Adieu, code du travail

"Badinter remet son rapport sur le Code du travail au Premier ministre" le 25 janv 2016, © Force Ouvrière

« Badinter remet son rapport sur le Code du travail au Premier ministre » le 25 janv 2016, © Force Ouvrière

Suivant la stratégie du « Plus c’est gros, plus ça passe », le Gouvernement vient de faire connaître le nouveau projet de « réforme » du code du travail. (En novlangue 2016, réforme = destruction pure et simple.) Celui-ci n’est pas encore passé devant le Parlement. Les débats promettent d’être houleux et on espère que de nombreux amendements seront modifiés. Mais cette stratégie gouvernementale fonctionne bien en général : les éléments du projet de loi les plus immédiatement scandaleux sont retirés pour calmer l’opposition, et le reste de la loi passera. Si elle était passé telle quelle au départ, elle aurait pourtant fait scandale.

Stratégie de manipulation de base : demander énormément pour obtenir beaucoup. Comme le disent si bien les amis du Monde Diplo :

Le pouvoir excelle dans les manœuvres consistant à laisser fuiter les dispositions les plus folles pour ensuite accréditer l’idée que le pire a été évité. Ainsi il a laissé courir le bruit que les heures supplémentaires ne seraient plus rémunérées pour finalement décider un plancher obligatoire de 10 %. Tout le monde crie victoire alors que jusqu’à présent la norme était de 25 %.

En théorie, ce projet de loi ne conteste pas directement sur les 35h qui sont censées rester la référence. Sauf que les façons de les contourner pour le patronat sont tellement nombreuses qu’elles en deviennent une coquille vide. Si encore il n’y avait que ça. De nombreux posts sur le Web résume tout ce à quoi s’attaque ce projet de loi. Et c’est désespérant. On croirait presque une blague. Mais non. Malheureusement.

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Le site 20minutes s’est « amusé » (on rit jaune) à comparer le futur droit du travail français à ses équivalents étrangers. Il en ressort que le droit du travail anglais, pourtant pas vraiment connu pour protéger les salariés, sera finalement plus avantageux que celui français. En fait même le droit du travail en Chine sera meilleur pour les travailleurs sur certains points ! (Par exemple sur le paiement des heures supplémentaires.)

Le détricotage du code du travail n’est pas une lubie nouvelle. Déjà sous les gouvernements de l’ère Chirac, des gus comme Jean-Pierre Raffarin s’y attelaient activement. Citons aussi Dominique de Villepin et son offensive « Contrats de 1ère embauche ». D’ailleurs, à l’époque, Mister Hollande commentait sur Libération :

Vous avez fait du code du travail le bouc émissaire de votre incapacité à créer de l’emploi et fait de son démantèlement l’objet même de votre politique.

On pourrait lui renvoyer exactement les mêmes mots aujourd’hui. Sous Sarkozy, tout s’est un peu accéléré ; la venue au pouvoir d’un PS qui n’a, depuis longtemps déjà, plus rien à voir avec le socialisme, n’a rien arrangé. En fait c’est même sous la Gôche que l’offensive s’est faite plus radicale encore. Le dernier texte de Myriam El Khomri n’est donc que la dernière mouture d’un mouvement vieux de plusieurs années, qui travaille toute la classe politique.

Ce n’est pas rassurant. Les décideurs n’ont même plus à faire semblant et ils paradent sans gène auprès des responsables du Medef. Myriam El Khomri l’avouait elle-même dans un entretien aux Échos le 18 février dernier :

L’objectif est de s’adapter aux besoins des entreprises.

Par entreprises, il faut bien sur entendre instances dirigeantes des entreprises. Les salariés, qui risquent fort de voir leurs droits s’évanouir au soleil, ne comptent pour rien.

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L’abstention ne sauvera pas le monde (les élections non plus)

Le genre d'image qu'on trouve beaucoup sur le Net anarchiste. Ces cons ne perçoivent même pas le paradoxe de ce genre d'incitations : « Si tu ne fais pas comme moi, c'est que tu es un mouton ».

Le genre d’image qu’on trouve beaucoup sur le Net anarchiste. Ces couillons ne perçoivent même pas le paradoxe de ce genre d’incitations : « Si tu ne fais pas comme moi, c’est que tu es un mouton ».

C’est la nouvelle marotte à la mode. La pensée déjà pré-mâchée qu’il fait bon de ressortir à chaque discussion sur les élections à venir. Depuis le début de l’année 2012 et les élections présidentielles de l’époque, je vois monter cette idée, assortie de ces phrases toutes faites qu’on peut répéter sans même y croire vraiment. On peut la résumer comme ça : voter ne sert à rien. À quoi il faudrait ajouter : l’abstention, c’est refuser ce système.

Donc voilà, la jolie attitude du rebelle qui, voyez-vous, ne s’en laisse pas conter par les médias, qui ne va pas voter mais surtout qui le revendique. Il y en a même pour croire qu’une abstention massive ferait s’écrouler le système. Dans tous les cas : abstiens-toi et tu seras cool.

