Le Glandeur

"Sensualiser le monde" — Poèmes, chroniques sur le genre et notes sur la guerre en cours dans et contre le désert partout présent

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Le Réveil de l’Amérique

Une situation radicale est un éveil collectif (…) Dans de telles situations, les gens s’ouvrent de plus en plus à de nouvelles perspectives. Ils sont plus disposés à questionner certaines affirmations qui avaient cours. Ils décèlent plus vite les couillonnades habituelles (…) Les gens en apprennent là plus sur la société en une semaine qu’après des années d’études sociologiques académiques ou de « prise de conscience » gauchiste. Tout semble possible et, donc, bien plus est possible. Les gens on du mal à croire ce qu’ils supportaient « avant » (…) La consommation passive est remplacée par la communication active. Des étrangers démarrent des discussions enflammées aux coins des rues. Des débats font le tour du cadran, de nouveaux arrivants remplaçant constamment ceux qui partent vers d’autres activités ou pour essayer de prendre quelques heures de sommeil, bien qu’ils soient en général trop excités pour dormir longtemps. Tandis que certaines personnes succombent aux discours des démagogues, d’autres formulent leurs propres propositions et prennent leurs propres initiatives. Des passants sont entrainés par ce tourbillon et vivent des changements d’une étonnante rapidité (…) Ces situations radicales sont de ces rares moments où les changements qualitatifs deviennent vraiment possibles. Loin d’être anormales, elles révèlent combien chacun est habituellement coincé. Elles font paraître la vie « ordinaire » semblable à une marche de somnambule.

Ken Knabb, La joie de la révolution

Le réveil de l’Amérique

Le mouvement des « occupations » qui balaie le pays depuis quatre semaines est d’ores et déjà l’explosion radicale la plus significative en Amérique depuis les années 60. Et il ne fait que commencer.

Cela a démarré le 17 septembre lorsque plus de 2000 personnes se sont rassemblées à New York pour « occuper Wall Street » afin de protester contre la domination toujours plus évidente d’une « élite économique » ultra-minoritaire sur les 99% de la population. Les participants commencèrent une sorte de camping sauvage dans un parc près de Wall Street (rebaptisé Place de la Liberté en guise de salut envers l’occupation de la Place Tahir en Egypte). Ils formèrent une assemblée générale qui fut reconduite chaque jour suivant. Bien qu’au départ totalement ignorée par les principaux médias, cette action inspira rapidement des mouvements d’occupation similaires dans des centaines de villes à travers le pays et d’autres dans le monde entier.

La classe dominante ne sachant pas d’où venaient les coups qui la frappaient s’est mise immédiatement sur la défensive tandis que les medias serviles tentaient de déprécier le mouvement en lui reprochant de ne pas avoir de revendications précises et d’être incapable de formuler un programme. Les participants ont bien sûr exprimé de nombreux griefs, assez évidents pour qui a prêté un peu d’attention à ce qui se passe dans le monde. Mais ils ont sagement évité de se limiter à une ou quelques revendications précises, parce qu’il est devenu absolument évident que chaque aspect du système pose problème et que tous ces problèmes sont liés. Au contraire, reconnaissant que l’implication de la population est le moyen essentiel pour parvenir à une solution réelle, l’assemblée de New York a émis une proposition déroutante quoiqu’éminemment subversive, incitant les peuples du monde à exercer leur droit de s’assembler pacifiquement ; occuper l’espace public ; créer un processus pour aborder les problèmes qui se posent et faire naître des solutions accessibles à tous. « Rejoignez nous et faites vous entendre ! »

Ce mouvement laisse tout aussi désemparés tous les « radicaux » doctrinaires qui restent à distance, prédisant frileusement qu’il sera récupéré ou lui reprochant de ne pas avoir adopté d’emblée une posture plus radicale. Ils devraient pourtant savoir que la dynamique des mouvements sociaux est plus importante que leurs positions idéologiques affirmées. Les révolutions sont toujours nées de ce processus complexe de débats sociaux et d’interactions qui atteignent une masse critique et déclenchent une réaction en chaîne – processus fort semblable à ce que nous vivons en ce moment. Le slogan des 99% n’est peut être pas une « analyse de classe » très précise, mais c’est une approximation suffisante pour commencer ; une excellente manière de couper court à tout le jargon sociologique traditionnel et souligner le fait qu’une vaste majorité de gens est asservie à un système régit par et pour une minorité dominante. Et il cible justement les institutions économiques plutôt que les politiciens qui n’en sont que les laquais. Les griefs innombrables ne constituent peut être pas un programme cohérent mais, pris dans leur ensemble, ils impliquent la nécessité d’une transformation totale du système. La nature de cette transformation se clarifiera à mesure que la lutte se développera. Si ce mouvement finit par contraindre le système à adopter quelques réformes importantes -dans un esprit de « New deal »- ce sera toujours ça de pris. Et cela créera les conditions permettant de pousser les choses plus avant, plus facilement. Et si le système se montre incapable de produire de telles réformes, cela forcera les gens à chercher des alternatives plus radicales.

Quant à la « récupération », il y aura évidemment de nombreuses tentatives de manipuler ce mouvement ou d’en prendre les rênes. Mais je ne pense pas qu’elles y parviennent facilement. Dès le début, ce mouvement des occupations à été résolument participatif et anti-hiérarchique. Les décisions des assemblées générales sont prises de manière scrupuleusement démocratique, le plus souvent par consensus. Un procédé qui peut parfois être pesant mais qui a le mérite de rendre les manipulations presque impossibles. En fait, la vraie menace est tout autre : L’exemple de la démocratie directe menace toutes les hiérarchies et divisions sociales y compris celles qui existent entre les travailleurs et les bureaucraties syndicales, entre les chefferies politiques et leurs adhérents. C’est pourquoi tant de politiciens et de bureaucrates syndicaux essaient de prendre le train en marche. C’est une preuve de notre force et non de notre faiblesse. (C’est lorsque nous nous laissons couillonner à monter dans leurs wagons que la récupération réussit).

Les assemblées peuvent, bien sûr, admettre de collaborer avec tel ou tel groupe politique pour une manifestation ou avec tel syndicat pour une grève, mais la plupart prennent soin que la distinction reste claire, et presque toutes se sont franchement tenues à distance des deux principaux partis.

