Petit théâtre carmin
Bon j’ai eu cette histoire avec une fille. Une drôle d’histoire, avec beaucoup de mots, beaucoup de fuites. Dans les deux sens. Il ne s’est pas passé grand chose au final mais, au fur et à mesure, j’ai écrit toute une collection de rimes, dispersées sur des feuilles de papier ou des fichiers .txt ici et là. Il fallait bien que je rassemble tout ça, que je mélange pour en faire une sorte de récit – une mini pièce de théâtre en un seul acte ?
Scène 1. De ta bouche
J’aime beaucoup tous ces potins
Que tu lances au grès du vent
Ces mots durs, brefs et assassins
Que t’inspirent les passants
T’as la cruauté d’une grande dame
La poésie d’un bourreau délicat
Un art certain pour tuer un quidam
Avec tes phrases puissance bazooka
J’aime beaucoup toutes ces soirées
Que tu me décris si longuement
Tes copines, c’est sur : je les connais
Sans les avoir jamais vues pourtant
Je sais tout de ta passionnante vie
Oh ! tu m’as si souvent raconté
Les joies, les délires entre amies
Tes potes, ta famille, ton chat castré
J’aime tant tes lèvres qui bougent
Pour dire souvenirs et nostalgies
J’aime ta bouche cernée de rouge
Qui commente soleils ou tristes pluies
J’aime même quand tu te plains
Parce qu’il fait si chaud ou trop froid
Et qu’alors tu me donnes ta main
Pour que je la serre tout contre moi
Mais il me faut pourtant te l’avouer
Quand je te regarde, jolie mamzelle
Importe peu ce que tu as à raconter
Je n’écoute ni tes consones ni tes voyelles
Moi je veux mêler ma langue à ta bouche
Et glisser mes mains sous ton pull-over
Te voir enfin nue, fière et farouche
Goûter à ta peau de toutes les manières
Scène 2. De tes lèvres
Et c’est aujourd’hui le Grand Jour
Celui où tes lèvres, coquines danseuses
S’approchent des miennes sans détour
Pour en tirer d’un croc la saveur juteuse
Mais que voilà ? Ma bouche, tremblante
Refuse alors d’emprunter le seul chemin
Qui amènerait dans ces régions déroutantes
Où l’ivresse des sens n’est pas celle du vin
Que fais-je ? Devant cette tendre offensive
Je fuis maintenant ton corps-brindille
Effrayé sans doute par la perspective
De me frotter de trop près à une telle fille
Tu sais, tu as les courbes tellement sucrées
Qu’un diabétique de l’amour comme moi
Prend des risques à chacun de tes baisers
Le risque de tomber raide dingue dans tes bras
J’esquive ton corps – peureux matador
Qui s’enroule au fond de son drapeau
Pour ne pas avoir à affronter encore
Le regard de tendres glaces du taureau
Qu’importe les cris, insultes des gradins
Je me cache sous les morceaux de tissus
Si tes fesses s’approchent de mes mains
De moi, je crois : je ne réponds plus
L’envie de croquer ton cou en fruits
Se mêle à une drôle de paralysie idiote
Les rêves collant mes lèvres à tes nuits
Se teintent du risque de devenir fiotte
Dans mon ventre : paradoxales injonctions
Qui me déchirent en quatre morceaux
Un s’envolant dans chaque direction
Vers des pays où tu ne peux trouer ma peau
Scène 3. De tes crocs
Un goût de chaud tapisse ma bouche
Du feu qui danse au bout de mes doigts
L’iceberg fond sur les draps de ma couche
Est-ce l’incendie que tu déclares en moi ?
On dirait bien que malgré mes fuites
Ta langue a trouvé comment accéder
À mon être, ma cabane exprès construite
Pour de tes crocs mon corps cacher
Tes lèvres dessinent brillantes aux miennes
Des sillons sans doute bien trop profonds
Je crève de ton goût, mi-ange mi-chienne
Qui réveille dans mon ventre violents typhons
Je te sais reine-louve des froids polaires
Rapide dévoreuse de cœurs de garçons
Le mien déjà mangé, que vas-tu donc faire :
Te lasser, m’oublier, me remplir de poisons ?
Princesse de l’Est, je ne suis pas de ceux
Qui, à l’aise dans les sociétés de cours,
Jouent à être le meilleur des amoureux
Pour obtenir quelque gage d’amour
Je ne me battrai jamais pour ta peau
Contre toutes tes armées de prétendants
Déjà tous prêts à hisser haut le drapeau
Qui ferait d’eux l’officiel, le commandant
Ton corps est une promesse de paradis
– Un continent tout entier à explorer –
Un Nouveau-Monde au charmant acabit
Yeux océans, jungles d’or et routes salées
Mais si tu m’embrasses un vendredi heureux
Pour m’oublier deux semaines durant
J’irai ailleurs jouer l’apprenti amoureux
Je n’aime pas beaucoup chérir le vent.