L’ironie, c’est que ma culture politique a été faite avec les anarchistes. Et chez les anars, cette idée que le vote est une compromission, et que l’abstention est le top du top de la rebellitude, on la retrouve au moins depuis 1885 et la célèbre lettre d’Élisée Reclus. Je trouvais déjà très faible niveau réflexion cette valorisation de l’abstention, mais à la limite je pouvais la comprendre quand elle n’était tenue que par des anars : ça avait au moins le mérite de faire entendre une voix discordante dans le grand tintouin des célébrations « démocratiques ». Ça aura pris du temps, mais maintenant elle s’est répandue bien au-delà des cercles libertaires. Du coup l’idée en 2015 a perdu de son aura subversive : elle est répétée par beaucoup de gens divers et variés.

Qu’on soit bien clair : je ne suis absolument pas dupe sur la « démocratie » made in France 5e République. J’avais déjà publié un long billet pour expliquer ma position, je ne vais pas revenir dessus. On peut juste résumer ça comme cela : si je ne suis pas sur que voter soit très utile, c’est évident que l’abstention ne sert à rien.

En quoi ça va faire écrouler le système ? On vit dans un pays où l’abstention est déjà majoritaire à chaque élection ! Est-ce que ça a changé quelque chose ? Est-ce que nos dirigeants, qui se disent « élus » (toujours par une minorité, donc), se sont retirés en disant : « Ah je ne suis plus représentatif, je démissionne ». Évidemment que non ! Évidemment que tous (qu’ils soient de gauche ou d’extrême-droite) ont continué à fanfaronner aux quatre vents sur leur prétendue « victoire démocratique ».

Bon, vous me direz, c’est normal que ces pourris ne veulent pas ouvrir les yeux. Leur carrière et leurs intérêts les pousse à faire continuer ce jeu de dupe. Mais les citoyens, alors ! Mais nous ! De voir cette supercherie électorale ainsi dévoilée aurait du provoquer quelque chose, je ne sais pas moi, mais un début de réaction au moins. Mais non. Même les abstentionnistes, si fiers de leur posture rebelle-cool, n’ont rien fait. Je suis le premier que ça énerve, mais il faut se rendre à l’évidence.

L’abstention ne sert à rien. L’abstention ne changera jamais rien. Parce que les votes blancs et nuls ne sont pas comptabilisés. Parce qu’une élection ne sera jamais invalidée même si seulement 10 électeur sur 100 se déplacent aux urnes. Parce que les abstentionnistes ne forment pas un groupe homogène, et qu’ils n’ont ni les moyens ni même l’envie de faire entendre leur refus de ce système (bien faiblement exprimé, de toute façon).

À l’inverse, en votant on a quand même une petite chance de porter au pouvoir les clowns les moins tristes du lot. Évidemment que voter ce n’est pas la panacée, et que ce n’est pas comme ça qu’on changera en profondeur les choses. Mais il s’agit de prendre les élections pour ce qu’elles sont : un moment de la démocratie. Les médias dominants, et toute une part des responsables politiques, voudraient faire croire que c’est là LE geste démocratique par excellence. On est d’accord, c’est du bullshit.

Alors non les élections ne changeront pas le monde. Mais sous prétexte que la clé du politique ne se cache pas dans les élections, il faudrait jeter le bébé avec l’eau du bain ? Voter n’est pas plus important que participer à une association ou militer, par exemple. Mais voter est un des moments du politique, et c’est un moment important : nos dirigeants ont beaucoup de pouvoir aujourd’hui et ce pouvoir, quoi que tu en dises, et toujours donné par les urnes. Que tu votes ou pas ne changera pas le fait que ce pouvoir existe. Mais tu peux choisir qui utilisera ce pouvoir.

Je vais conclure avec deux points :

  • le fait de voter n’oblige pas à cautionner tout ce que fait l’équipe élue par la suite ;

  • mais voter n’est pas suffisant pour remplacer le militantisme, quel qu’il soit, sur le terrain.

Alors faisons les deux !

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Paris, place de la République : les mensonges se répètent

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Ce qui s’est passé à Paris, place de la République, ce weekend n’est pas sans rappeler les manifestations pour Sivens à Toulouse en fin d’année dernière. Même interdiction préalable de la manif au nom de la « sécurité ». Même tactique policière d’encerclement / immobilisation. Mêmes violences et mêmes tentatives de résistance des manifestants. Même traitement partisan des médias ne parlant que de la « violence » de prétendues « casseurs » – ça en devient si grotesque que c’est à se demander si un seul journaliste était vraiment sur place au moment des faits. Même discours des politiques qui vont condamner les prétendues « violences » en oubliant volontairement de parler du contenu politique des manifestations.

La différence cependant, c’est que la manif à République a rassemblé plus de gens qu’à Toulouse. Conséquences : les témoignages (textes, photos et vidéos) se multiplient sur le Net et le gouffre se creuse entre la version « officielle » des hommes politiques et des médias, et celles des gens comme vous et moi qui ont directement participé à l’événement.