Bien que ce mouvement soit éclectique et ouvert à tous, il est rassurant de pouvoir dire que son esprit est très fortement anti-autoritaire, tirant son inspiration non seulement des récents mouvements populaires d’Argentine, Tunisie, Egypte, Grèce, Espagne et autres pays, mais aussi des théories et tactiques anarchistes et situationnistes. Comme l’éditeur d’ « Adbusters » (Casseurs de pub) le fait remarquer : « Nous ne sommes pas juste inspirés par le récent printemps arabe. Nous avons étudié le mouvement situationniste. Ce sont les gens qui ont fait naître ce que beaucoup considèrent comme la première révolution globale, en 1968, quand le soulèvement de Paris inspira des insurrections dans le monde entier. Soudain les universités et les villes explosaient. C’était dû à un petit groupe de gens, les situationnistes, qui furent comme la colonne vertébrale philosophique du mouvement. Un des personnages clé était Guy Debord qui a écrit La société du spectacle. L’idée était que si vous avez un engagement assez puissant ; des idées assez fortes, et que le moment est mûr, ça suffit à déclencher une révolution. C’est de ce mouvement que nous sommes issus. »

De fait, la révolte de mai 68 en France fut aussi un « mouvement des occupations ». L’un de ses aspects les plus remarquables fut l’occupation de la Sorbonne et de nombreux autres bâtiments publics, qui inspirèrent l’occupation des usines dans tout le pays par plus de dix millions de grévistes. (Inutile de dire que nous sommes encore très loin de cela, qui ne pourrait se produire que si les travailleurs américains échappaient à la tutelle de leurs bureaucraties syndicales et menaient une action collective de leur propre chef, comme cela se passa en France).

Alors que le mouvement se répand dans des centaines de villes, il est important de noter que chaque nouvelle occupation et assemblée reste totalement autonome. Bien qu’inspirées par l’occupation de Wall Street, elles ont toutes été créées par des gens dans leurs propres communautés. Aucune personne ou groupe extérieur n’a de contrôle sur ces assemblées. Ce qui est bien ainsi. Lorsque les assemblées locales sentiront la nécessité pratique d’une coordination, elles se coordonneront. En attendant, la prolifération de groupes et d’actions autonomes est plus saine et plus fructueuse que l’« unité » imposée de haut en bas que les bureaucrates appellent toujours de leurs vœux. Plus saine, parce qu’elle rend la répression plus difficile : si l’occupation dans une ville est écrasée (ou récupérée) le mouvement sera toujours vivant dans des centaines d’autres. Plus fructueuse, parce que cette diversité permet l’expérience et la comparaison d’un grand nombre d’idées et de tactiques.

Chaque assemblée a son propre mode de fonctionnement. Certaines pratiquent le consensus, d’autres le vote majoritaire, d’autres encore une combinaison des deux (Par exemple : Une pratique du « consensus modifié » qui ne requiert que 90% d’accord). Certaines restent strictement respectueuses de la loi, d’autres s’engagent dans diverses sortes de désobéissance civile. Elles créent différents comités ou groupes de travail pour s’occuper de questions précises, et diverses méthodes pour s’assurer de la loyauté des délégués et porte-paroles. Elles décident la manière de se comporter avec les médias, la police et les provocateurs, et de la façon de se comporter avec d’autres groupes. De nombreuses formes d’organisation sont possibles, l’essentiel est que la situation reste transparente, démocratique et participative ; que toute tendance à la hiérarchisation ou à la manipulation soit immédiatement démasquée et rejetée.

Un autre aspect intéressant de ce mouvement est que, en contraste avec de précédents mouvements radicaux qui consistaient en une réunion pour une action un jour précis puis se dispersaient, les occupations actuelles s’installent sans annoncer de date où elles prendront fin. Elles s’installent dans le long terme, pour avoir le temps de laisser pousser des racines et expérimenter toutes sortes de possibilités.

Il faut y participer pour comprendre ce qui s’y passe. Tout le monde ne peut pas passer des nuits à occuper des lieux mais presque tous peuvent prendre part aux assemblées. Sur le site : http://occupytogether.org on peut se renseigner sur les occupations en cours et celles qui sont programmées dans plus de mille villes aux USA et plusieurs centaines dans le monde.

Les occupations rassemblent toutes sortes de gens venant de milieux très différents. Cela peut être une expérience nouvelle et possiblement déstabilisante pour certains, mais il est impressionnant de voir à quel point les barrières tombent lorsqu’on travaille en commun à un projet collectif excitant. Les méthodes du consensus peuvent, au début, sembler fastidieuses, en particulier si l’assemblée utilise la technique du « micro populaire » (Où l’assemblée répète à voix haute chaque phrase de celui qui parle afin que tous puissent entendre). Mais elles ont l’avantage d’encourager les gens à ne pas parler dans le vide, et après un petit moment, on prend le rythme et on commence à apprécier le fait que chacun se concentre sur chaque phrase et que chacun ait une chance de s’exprimer et voir ses préoccupations trouver une écoute respectueuse chez les autres.

Au fil de ce processus, on commence à goûter une nouvelle vie ; la vie que nous pourrions avoir si nous n’étions pas coincés dans un système social aussi absurde qu’anachronique. Tant de choses se passent, si vite, qu’on trouve à peine les mots pour le dire. Ce qu’on ressent, c’est : « Je n’arrive pas à y croire ! Finalement, ça y est, ou ça pourrait y être. Ce que nous attendions depuis si longtemps, le réveil humain dont nous rêvions mais dont nous doutions qu’il se produise de notre vivant. Maintenant c’est là et je sais que je ne suis pas le seul à verser des larmes de joie ». Une femme prenant la parole dans la première assemblée d’Oakland dit : « Je suis ici aujourd’hui, non seulement pour changer le monde, mais pour me changer moi-même ». Je pense que chacun des présents comprit ce qu’elle voulait dire. Dans ce nouveau monde, nous sommes tous des débutants. Nous allons tous faire des tas d’erreurs. Il faut bien s’y attendre. Mais ça ne fait rien. Oui, c’est nouveau pour nous. Mais dans ces conditions nous apprendrons vite.

À la même assemblée quelqu’un brandissait un écriteau qui disait : « Il y a plus de raisons d’être enthousiaste que d’avoir peur ».

Ken Knabb
Bureau of Public Secrets, 15 octobre 2011.
Traduit de l’anglais par Gédicus (18.10.2011)
L’original est dispo sur le site de l’auteur.

