjà mort.

On s’est planté trop longtemps à voir l’ennemi comme facilement identifiable. Toujours cette même tendance à chercher des boucs émissaires. Le capitalisme, l’empire, la société du spectacle (appelle ça comme tu veux) n’est pas un adversaire qui nous fait face, c’est d’abord un rapport qui nous tient. Résister, c’est moins hurler contre les riches, ou augmenter encore sa collection de bonnes raisons de se révolter, que faire du lien. C’est une question de rythme, de rythme intérieur. Il s’agit d’apprendre à ressentir dans son ventre les battements du cœur du monde. Court-circuiter toutes les médiations aliénantes. Pas de « communication », mais du lien. Du rapport direct, de la chaleur et des tremblements. Sensualiser le monde, oui, plutôt que le consommer. Toucher, sentir et gouter.

© Michael Chung

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