Même interdiction préalable de la manif au nom de la « sécurité »

Avec Sivens, c’était au nom de la sécurité des Toulousains que le préfet avait interdit les manifestations. Pour cela, il jouait la corde déjà usée des dangereux-militants-écolos-qui-vont-tout-casser, les colorant au choix en « black block » ou en « terroristes verts ». Comme la fable n’était pas suffisante pour convaincre, tout avait été mis en place pour faire peur.

En arrivant en centre-ville, bien avant le lieu de rendez-vous de la manif, on croisait des policiers cagoulés et armés par dizaines. Le métro avait été fermé, des annonces par haut-parleur parlaient de la manifestation sans donner de précisions. Des groupes de CRS passaient chez les commerçants pour leur demander de fermer leur vitrine, pour éviter que les manifestants ne les brisent. Tout ça pour à peine 400 manifestants, dont un grand nombre déguisés en clowns arborant des slogans pacifistes, qui réussiront à faire à peine 500 mètres avant de se faire encerclés, gazés et frappés par la police. Mais qu’importe la réalité de cette petite manifestation pacifiste réprimée : les moyens et les méthodes déployés avaient réussis à faire croire au passant lambda que des hordes de gauchos-casseurs mettaient le centre-ville à feu et à sang.

Cette fois, le contexte se prête encore mieux à ce genre d’effet d’annonce jouant sur la peur. On est en plein « état d’urgence », ce qui tend à légitimer de fait tous les comportements policiers. Le gouvernement reprend des slogans fascistes que même la famille Le Pen avait arrêté d’utiliser : « La sécurité est la première des libertés ». Partout ça joue sur les sentiments, les émotions ; penser devient un exercice difficile et ceux qui s’y prêtent sont accusés de justifier les terroristes.

Aussi les interdictions se font à une toute autre échelle : c’est l’ensemble des marches pour le climat qui ont été interdites au niveau national. Certains y verront une mesure normale pour garantir la sécurité de tous. D’autres remarqueront que ces marches interdites étaient politisées, rassemblant une grande variété de personnes et d’idées ayant néanmoins en commun une lecture critique de la COP21 (marchés de Noël, stades sportifs et autres lieux de consommation restent eux ouverts). Parmi les cibles des quasi 2000 perquisitions qui ont eu lieu depuis les attentats du 13/11, il y a d’ailleurs eu de nombreux militants d’extrême-gauche, des écolos et même des maraîchers bio dont le seul tord étaient de s’être rendus à Notre-Dame-des-Landes. La « sécurité » peut cacher des motivations autrement politiques.

Même tactique policière d’encerclement / immobilisation

À Toulouse, les manifestants s’étaient rapidement trouvés bloqués par deux murs de CRS, l’un devant et l’autre derrière. Toutes les rues adjacentes étaient fermées par des policiers portant des flashballs. C’est dans cette zone close que les CRS avaient lancé des grenades lacrymogènes, puis avaient chargé – en cela largement aidés par les gens de la Bac, de loin les plus gratuitement violents.

Pour Paris, la tactique est très similaire : surnombre de policiers, encerclement des manifestants, charge dans les manifestants qui ne peuvent pas s’enfuir. Exemple avec un témoignage initialement publié sur Facebook :

Vers midi nous nous sommes retrouvés place de la République dans une atmosphère bon enfant, les gens mangeaient, discutaient, chantaient et dansaient. Assez rapidement les CRS ont bloqué toutes les rues adjacentes à la place de la République, je dis bien toutes les rues avant de bloquer les entrées de métro. Nous avons décidé de faire une marche sur la place en tournant en rond en scandant des slogans, la manifestation interdite s’étant transformée en manifestation « obligatoire ».

Ou un autre sur la blogosphère Médiapart :

Arrivée vers 13h30, sur certains axes la Place est bouclée. Un NOMBRE (oui, majuscule) de CRS tellement impressionnant que cela en devient ridicule. J’entre sur la place par la rue Léon Jouhaux, des CRS sont présents mais on me sourit, tout va bien. Je fais le tour, 1er constat, il y a beaucoup plus de CRS que de manifestants. (…) Ce que je n’ai pas encore saisi, c’est que la Place est peu à peu claquemurée.

Mêmes violences et mêmes tentatives de résistance des manifestants

Les journaux ont beaucoup parlé de « violences », de « vandalistes » en pointant du doigt les manifestants. À Toulouse comme à Paris, le décalage était pourtant grand entre ces discours et ceux relayés par les participants directs des événements. À chaque fois, tous témoignent des charges de CRS sur des foules pacifistes (les clowns en première ligne) qui ne peuvent de toute façon pas s’enfuir. On cherche également en vain les « casseurs » qui ne semblent être que des manifestants ripostant à l’agression qu’avec les faibles moyens à disposition.