La théorie du genre n’existe pas

En écho à la demande de plusieurs députés pour virer des manuels scolaires de SVT la référence au genre, on a vu fleurir sur la Toile de nombreux billets venant soutenir l’attaque contre les bouquins Hachette.

Tous s’en prennent à la « théorie du genre ». Mais voilà, la théorie du genre n’existe pas. Il n’y a qu’un concept, le genre ou gender, utilisé en sciences humaines (sur lequel je suis déjà revenu) pour désigner le « sexe social » (Delphy) : cet ensemble de codes sociaux qui font qu’on allie à chaque sexe des comportements et des valeurs particuliers.

La « théorie du genre » est une invention des penseurs de droite et des cathos conservateurs, expression malheureusement reprise par les politiques et les journalistes qui ne donnent pas toujours l’impression de savoir de quoi ils parlent. D’ailleurs, sur Wikipédia, on ne trouve pas de page « Théorie du genre ». Une sur le concept de genre en sciences sociales, oui, une autre sur la Théorie Queer (mouvement le plus radical parmi les études sur le genre), aussi, mais c’est loin d’être la même chose.

Parler de « théorie du genre » donne l’impression qu’il existe un consensus autour de la notion de genre, qu’on a même là une idéologie (le mot est lâché plusieurs fois sur les blogs, ici ou par exemple). Mais non : parmi la multitude de chercheurs utilisant ce concept, il y a une pluralité d’approches et de travaux scientifiques.

Une impression étrange se dégage des textes attaquant cette prétendue « théorie du genre ». C’est comme si leurs auteurs avaient un fantasme : être les victimes d’une conspiration de féministes et d’homosexuels qui voudraient convertir leurs enfants, via les manuels Hachette, à une nouvelle idéologie décadente qui pratique la négation des sexes et souhaite – horreur suprême  ! – que chacun soit libre de choisir son orientation sexuelle.

Parler de genre revient simplement à dire : il y a une différence entre être mâle et être masculin. Où certains voient là-dedans une « négation de la différence des sexes » ?

Mais peut-être que le plus dérangeant quand on parle de genres, c’est que cela signifie qu’il n’y a pas de « nature » féminine, ou masculine. Les femmes seraient plus intuitives, plus tolérantes ou douces, dotées d’un “instinct maternel” ? Les hommes seraient davantage portés vers l’action, soumis à un « besoin sexuel » plus important, auraient un meilleur sens de l’orientation ? Et tout ça grâce à la biologie et à l’anatomie des corps respectifs ? Vastes foutaises.

Oui, c’est sans doute ça qui dérange avec le genre. Ce concept peut-être utilisé comme une arme par tous les oppressés – femmes, homosexuel.les, garçons qui refusent la virilité-prison. S’il n’y a pas de « nature féminine » il n’y a pas de raison que les femmes restent à la maison, pas plus que les pédés ne sortent pas du placard, ou que tout un chacun ait envie de dépasser les barreaux de l’hétérosexualité pour jouer avec son identité sexuée. Les inégalités et les oppressions entre les sexes, les genres, ne sont pas des données « naturelles ». Ce sont des faits sociaux. On peut donc les renverser.

Il y a quand même un sacré décalage : alors que les queers s’activent pour envoyer valser l’idée qu’il n’y a que deux genres, voilà que les députés et quelques autres viennent remettre en cause l’existence même des genres…

Quelques députés UMP, les genres et la biologie

Quatre-vingt députés UMP (dont le détestable Christian Vanneste, au hasard) viennent d’écrire à Luc Chatel, sinistre de l’Éducation nationale, pour lui demander le retrait de manuels scolaires qui expliquent « l’identité sexuelle » des individus autant par le contexte socio-culturel que par leur sexe biologique.

Selon eux, la théorie des genres est une « théorie philosophique et sociologique qui n’est pas scientifique ». Étudiants, souvenez-vous en : pour cette droite-là, réactionnaire et visiblement anti-intellectuelle, les sciences sociales ne sont pas dignes d’être considérées comme scientifiques.

Mais ce n’est pas cela le plus navrant. Revenons sur cette fameuse « théorie des genres ». Pour les non-initiés, qu’es aquò ? Dès les années 1930, grâce à plusieurs ethnologues – dont Margaret Mead – on se rend compte qu’en fonction de l’endroit du globe où l’on se trouve les valeurs et les comportements associés au maculin et au féminin divergent radicalement : dans la tribu des Chambuli en Nouvelle-Guinée, être masculin signifie avant tout ne se préoccuper que de danse et de coquetterie par exemple ! Le terme « gender » a donc été utilisé pour désigner le « sexe social », tout cet ensemble de codes sociaux qui construit notre identité sexuée, qui fabrique des hommes et des femmes en quelque sorte, à partir du sexe biologique.

Les députés signataires, faisant preuve d’une inculture assez incroyable et navrante, entendent donc revenir sur quatre-vingt années d’études ethnographiques et sociologiques qui s’attachent à expliquer comment « on ne nait pas femme, on le devient », pour reprendre les célèbres mots de Simone de Beauvoir (remplacez « femme » par « homme » ça marche aussi).

Eux ne veulent se baser que sur le « biologique ». Sauf que… la sexuation humaine est un bazar innommable, rétif à toute classification, et ceux qui voudraient encore aujourd’hui classer les individus en « homme » OU « femme » se retrouvent bien emmerdés.

Et cette réalité est tristement méconnue, si bien que quand Rue89 s’attache à démontrer l’imbécilité du projet UMP le journaliste écrit, en toute bonne foi (et c’est bien cela qui est triste), « Il y a donc bien une réalité naturelle indépassable qui fait limite, une assignation chromosomique sexuée à partir de laquelle on dit de telle personne qu’elle est un homme, et de telle autre qu’elle est une femme ».

En vérité, c’est faux. Par exemple on peut posséder les chromosomes XY et être pourtant doté d’un vagin et d’une apparence parfaitement féminine, c’est le cas des « testicules féminisants ». En se basant sur les dernières découvertes de la médecine, il faudrait considérer qu’il y a quatre sexuations chez l’humain : une sexuation anatomique (vagin ou pénis, ou autre chose pour les cas d’enfants nés interxes), une sexuation gonadique (ovaires ou testicules), une sexuation chromosomique (XX ou XY), une sexuation hormonale (testostérone ou œstrogène). Ce à quoi il faudrait rajouter le sentiment d’appartenance à un sexe, qui semble se conduire de façon indépendante de tout le reste.