À Toulouse :

Les premiers rangs de manifestants finissent par s’asseoir dans cette attente absurde. Des confettis sont jetés. Quelques filles dansent avec des clowns. Ambiance bon enfant, même si un peu plus loin on entend le slogan, repris en cœur, « Flics, porcs, assassins ». (…)

Pourtant une sorte de résistance des manifestants se met en place. Certains partagent des tubes de sérum physiologique pour se protéger les yeux, d’autres proposent du citron à mettre dans les écharpes – ça aide à masquer l’effet des lacrymos. Et d’autres, qui ont pensé à prendre des gants, font le choix de renvoyer les grenades lacrymos en direction des CRS. Ceux-là sont abondamment photographiés par les quelques journalistes présents – on les présentera sans doute comme les diaboliques « casseurs » qui provoquent la violence.

Et à Paris, République :

En face des CRS il n’y a plus que des clowns et beaucoup, beaucoup de journalistes. Et le spectacle devient vraiment comique, mais vraiment. Contre qui charge les CRS, je ne sais pas, et pourtant je suis là, je fais des photos, mais qui chargent-ils ? Ça ne peut pas être les 4 clowns, si…Non… « Moi, mais garçon regarde-moi, je pèse moins que tes pompes » ! Ce cirque est de tout évidence pour les médias. (…)

Les CRS ont gazés ceux qui étaient devant deux fois ce pourquoi quelques manifestants ont balancé une barrière métallique. (…) Les CRS ont donc commencé à envoyer des grenades lacrymogène dans la foule ce qui a provoqué des envois de projectiles de la part des manifestants.

Cette tactique policière a permis, les deux fois, d’interpeler un grand nombre de manifestants. À Toulouse certains avaient écopé de lourdes peines. Je crains que ce soit la même chose injuste à Paris.

Même traitement partisan des médias : où est la violence ?

Tous les médias ne vont pas aussi loin dans l’ignominie. Mais les réactions des manifestants parisiens sont globalement les mêmes que celle que j’avais eu en rentrant chez moi en novembre 2014.

Un Parisien sur Facebook :

Je viens de rentrer de Paris, j’allume les infos et évidemment les journalistes ne disent absolument pas ce qui c’est véritablement passé cet après-midi.

Moi sur ce blog :

Le soir, quand je regarde sur le Net le traitement médiatique de cette après-midi, je suis scandalisé. (…) Les titres disent : « La manifestation dégénère à Toulouse », « Arrestations et dégradations dans la manifestation Anti-Sivens », « Incidents à la manifestation contre les violences policières ». Toujours, le ou la journaliste font comme si la violence avait été le fait des manifestants. Nous nous sommes pourtant fait gazés alors que nous chantions, assis, des slogans ! D’autres parlent de « face à face tendu ». Mais ce n’était pas un face à face, nous étions encerclés, bloqués et harcelés par différentes troupes de CRS. Pas étonnant que la situation soit tendue pour les manifestants dans un rapport de force aussi inégal. D’un coté, des hommes surentrainés, suréquipés, qui sont légitimes à taper dans le tas ; et de l’autre des manifestants qui se protègent du gaz avec une écharpe, et n’ont pour eux, au mieux, que de renvoyer les grenades reçues.

À Paris, ce qui me marque le plus, c’est que les médias nous ont d’abord présenté la « profanation » par les manifestants de l’espace en hommage aux victimes des attentats. « Profanation », le mot est fort – il ne s’applique normalement qu’à un lieu sacré ou un lieu de culte, pas à un bricolage de bougies improvisé. Mais les nombreux témoignages, confortés par les photos et les vidéos postés sur les réseaux sociaux, montrent que ces bougies ont été piétinés par les CRS !

Il s’était passé un peu la même chose à Toulouse où une voiture avait commencé à bruler (pneus cramés et carrosserie noircie). Les médias avaient tous d’abord parlé de véhicule incendié par les manifestants. Un seul (France 3) avait très timidement (en légende d’une photographie sur leur site Web) pointé du doigt que c’était une grenade des CRS qui avait déclenché le feu, et pas les manifestants.

Même discours des politiques : condamner les prétendues violences et ne jamais parler des raisons politiques de la manifestation

Condamner en long, en large et en travers la « violence » des manifestants, même si celle-ci est impossible à documenter, est une excellente manière d’évacuer la dimension politique initiale des manifestations. Les gens ne se réunissaient pas pour rien dans la rue, ni à Toulouse ni à Paris. Mais ne comptez pas sur les médias et les hommes politiques pour parler de sujets sérieux.

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Mort de Rémi Fraisse : l’enquête de l’IGGN ne convainc pas

La ZAD du Testet, © Jean-Marc Aspe (Flickr)

La ZAD du Testet le 6 sept 2013, © Jean-Marc Aspe (Flickr)

Rémi Fraisse a été tué il y a un an sur la ZAD du Testet. Du coup les médias s’intéressent à nouveau au dossier, et on peut lire plusieurs journalistes commenter le retour de commission rogatoire de l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) – soit l’enquête sur la mort du jeune homme, déposé depuis 7 mois déjà sur le bureau de la juge. Ce rapport est paradoxal a bien des égards. Mais faut-il vraiment s’en étonner quand on confie une enquête sur la mort d’un homme tué par des gendarmes… à d’autres gendarmes ?!

Ce qui est clair en tout cas, c’est que ce rapport ne convainc pas. Il ne convainc pas les gens de Reporterre, et ça on aurait pu s’y attendre tant le journal écolo est depuis le départ un allié de poids des zadistes, mais il ne convainc pas non plus des journalistes plus « mainstream » comme ceux du Monde.

Il faut dire aussi que les enquêteurs se contredisent eux-mêmes. Dans leur synthèse, il est donné plusieurs points :

  • à Sivens les gendarmes ont riposté « à des violences caractérisées, croissantes et incessantes »,

  • « les avertissements réglementaires ont été effectués avant chaque usage ou lancer de grenade »

  • et enfin, « la précaution d’utiliser une paire de jumelles [à vision nocturne] pour vérifier si personne ne se trouve dans la zone où il s’apprête à jeter la grenade démontre la volonté du chef J. d’éviter de blesser un manifestant ».

Sauf que… toutes ces affirmations sont contredites par le dossier même sur lequel elles se fondent. D’une part les témoignages des gendarmes présents lors du drame ne sont pas cohérents entre-eux ; d’autre part l’IGGN n’a pas vraiment pris la peine de chercher d’autres témoins non-militaires.

Point 1 : Une situation de violences caractérisées ?

C’est l’argument principal des gendarmes : l’usage d’une trentaine de grenades offensives (qui contiennent du TNT, un explosif) serait justifié par la situation de danger dans lequel les gendarmes se trouvaient. Problème : les gendarmes n’arrivent pas à se mettre d’accord sur ce danger.

Un gendarme n’a « pas vu de cocktail Molotov », un autre est « certain » d’en avoir vu, un troisième en a vu un, mais il a éclaté « à une dizaine de mètres » devant eux. Les vidéos des gendarmes auraient pu permettre de trancher la question, mais, très étrangement, la caméra n’a pas filmé les 10 minutes qui correspondent au moment fatidique de la mort du jeune homme. Avant et après ces 10 minutes de trou noir vidéo, on ne voit pas de cocktail Mototov.

Un autre point qui joue contre les gendarmes, c’est cette parole ambivalente du commandant de gendarmerie mobile. À 1 h 1, alors qu’il affirme que le « terrain [est] tenu, pas de gros soucis », il autorise le jet de grenades offensives. Enfin, rappelons que, du coté des gendarmes, il y a eu une seule blessure, celle d’un homme qui s’est fait mal au genou en trébuchant tout seul lors d’une sortie…

Point 2 : Les gendarmes ont-ils provoqué les affrontements ?

Devant cette impossibilité de documenter une prétendue situation de violences, les journalistes ne peuvent s’empêcher de se demander si l’envoi des grenades n’avait pas un autre objectif : faire des interpellations. Les témoignages concordent : les gendarmes ne sont pas restés dans le carré de 30 mètres de coté dont ils avaient la garde, mais ont procédé à plusieurs charges – dont une juste avant l’envoi de grenades et la mort de Rémi Fraisse.

Plusieurs éléments confortent cette hypothèse : les déclarations du préfet du Tarn qui avait demandé « une extrême fermeté », celles du directeur général de la gendarmerie qui auraient dit à ses hommes « On est attendu sur les interpellations », mais aussi le simple fait que les gendarmes étaient posté à un endroit où il n’y avait strictement rien à protéger.

Point 3 : Toutes les précautions ont-elles été prises avant l’envoi des grenades ?

Outre la situation de danger, les gendarmes doivent respecter certaines règles avant d’utiliser des grenades offensives. Elles doivent toujours être lancées après sommation, et jamais directement sur des personnes – leur explosion est dangereuse ; le tir doit être fait « en cloche ».

Le chef « J. » des gendarmes présents auraient donc du s’assurer qu’il n’y avait personne avant d’envoyer les grenades. Le projecteur des gendarmes était cassé ce soir-là. Il aurait donc du utiliser les jumelles de vision nocturne. Le chef affirme avoir fait cette vérification… mais les autres gendarmes présent n’en ont pas gardé de souvenir. Quand aux somations d’usage, elles ont bien été faites… mais sans mégaphone, en panne lui-aussi.

Point 4 : Qu’est devenue la parole des témoins non-militaires ?

Même le journal Le Monde en convient : les enquêteurs ne sont pas foulés pour rencontrer des témoins directs des événements de ce soir-là. Seuls les gendarmes ont pu donner leur version des faits, et des nombreux personnes pourtant prêtes à témoigner (Reporterre avait déjà fait une bonne partie du boulot en allant à leur rencontre), aucune n’a été entendue.

Ce refus d’écouter des témoins est d’autant plus incompréhensible que les gendarmes, sur plusieurs points, se contredisent entre-eux. Et comme la caméra a été arrêtée lors du moment de la mort de Rémi Fraisse, il y a encore de nombreuses zones d’ombre qui pourraient être éclaircies en croisant les sources et les témoignages.