La combinaison des quatre éléments offre de nombreuses possibilités. On peut, par exemple, avoir des gonades masculines (des testicules) mais une production d’hormones plus féminine. Le fait que l’un de ces éléments soit masculin n’implique pas forcément que les autres le seront aussi, même s’il y a une certaine relation, puisqu’avoir des chromosomes XY semble permettre la formation des testicules.

Et c’est même encore plus complexe car chacun de ces éléments n’est pas soit masculin soit féminin, mais toujours plus ou moins masculin ou féminin. Exemple avec les hormones. Les androgènes sont des hormones mâles, les œstrogènes et la progestérone sont des hormones femelles. Pourtant, on trouve toutes ces hormones dans le sang des hommes comme des femmes. C’est seulement le dosage qui détermine le sexe : les hommes produisent beaucoup plus d’androgènes, et de la progestérone à faible dose seulement. Cette situation est d’ailleurs si ambiguë que le CIO (Comité international olympique) a imposé en 1999 un « certificat de féminité », par peur que des hommes d’apparence féminine courent à la place des femmes.

On continue pourtant à diviser l’humanité en hommes OU femmes alors qu’on devrait plutôt reconnaître l’existence d‘une multitude inconnue de sexes, c’est bien que le regard social posé sur cette réalité biologique des sexes, difficile à appréhender parce que diversifiée, est si fort qu’on adapte notre vision de la sexuation humaine en fonction de la théorie qui dit qu’il n’y a que deux sexes-genres.

Donc, ces députes UMP, qui feraient mieux de retourner à la fac au lieu de nous gonfler de leurs inepties, affirment deux principales absurdités :

  • que la « théorie des genres » n’est pas scientifique alors qu’elle a, en quatre-vingt ans, de multiples fois fait ses preuves ;
  • qu’il faudrait se baser uniquement sur le biologique MAIS ils semblent ignorer que la réalité biologique dément justement leurs fantasmes de garçons et filles bien à leur place et chacun de leur coté.

Il est vrai que, dans les rues, on ne croise encore presque que des “hommes” et des “femmes” – ces comédiens du genre – et peu de genderfuckers, mais ça change. Dans cette époque où les identités sont en crise, et l’identité masculine peut-être particulièrement, les positionnements à la fois personnels, communautaires et politiques face au système sexe-genre-sexualité ne peuvent que bouger. Le carnaval permanent est en marche.

(Pour ceux qui voudraient en savoir davantage, je conseille un bouquin qui fait le tour de toutes ces questions et qui est plutôt bien écrit – c’est loin d’être toujours le cas en sciences sociales ! – et facile à lire :
DORLIN Elsa, Sexe, genre et sexualités, Paris, éditions Presses universitaires de France, 2008)

OGM ?

On ne devrait pas utiliser l’abréviation OGM pour la bonne raison que ce terme est une invention de Monsanto. En transférant certains gènes d’une espèce à une autre, deux chercheurs inventent en 1973 en Californie ce qu’ils appellent une « chimère fonctionnelle ». Mais l’expression n’est guère séduisante, pas vraiment vendeuse. Les service de relations publiques – de désinformation, donc – de plusieurs grosses entreprises d’agroalimentaires choisissent alors, en accord avec les scientifiques, de parler plutôt d’« organismes génétiquement modifiés ». Terme davantage neutre, qui ne veut peut-être pas dire grand chose mais qui a du coup un sacré avantage : on peut lui faire dire un peu tout ce que l’on veut.

La croyance de l’époque est de dire qu’il suffit de séquencer tous les génomes du monde pour comprendre ce qu’est le vivant. Ainsi en va-t-il de Walter Gilbert, prix Nobel de physiologie et de médecine, qui déclare que maintenant qu’on sait isoler les gènes on va enfin comprendre ce que c’est qu’« être humain ».

On dit : il suffit de transférer des gènes d’une espèce à l’autre pour avoir la fonction correspondante. On voit la vie comme un jeu de mécano géant. On met du vers luisant sur le taureau, de l’insecte dans le maïs. Les plantes produisent désormais elles-mêmes leur propre pesticide, ou deviennent résistantes au plus violent des Round Up. On répète, pour rassurer : la nature manipule plusieurs dizaines de milliers de gènes chaque fois qu’elle fait un croisement, nous n’en manipulons qu’à peine une dizaine ; nous sommes donc beaucoup plus précis, nous faisons les choses de façon beaucoup plus intelligente que cette nature hasardeuse.

Sauf que ces gens-là ne savent absolument pas ce qu’ils font. Ils jouent aux legos, voilà tout.

Lego Farm House

Tentative de tour d’horizon de ce qui est inquiétant/dangereux/dégueulasse
avec les OGM.

1- On ignore leurs effets sur l’organisme à long terme.

Mais on s’en doute quand même un peu. Presque toutes les plantes OGM vendues dans le monde sont « a-pesticides ». C’est-à-dire que soit elles sont capables d’en absorber un sans mourir, soit elles produisent elles-mêmes un insecticide.

Dans ce second cas, le produit fabriqué par la plante a pour but de détruire tous les insectes et les bactéries qui sont susceptibles de s’attaquer à la plante. Vu que chaque cellule de la plante OGM participe à la création de cet insecticide, celui-ci se retrouve bien évidemment dans la chaîne alimentaire. Sauf que : chacun de nous a dans son corps à peu près dix fois plus de bactéries que de cellules. Cela nous fait un nombre vertigineux de compagnons de route ! De ces bactéries, on ne connait honnêtement pas grand chose ; on sait juste qu’elles vivent depuis notre naissance en parfaite symbiose avec nous. Alors quand les « experts » affirment que ces insecticides, fait pour tuer les bactéries dans les champs, n’auront « aucun effet » sur notre fonctionnement organique, il y a lieu de douter. Il a fallu trente ans pour se rendre compte que les pesticides qu’on étendait directement sur les cultures avaient des effets particulièrement dangereux et nocifs. Les insecticides produits par les plantes leur sont semblables. En vérité on ne sait absolument pas ce que ça implique de bouffer OGM.