Mais visiblement la vérité n’est pas prête d’éclater. Si les médias ne s’intéressent qu’aujourd’hui à ce rapport, celui-ci avait été déposé en mars. Et depuis… rien, strictement rien. Aucune nouvelle investigation n’a été demandée par Mme Anissa Oumohand, la juge chargée de l’instruction pour cette affaire.

Les journaux s’étonnent donc : cette enquête est la meilleure illustration qu’il reste encore beaucoup de points à éclaircir (même si sa conclusion dédouane – paradoxalement – les gendarmes). Si rien n’est fait, on se dirige tristement vers le non-lieu, qui « serait terrible » d’après les parents et la soeur de Rémi Fraisse.

À quelques jours des événements d’Air France, c’est l’occasion de noter, comme le fait cyniquement un commentateur du site du Monde, une chemise de DRH vaut beaucoup plus que la vie d’un écolo.

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Il y a autant de bonnes raisons d’être végétarien que de manières de le devenir

Photo: Gunnar Magnusson - Root Vegetables

Photo: Gunnar Magnusson – Root Vegetables

Quand tu commences à te rapprocher du végétarisme et à adapter tes habitudes alimentaires en conséquence, il y a toujours plein de personnes pour pointer du doigt telle ou telle de tes actions qui ne serait pas cohérente avec ton engagement.

Cette critique trop de fois entendues, « En fait tu n’es pas vraiment végé », n’est sans doute pas propre au végétarisme. Je sais qu’il se passe un peu la même chose dans le féminisme et l’anarchisme. C’est sans doute le cas dans tous les mouvements militants. Dès que tu t’engages dans quelque chose, il y a toujours des gens pour t’expliquer que tu ne t’engages pas bien, et comment il faudrait faire pour être vraiment un bon militant.

C’est insupportable. D’une part parce que je trouve ça sacrément gonflé venant de personnes qui, elles, ne font rien pour respecter les principes qu’elles te reprochent pourtant de malmener. D’autre part parce que – et je crois que c’est un point important qu’il faut souvent rappeler – le végétarisme n’est pas une religion (ni le féminisme, ni l’anarchisme, etc.). C’est un engagement éthique et/ou politique et/ou nutritionnel qui peut répondre à différentes motivations. Du coup, la recherche de « pureté » n’a rien à faire là ! Ce n’est pas grave de ne pas être 100% végétarien, personne ne va bruler en enfer à la fin. En fait, entre être et ne pas être végétarien, il y a plein de degrés qui sont tous très intéressants. Chacun fait comme il veut / peut.

En plus, en fonction de la motivation qui te fait te rapprocher du végétarisme, les choix que tu vas faire en priorité dans tes habitudes alimentaires vont varier. Petit tour d’horizon des 4 principales (et excellentes) raisons qui peuvent mener à souhaiter manger moins d’animaux, et de ce que cela peut impliquer en terme de premiers réflexes alimentaires.

  1. Pour réduire son impact écologique sur la planète

Le cout écologique de la consommation de viande est abondamment documenté. Il est si important que, de plus en plus, on trouve des analyses prévoyant que d’ici quelques décennies un régime végétarien ou quasi-végétarien deviendra la seule option viable pour l’avenir de la planète. (En fait, des millions de personnes dans le monde ont déjà un régime quasi végétarien. Seuls les pays occidentaux et les pays émergents peuvent se permettre de surconsommer de la viande. Et encore, c’est un phénomène récent : avant la 2nde Guerre Mondiale, la plupart des familles françaises ne mangeaient un plat de viande que le dimanche.)

Cette surconsommation de viande est une véritable catastrophe écologique pour plusieurs raisons. L’élevage est à la fois très « gourmand » en eau, en surface terrestre et en énergie. En fait, 70% de l’eau mondiale est utilisée par l’agriculture, et 60% des céréales produites dans le monde sont consommées par des animaux. Et cela ne va pas en s’améliorant : de plus en plus de forêts sont défrichées, surtout dans les zones tropicales (et la France, grosse exportatrice de viande brésilienne, participe donc à la déforestation de l’Amazonie). De plus, près d’un quart des gaz à effets de serre proviennent de l’agriculture (en bonne part à cause de l’élevage). À cela il faut ajouter dégradation des sols, pollution des nappes phréatiques et destruction de la biodiversité à cause des défrichements.

Et comme le système agroalimentaire est bien fait, il y a environ 30% de la nourriture ainsi produite (estimation basse) qui ne verra jamais une assiette… mais qui finit jetée, décomposée ou mangée par les parasites, quand elle n’est pas perdue lors du transport ou du stockage.

Pour réduire son impact écologique sur la planète, beaucoup font donc le choix de réduire leur consommation de viande. Comme c’est l’élevage de bovins qui est le plus gros pollueur, et le plus gourmand en eau, surface et énergie, il est logique d’arrêter en premier de consommer de la viande rouge. Certains peuvent aussi faire le choix de ne manger que du poisson.

  1. pour refuser l’exploitation agricole des pays pauvres

Je l’ai déjà dit : l’élevage demande énormément de terres agricoles. Avec un demi hectare de terres cultivables, on peut produire 10 000 kg de pommes de terre… ou bien 70 kg de viande de boeuf. Logique quand on sait qu’il faut minimum 7 kg de céréales pour produire 1 kg de viande rouge.

Plusieurs pays cultivent des céréales qui seront utilisées pour nourrir des animaux. Animaux tués et exportés ensuite en direction des marchés de viande mondiaux. Le Brésil est champion à ce jeu là… tout comme à celui de la déforestation. Toutes ces cultures ne profitent donc pas directement aux populations locales. Les multinationales se font de l’argent sur leur travail. Les locaux peuvent même connaitre des problèmes alimentaires. En plus de souffrir des difficiles conditions de travail, ce sont eux qui subissent l’action nocive des pesticides et ont des problèmes de santé.

Là encore, si l’on souhaite arrêter de cautionner cet état de fait par sa consommation alimentaire, on va, en priorité, ne plus manger de la viande de boeuf.

  1. pour prendre soin de sa santé

On croit souvent que les végétariens s’exposent à des risques de carence parce qu’ils ne mangent plus de viande. Et en premier lieu, à celui d’une carence de protéines. Je le dit clairement : c’est un mythe. On trouve des protéines végétales dans de multiples sources : les céréales (riz, blé), les légumineuses (lentilles, haricots), le soja, les fruits oléagineux (amandes, noisettes) ainsi que certaines graines. Il y a également des protéines animales dans les œufs. En fait même dans un régime omnivore classique seulement 18% des protéines ingérées viennent de la consommation de viandes. C’est donc très rare d’être en carence de protéines – même en étant végétarien, même en étant végétalien !

L’excès de protéines est par contre un problème beaucoup plus courant. Petite anecdote personnelle : quand j’ai commencé à réduire de façon importante ma conso de viande, j’ai eu quelques problèmes de santé assez bénins mais impressionnants. Après analyses, j’ai appris qu’ils avaient pour cause… une surconsommation de protéines. J’avais fait l’erreur, apparemment courante, des végétariens débutants : compenser l’arrét de la viande par beaucoup d’œufs et de soja. Ce n’était pas la peine, et c’était même nocif. La surconsommation de protéines (très courant chez ceux mangeant de la viande au quotidien) peut causer des maladies cardio-vasculaires, de l’ostéoporose, des déficiences rénales…

La plupart du temps, commencer un régime végétarien s’accompagne d’une curiosité à l’égard de nouvelles catégories d’aliments. Pour ma part j’ai beaucoup plus de connaissances depuis que je fais attention à ce que je mange. Je sais par exemple ce que sont les oléagineux et les légumineuses, et comment il faut faire pour avoir un repas équilibré. À l’inverse, les prétendus « omnivores » mangent rarement de tout et ne consomment pas assez de légumes, beaucoup trop rarement des légumineuses, et en trop grande quantité des protéines animales. En bref, être végétarien ça veut aussi dire adopter un mode d’alimentation plus sain.

Ne plus manger de viande a un autre intérêt pour la santé : on arrête également d’absorber les médicaments dont les animaux issus de l’élevage intensif sont gavés. Dans son livre-enquête, Jonathan Safran Foer explique bien comment, à force de faire croiser les animaux et créer des races de plus en plus artificielles, on a mis au point des poulets très rapidement obèses, incapables de marcher comme de se reproduire sans assistance humaine, et tout le temps malades. La suconcentration des bêtes entassées dans des hangars est aussi un vecteur d’épidémie. Mais l’industrie a depuis longtemps compris qu’entretenir des animaux sains est beaucoup moins rentable qu’organiser la gestion de bêtes tout le temps malades.

Les animaux les plus gavés de médicaments étant la volaille et les poissons d’élevage (saumons, truites), le premier réflexe peut-être d’arréter d’en consommer, comme l’on peut en général réduire le nombre de repas carnés que l’on fait par semaine pour équilibrer ses apports de protéines, et varier en apportant d’autres catégories d’aliments.

  1. pour ne pas cautionner l’exploitation de la souffrance animale

Aux États-Unis, 99% de la viande de volaille est produite de façon industrielle. La situation n’est pas si critique en France où de petites fermes de proximité existent encore. Mais pour les trouver, il faut sortir du sentier des grandes surfaces et aller vers les Amaps, les Ruches ou tout autre circuit court.

Même en France, l’énorme majorité de la viande consommée provient donc d’exploitations de type industrielles. Elle est régulièrement importée de l’autre bout du monde – notamment, on l’a dit, du Brésil.