Dans le premier cas – les plantes qui peuvent absorber du pesticide et survivre – ce sont des plantes qui neutralisent l’action du pesticide. Mais cela veut dire que le pesticide agit quand même normalement, c’est-à-dire qu’il s’infiltre dans la plante, et que là il n’est pas détruit, juste rendu inopérant. Cette fois aussi on le retrouvera dans la chaîne alimentaire.

C’est également ça qui est dingue avec les OGM : ils ont finit par changer le statut des pesticides. On dit que ce sont des produits dangereux et qu’il faudrait éviter d’en répandre sur les champs. On en fait donc des constituants de la chaîne alimentaire, directement implanté dans – voire produit par – ce que tu avales.

2- Là où il y a OGM il n’y a plus que des clones.

Au 19e siècle on parlait de « races » de blé. Le terme était absurde puisqu’il suffit de se pencher pour observer qu’au sein d’une même race tous les individus sont différents et qu’il y a une énorme diversité, malgré un certain nombre de caractères en commun comme la couleur, le port, ou l’allure générale. Petit à petit, on s’est donc mis à parler plutôt de « variété ». Variété = diversité, phénomène normal dans la nature où c’est un processus de sélection qui permet au vivant de survivre, d’évoluer et de se perpétuer.

Problème pour les industriels de l’alimentaire : on ne peut poser de brevet, s’attribuer la paternité de quelque chose qui est en perpétuelle évolution. On a donc pris une variété de blé (ou d’avoine, ou de tomates ou cequevousvoulez) et on y a effectué une légère modification génétique, de façon à pouvoir dire : c’est moi qui ait apporté cette « amélioration », c’est ma propriété. (On parle désormais de « créateur de variété ».) Ensuite le créateur dépose son obtention auprès d’un organisme officiel. Sa variété (notez la mystification complète opéré sur le sens de ce mot, « variété » signifie aujourd’hui une plante dont tous les individus seront identiques) va être copiée et multiplié à un nombre d’exemplaires suffisant pour pouvoir être vendue. Les OGM c’est donc aussi ça : de la production de clones. (Le mot exact utilisé en agriculture est « copie » ; des copies aux clones le chemin est court.)

On applique donc au vivant les principes du monde industriel. On faisait des voitures identiques, des lampes de chevet identiques, on fait désormais des êtres vivants identiques. Avec l’histoire de Dolly, la brebis clonée, on a fait mine de s’indigner : mais ça faisait déjà longtemps qu’on clonait le végétal ! « Ça fait donc deux siècles qu’on est dans une logique d’extension de l’uniformité, de standardisation et de normalisation du monde agricole. Et même si ces gens-là n’ont pas conscience de ce qu’ils réalisent, cela correspond tout simplement à l’application au monde vivant, à l’agriculture en l’occurrence, des principes industriels qui sont en train de bouleverser le paysage social, économique et politique en Angleterre. », dit le chercheur révolté Jean-Pierre Berlan.

Cette logique industrielle s’attaque à tout ce qui n’est pas rentable. Et la nature a quelque chose de particulièrement énervant pour ces capitalistes de l’alimentaire : elle se reproduit et se multiplie gratuitement. Horreur ! Heureusement a été inventée une technique salvatrice pour les profits de ces grandes entreprises, une invention cyniquement appelé « Terminator ». Qu’es aquò ? Il s’agit d’une technique de transgenèse permettant de fabriquer des semences qui donneront des plantes programmées pour tuer leur descendance. On a volontairement inventé le grain stérile. Projet mortifère, vous dites ? Noooooon… Ceci toujours dans l’idée qu’il faut transformer le vivant en propriétés privées. En faire quelque chose de « stable », c’est-à-dire de non-évolutif et qui est incapable de se reproduire.

Il existe la même chose pour les animaux. On a cherché à fixer des « races », en sélection certains caractères et en en écartant d’autres ; et on a rendu les bêtes de plus en plus faibles, stupides, dépendantes de l’humain. Une vraie dégénérescence. C’est ce qu’on mange.

Image tirée du film We feed the world

3- Les agriculteurs sont comme les dépendants aux drogues dures.

L’application des méthodes industrielles en agriculture permet d’obtenir des gains de production et – théoriquement en tout cas – une hausse des profits. On peut donc comprendre que beaucoup d’agriculteurs se soient laissé embarqué dans une telle aventure.

Mais il faut avouer qu’il n’ont aussi pas vraiment eu le choix.

Fin des années 50, apparition des premiers pesticides et insecticides. (Au passage : les pesticides, produits à partir de la synthèse de l’ammoniac, sont d’origine militaire. Ils ne sont au final qu’une sorte de dérivé des premiers gaz de combat.) Avant, les agriculteurs faisaient la chasse aux doryphores un par un dans les champs de pommes de terre. On leur présente un produit-miracle : il suffit de le verser (à l’aide d’un tracteur ou d’un petit avion) sur le champ et tous ces insectes meurent peu de temps après. Sur le coup, personne pour réfléchir aux effets pervers de tels procédés – c’était tellement miraculeux ! Pourtant, un problème advient rapidement : au bout de quelques utilisations de ce pesticide, les insectes commencent à résister et ne meurent plus, ou pas tous. Alors on augmente les doses de produit ; et quand ça ne suffit plus on change de produit. C’est ainsi qu’on est passés des organochlorés aux organosphosphorés, aux pyréthrinoïdes, aux nicotinoïdes…

En 1962, la biologiste Rachel Carson publie le premier livre mettant en garde contre les dangers des pesticides. Depuis les preuves n’ont de cesse de s’accumuler. Pourtant les agriculteurs continuent d’utiliser en masse des pesticides – ou des plantes OGM, ce qui revient au même comme on l’a vu plus haut. Pourquoi ? Parce que les pesticides sont comme des drogues dures : effets d’accoutumance et de dépendance.

Des entreprises comme Monsanto sont à la fois les principaux fournisseurs de produits en -ide (pesticides, insecticides, herbicides… tous ces trucs fait pour tuer) et les principaux fournisseurs de plantes OGM. Leur « coup de génie » (commercialement parlant) a été de créer des semences tolérantes au pesticide breveté Monsanto. On a donc un pesticide qui va tout bousiller, sauf cette semence. L’agriculteur se retrouve donc forcé d’acheter les deux en même temps (semence et pesticide) et Monsanto peut continuer à vendre bien plus longtemps que la durée de son brevet (qui était d’environ vingt ans) puisque les agriculteurs sont devenus totalement dépendants au produit. « Ils sont finalement tellement dépendants qu’ils sont prêts, alors que le système pesticide montre bien qu’il est au bout du rouleau, à accueillir n’importe quelle prétendue innovation du secteur industriel par des cris de soulagement. Ils sont tellement engagés là-dedans… Et même s’ils se sont empoisonnés eux-mêmes avec des pesticides, ils veulent continuer à essayer d’y croire. On leur a toujours promis qu’il n’y avait pas de danger ni d’effet négatif, que le prochain pesticide serait bien meilleur. », toujours dixit l’agitateur Jean-Pierre Berlan.

4- On veut contrôler le vivant, prévoir et gérer sa liberté.

Au delà du débat moral sur le « à t-on le droit de faire de la transgenèse ? », il y a quelque chose de très important et de très politique là-dedans : quelle société on veut ? est-ce qu’on veut vraiment de ce monde où tout est soumis à la logique du profit, même la production de nourriture ? de ce monde où on uniformise tout pour faire plus d’argent, au risque de tuer ce qui fait la force du vivant, qui garantie sa survie : la diversité ? de ce monde où on cherche à tout contrôler, tout prévoir, pour que le vivant puisse être une propriété privée ?

Ainsi les instances étatiques cherchent à contrôler de plus en plus le bétail. « En 2012, la Commission européenne prévoit que ne seront admis à la reproduction que les animaux inscrits sur un rôle spécifique, agréés et dument enregistrés par l’État. » Fichage systématique, contrôle pur et simple du vivant. Soi-disant pour « améliorer la race ».

« L’homme n’est pas une marchandise comme les autres. », avait sorti Nicolas Sarkozy un jour de trop grande sincérité. Pas comme les autres peut-être, mais marchandise quand même. La logique de fichage des animaux est aussi présente chez les humains : nouvelles cartes d’identité, passeports biométriques, puces RFID, possibilité d’être localisés partout et tout le temps grâce à son téléphone mobile, sa carte bleue… Végétale, animale, humaine, ils veulent que la vie soit contrôlée, traçable.

5- Utiles, efficaces les OGM ?

On dit qu’on « améliore » les races de blé ou de bovins en faisant de la transgenèse. Mais « amélioration » par rapport à quoi ? et pour qui ? Avant tout amélioration pour les profits de la douzaine de firmes qui vendent des pesticides dans le monde, pour les laboratoires, pour le système technique.

On sélectionne certains gènes, que des scientifiques payés par les grandes firmes jugent importants, et on en laisse de coté d’autres qui pourraient tout aussi bien se révéler intéressants. La force du vivant, c’est sa capacité jamais épuisée à s’adapter. Une structure génétique fixe comme celle des OGM ne pourra jamais être supérieure dans tous les milieux justement parce qu’elle a cette infirmité : l’incapacité totale d’évoluer, de s’adapter. Elle pourra être très forte dans certains milieux, et très faible ailleurs ; on appelle ça la « norme de réaction ».

Ces « améliorations » n’en sont pas vraiment, d’autant plus que les gènes choisis ne le sont pas par des agriculteurs tous les jours au contact de leur champ de maïs ou de leur troupeau de moutons, mais par des instances scientifiques et étatiques qui, ces dernières années, ont essentiellement fait des conneries dans les domaines de la sélection et de l’élevage. On se retrouve, comme on l’a déjà dit, avec des animaux débiles, faibles, avec des plantes incapables de se reproduire elles-mêmes, qui produisent un insecticide vite obsolète puisque les insectes, eux, savent s’adapter et le font très vite.

En quelque part, c’est logique : ça fait quatre milliards d’années que la nature essaye à peu près tout, essaye, réussit ou fait des erreurs. Quatre milliards d’années de sélection naturelle mais il faut quand même que des industriels jouent les apprentis-sorciers et disent : on sait faire mieux.

Alors même qu’on sait faire autrement, en beaucoup moins ruineux et beaucoup plus écologique on sait déjà obtenir les mêmes résultats ! L’agronomie, par exemple, ou agro-écologie, c’est « l’art de faire faire gratuitement par la nature ce qu’on fait aujourd’hui à coups de moyens industriels ».

Exemple au Kenya où les cultures de maïs se faisaient dévaster par une pyrale (une chenille foreuse). Les insecticides, et les OGM (c’est la même chose), ne marchaient pas très bien tant, en Afrique encore plus qu’ailleurs, les générations d’insectes se renouvelaient très rapidement et devenaient vite résistantes à tous les produits les plus violents. Au bout de plusieurs études, ils se sont rendus compte qu’il suffisait de planter en même temps que le maïs une plante légumineuse nommée desmodium pour que tout s’arrange. Cette plante produit en effet une odeur repoussante pour le papillon de la pyrale qui préfère aller faire son cocon ailleurs. Et il fuit d’autant plus vite que les keynians plantent à proximité des champs de maïs de « l’herbe à éléphants », une plante que le papillon adore, et où il va donc poser ses œufs, mais qui a en plus la particularité de produire une substance visqueuse qui va finir par tuer les chenilles si elles mangent trop.

Les keynians ont donc des champs débarrassés de l’insecte foreur, cela sans utiliser le moindre produit en -ide, et en plus la présence du desmodium dans les champs fonctionne comme une sorte de petite usine d’engrais au pied du maïs, ce qui donne des récoltes plus abondantes. Parfait donc ?! Presque : aucun profit n’est généré pour Monsanto ou un de ses collègues. Et l’État keynian ne touche plus de taxes sur l’importation de pesticides. Le bien-être et la santé des agriculteurs croit mais pas le PIB du pays. Lutte entre la logique industrielle, capitaliste, et celle de la vie.

C’est pour ce genre de raisons qu’il y a plein d’endroits sur la planète où l’on préfère que les gens crèvent de faim, ou bouffent de la merde comme chez nous, plutôt qu’une douzaine d’entreprises arrêtent de faire du profit.

Alors non les OGM, ou plutôt “clones pesticides brevetés” comme il vaudrait mieux les appeler, ne sont pas efficaces : on peut et on sait déjà faire aussi bien, et parfois mieux, en moins couteux économiquement, en moins couteux pour l’environnement, en moins couteux pour notre santé et celle des animaux, en moins couteux pour le bien-être des agriculteurs, en moins couteux pour les paysages.

On s’en fout

« Mange mes mots », disent les informateurs.

Et toi tu t’exécutes. Rue89, Le Monde, Médiapart. Mais il y a les « alternatifs », aussi. Basta !, Article11, Bellacio, L’En Dehors, Le Grand Soir, Politis, Anarkhia, CQFD, Contre Info, Indymédia… et les blogs n’ont même pas encore été abordés. Certes, certains valent mieux que d’autres, parce que moins portés sur l’anecdotique, parce que davantage axés sur le « je propose » au lieu du souvent stérile « je dénonce ». Il n’empêche : tu bouffes, tu bouffes de l’info jusqu’à plus faim. (Et cela, c’est rien que sur Internet. Parce que si tu sors il y a Métro et 20minutes qui t’attendent.)

Pourquoi ? Parce que t’as l’impression d’apprendre, de comprendre. On t’as trop répété que « savoir c’est pouvoir », et t’as fini par le croire.

© Julien Coquentin

Alors tu les avales, ces mots-vipères. Mots de peurs et de haines, de projections et de frustrations.

« Réagir, réagir », ils n’ont que ce mot là à la bouche. C’est qu’il ne faudrait pas louper la dernière provocation fascisante du président, le dernier « fait du Roi » de la ministre ! Comme si c’était important.

Comme l’ont initié les Fabulous Trobadors dans la chanson « Ça c’est oui », apprends à chanter, répéter, hurler ON S’EN FOUT !

Non pas que leurs propos racistes, leurs lois qui commencent par « pour votre sécurité » et qui finissent par une interdiction, leurs « réformes » qui ne sont en fait que des destructions (des systèmes éducatifs, de santé et de protection sociale), leurs… bref, j’abrège : non pas que les agissements de l’oligarchie au pouvoir n’aient pas d’incidences sur le cours de ta vie, – bien sûr que leurs hallucinations te traversent, comme autant de tristes tropiques – mais plutôt que les clés du politique ne sont pas dans cette drôle de comédie (celle jouée par les députés, ministres et tout le tralala).

© Cain Pascoe

Ne plus se gaver de ces « informations » qui n’apprennent rien mais qui énervent pourtant, c’est apprendre à ralentir le rythme. Se déconnecter, se « décadencer ».

« Réagir n’est pas agir, pas plus qu’interagir n’est prendre part au monde. » (Alain Damasio)

C’est aussi pour cela que j’ai quitté Cowblog pour WordPress. Pour réapprendre à devenir un glandeur.

Prends le temps de faire ce que tu penses compter vraiment. Même si ça ne sert à rien. Peut-être surtout si cela ne sert à rien.

Mouvements sociaux et université

Il n’est guère plus possible de parler de « communauté » étudiante, ouvrière ou autre. Au mieux, on a là des « milieux » : ensembles flous, flexibles, fluides, lieux où transitent et se croisent en permanence une multitude d’individus qui ne se rencontrent pourtant jamais, qui n’occupent pas les mondes qu’ils traversent.

Centre universitaire de Metz

L’université en cela est assez symptomatique : étudiants, professeurs, employés administratifs et agents d’entretien se voient tous les jours sans se connaître, sans même chercher à se connaître, ou juste à se parler. C’est tout juste si chacun fait attention aux présences des autres. Logique fonctionnelle : chacun est à sa place et personne ne songe, n’essaye d’en sortir. L’étudiant vient y chercher des savoirs (en vue d’obtenir des qualifications pour un travail dans le meilleur des cas), le professeur de quoi gagner de l’argent, les divers types d’agents également. « Fonctionnaire », le mot est on ne peut mieux choisit : chacun fonctionne. Et l’université, ce lieu pourtant riche en possibilités de vie, d’expérimentations, n’est occupé que par des flux, des passages – du vide. Même quand grève il y a, c’est assez fou de constater que 20% seulement des étudiants se préoccupent de ce qui est en train de se passer. Et dans ces 20%, l’immense majorité ne participera qu’aux assemblées générales et aux manifestations. Là encore, le lieu n’est pas occupé, vécu, investi, détourné. Les « mouvements sociaux » ne se préoccupent que peu de faire du lien, c’est-à-dire de dynamiter les carapaces-prisons du « moi-île », d’inventer un autre rapport entre les corps en présence.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Chacun est dans sa bulle, tout préoccupé à se construire un « parcours ». Chacun fait ce qu’il a à faire, ce qu’on attend qu’il fasse en tout cas. Tout fonctionne. Lors de blocus à l’entrée d’une fac, il m’est déjà arrivé d’entendre certains geindre, faire mine de s’indigner contre cette pratique et réclamer le droit d’aller en cours. Ce genre de discours n’est pas forcément l’apanage de gens opposés au mouvement social du moment, avouons que la majorité, simplement, s’en moque. Ce qui est demandé, c’est que tout soit comme d’habitude. Que les grèves ne viennent pas bousculer la tranquille routine étudiante. C’est l’idée que chacun a le droit d’avoir son avis politique, et même le droit de l’exprimer sur la place publique, mais à condition que cela n’empiète pas sur l’espace des autres. « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres », comme « on » dit. Foutaises, triste conception. L’intérêt d’un blocus, c’est justement de bousculer le cours normal du temps (soit : production-consommation-circulation des marchandises). Bien plus qu’une quelconque revendication, que tous les discours syndicaux, que les marches bien en rang et les slogans idiots, la véritable portée politique d’un mouvement social elle est là : dans cette capacité à transformer la vie quotidienne en autre chose que ce qu’elle aurait du être si tout avait bien fonctionné ce jour là, si chacun avait joué son rôle. Dans cette capacité à créer de l’inconnu, de l’indéterminé qu’il va falloir apprendre tous ensemble à sculpter. (Le lien, les rencontres sont favorisés par ces « événements ».)

Mais le drame, c’est qu’au lieu de bricoler un espace ou quelque chose susceptible d’encourager les subjectivités, les exubérances, bref au lieu de faire en sorte de créer une situation qui permette à chacun de la vivre comme il l’entend, les mouvements sociaux sont surtout des cadres de normalisation, guère différents finalement du reste de l’université. On vient en assemblée générale avant tout pour adhérer à une parole.

© Ouest France

Pourquoi cela ? Il faut, sans doute, incriminer déjà la toute-puissance décisionnelle des assemblées générales (AG) au sein de ces mouvements sociaux à l’université. On a reproché aux AG (mais aussi aux blocus, aux interruptions de grévistes dans les cours, à l’ensemble des actions en fait) de n’être pas démocratiques. Mais ça veut dire quoi « démocratie » ? Sous ce mot se cachent (au moins) deux conceptions, peu conciliables. Il y a la démocratie au sens biopolitique du terme : la démocratie telle qu’on la connait au niveau national, et qui est avant tout un « ensemble de dispositifs de conjuration du conflit ». On vote pour prendre des décisions communes. On pense l’AG comme une réunion d’individus, tous libres de leurs choix, de leurs votes, mais seuls, séparés les uns des autres en tout cas – on nie totalement le fait que l’AG est aussi (surtout ?) une rencontre conflictuelle entre différentes forces dont les groupes les plus visibles sont, à la fac, les sociaux-démocrates de l’UNEF, les anars syndiqués de la CNT, les « non-syndiqués » mais engagés, les anti-grévistes. Et à ce jeu, c’est logiquement que l’UNEF gagne à tous les coups. Disposant d’un plus grand nombre de militants, capable de fournir tout type de rôle (du modéré apte à discuter avec les non-grévistes au radical dénonçant patrons et capitalisme sauvage), organisé en vue de ce genre de moments, l’UNEF est aux AG comme un poisson dans l’eau. Le syndicat promeut alors « l’unité du mouvement », exclue ceux qui se moquent des décisions de l’AG et agissent comme bon leur semble dans le mouvement (les « totos » ou « autonomes ») en les qualifiants d’autres, d’ennemis. Tous ceux qui voudraient dépasser le cadre de lutte contre la réforme du moment (loi LMD, autonomie des universités, CPE…) pour généraliser le conflit, l’étendre à toutes les sphères de la vie, introduire directement la question politique dans la vie quotidienne ne peuvent trouver dans les AG une solution satisfaisante.

L’autre conception voit la démocratie (directe) comme une méthode d’organisation de la lutte (et dans ce sens, pratiquer la démocratie n’a de sens qu’entre amis). C’est les militants CNT, un grand nombre des non-syndiqués s’impliquant dans le mouvement. Pourtant, si tous ceux là contestent la main-mise de l’UNEF sur les AG (l’UNEF hésite rarement à s’installer d’office à la « présidence » des assemblées, ne faisant ainsi pas voter les propositions trop dérangeantes pour eux, aller au delà des pouvoirs qui lui était conféré par l’assemblée lors d’une délégation nationale… mais j’ai déjà vu la CNT faire de même à Metz lors du mouvement des retraites une fois que l’UNEF s’était décrédibilisé par ses « abus » à répétition) rarement ils remettent en cause la forme même de l’AG et son fonctionnement. Pourtant, il se passe toujours la même chose dans les AG : d’abord le rituel de « présentation de la réforme » avec militants UNEF et SUD qui viennent expliquer pourquoi la fac va se casser la gueule, va devenir capitaliste (comme si c’était pas déjà le cas…) ; puis des sortes de faux-débats où l’on s’engueule beaucoup pour ne pas décider grand chose au final, il y a aussi souvent un ou deux étudiants de droite qui viennent apporter une « contradiction » et qui sont souvent hués ; puis c’est les votes interminables pour tout et n’importe quoi (on vote même le fait d’aller en manif ! Ça veut dire quoi ? Si l’AG vote « non » tout le monde rentre chez lui ?). Au fur et à mesure des AG, les militants UNEF perdront de leur voix, sans doute remplacés par la CNT ou le NPA : la lutte se « radicalise » devant son échec annoncé. Mais en même temps, les anti-grévistes sont de plus en plus présents en AG, de moins en moins timides aussi, et les AG ne tournent bientôt plus qu’autour de la question du blocage. Et le mouvement meurt, les mouvements sont fait pour mourir (ceux qui comptent sur les « masses » et « sensibiliser l’opinion publique » en tout cas).

Université Paris VIII en novembre 2007

C’est quoi les conséquences de ces AG interminables et ennuyeuses, de ces « commissions » qui se créent parfois et qui reproduisent le modèle de l’entreprise (avec séparation des tâches : une commission pour les tracts, une autre pour les médias, une autre pour le blocage…), de ces manifs où des étudiants eux-mêmes se chargent de faire la police grâce à des « services d’ordre » ? C’est, tout le temps, la peur et l’évitement de la grève humaine. Tout est fait pour que jamais la lutte ne déborde, qu’on reste dans un cadre de revendications, normalisé. On va passer un mois ou deux à s’engueuler pour que dalle en AG, on va occuper quelques amphis pour la forme, on va enchaîner les manifestations et… rien. Juste rien. À la fin, au mieux, on a « gagné » un report de la réforme pour laquelle le mouvement s’était lancé. Dans les autres cas, on aura juste hérité du droit de travailler plus pour rattraper le retard pris par ces pauses dans le programme universitaire. Et tout le temps, ce sera le retour à la fin au quotidien triste, aux cours plus ou moins chiants. Le retour à cette fac qu’on traverse tous les jours sans jamais l’occuper, le retour aux transits d’humains-marchandises qui se croisent sans se parler. Le retour à l’absence de situations.

Alors quoi ? Tout ces mots dans quel but ? Déjà, pointer du doigt la forme classique des mouvements étudiants. On ne peut radicaliser une AG, difficile d’en faire quelque chose d’intéressant. Ou alors il faut exclure tous les non-grévistes, sans doute même tous les militants UNEF. Pourquoi votent-ils pour des actions auxquelles ils ne souhaiteront de toute façon pas participer ? L’important n’est de pas de s’opposer au gouvernement, ni à la police, ni aux institutions universitaires ; l’important c’est de repeupler nos mondes, d’habiter les lieux qu’on ne fait que traverser d’habitude. Ça veut autant dire occuper les lieux, en faire absolument ce qu’on veut, qu’apprendre à dépasser les catégories-prisons de type « étudiant », « prof » ou même « chômeur » (pourquoi fermerait-on les portes à ceux qui ont à partager une expérience, une sensation, un moment de vie ?) pour inventer de nouvelles possibilités de relations, débarrassées des médiations aliénantes du pouvoir et de la « démocratie ». Et faire en sorte que jamais le retour à la normale ne soit possible. La fac est un lieu mort, à nous de la peupler.

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