L’élevage industriel, c’est d’abord, comme son nom l’indique, considérer l’élevage comme une industrie. Et donc les animaux comme des objets, ou des machines. C’est leur dénier le statut d’êtres vivants. Et tout ce que ça implique – en terme de conditions d’élevage, de nourriture, de transport, de mise à mort mais aussi de reproduction. Il ne faut pas se voiler la face : c’est un véritable système de torture systématique. Les vidéos et articles qui décrivent ce que l’on fait subir aux animaux ne manquent pas sur le Net. Je donnerais un seul exemple avec la volaille :

À leur naissance, les poussins sont entassés dans d’énormes poulaillers sans fenêtre qui peuvent renfermer jusqu’à 40 000 individus ! Imaginez : pas moins de 22 poulets au mètre carré ! Ces pauvres oiseaux souffrent du fait de la surpopulation, et du mode de croissance intensif qu’ils subissent : les pattes fléchissent, se déforment ou se paralysent sous le poids du corps, les poumons et le coeur ne suivent pas non plus, ils peuvent à peine marcher et se déplacent en rampant… Ils vivent couchés dans leurs déjections, qui génèrent brûlures, ulcères et infections. Les membres cassés et couverts d’hématomes, ils arrivent à l’abattoir, où ils sont suspendus la tête en bas à des crochets de fer, puis plongés dans un bain d’eau électrifié, avant d’être conduits (souvent mal étourdis et encore conscients) vers les lames automatiques…

Personnellement, je suis persuadé que si l’on montrait aux gens ce que cela implique en termes de souffrance animale de manger de la viande, ils arrêteraient. Ou au moins, il consommeraient de la viande issue de petites fermes plus respectueuse du bien-être animal. Mais que l’on ne s’illusionne pas : il est impossible de fournir de la viande pour autant de personnes au quotidien seulement avec des petites fermes. Manger de la viande tous les jours, c’est forcément participer à ce système industriel.

Les poissons et les crustacés ne sont pas mieux lotis. Dans les élevages, truites ou saumons sont entassés, gavés de médicaments et d’antibiotiques, nageant dans leurs propres excréments. La pêche au large, réalisée avec d’immenses filets qui raclent le fond des océans, est peut-être encore pire. Ces filets ramènent tout à la surface : pour pécher un poisson, on tue donc beaucoup d’autres animaux et végétaux qui seront rejetés morts à l’eau. Par exemple, les chalutiers qui pêchent les crevettes destinées aux paellas espagnoles reconnaissent qu’elles ne représentent qu’environ 15% de leurs prises. C’est ce qui fait écrire à Safran Foer :

Imaginez que l’on vous serve une assiette de sushis. Si l’on devait y présenter également tous les animaux qui ont été tués pour que vous puissiez les déguster, votre assiette devrait mesure un peu plus d’un mètre cinquante de diamètre.

Pour lutter contre la souffrance animale, les premiers réflexes sont donc d’arréter de manger de la volaille, des poissons et des crustacés. La situation des bœufs est un peu meilleure en France, mais il faut prendre garde à l’origine de la viande. (Et il y a des pièges : l’étiquette « Fabriqué en France » peut être appliquée à de la viande étrangère si elle a été emballée en France, comme pour les jambons Cochonou.) Certains coquillages, comme les moules et les huitres, vivent par contre dans de bonnes conditions et peuvent donc être consommées.

Ces différentes raisons de devenir végétarien peuvent donc produire des comportements opposés : celui touché par l’argument écologique ne mangera plus de viande rouge, alors que celui soucieux de la souffrance animale, au contraire, évitera absolument la viande blanche et les poissons. À chacun sa façon et son rythme de devenir végétarien ! L’important n’est clairement par la recherche d’une « pureté » quasi religieuse, mais bien que la consommation de viande diminue !

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Les hommes battus ? Réfléchir à la violence au sein du couple

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{Billet initialement publié sur le blog Bequelune le 25 avril 2015.} Par « violences conjugales », le plus souvent on entend simplement « femmes victimes ». Et si le phénomène des « hommes battus » fait régulièrement parler de lui dans les médias, il reste difficile de trouver des chiffres ou des structures traitant de cette question. Les hommes battus, quelle réalité ? Quelles différences avec les femmes battues ? Comment analyser le phénomène ?

Les hommes battus existent-ils ?

Commençons par une anecdote. Ayant l’occasion d’assister à un exposé présenté par l’APIAF (asso toulousaine de lutte contre les violences dites « conjugales »), je posais cette question, un peu par provocation et beaucoup par réel intérêt :

On entend parfois parler des « hommes battus », qu’en est-il donc de la situation quand les hommes sont victimes ?

La réponse m’avait surprise. L’intervenante m’avait, dans un premier temps, affirmé que « la violence subie par des hommes est un phénomène extrêmement marginal, qui n’a rien de commun avec celle subie par des femmes ». Nous n’en parlerions donc pas dans cette séance. Puis elle avait ajouté : « En fait on ne dispose pas de chiffres clairs sur les hommes victimes car les principales études sur la question en France n’ont interrogé que des femmes ».

Comment cette intervenant pouvait-elle affirmer que c’est un phénomène marginal si aucune étude n’existe sur les hommes victimes ?! Sur le coup j’étais très déçu et énervé. Parce que cette femme, militante de longue date dans une association qui fait un travail incroyable et plus que nécessaire auprès des femmes victimes, répondait à ma question avec une mauvaise foi flagrante. Pourquoi ? Je n’arrivais pas à me convaincre que cette femme, par ailleurs géniale, pouvait n’avoir répondu qu’avec idéologie. J’ai donc réfléchi, et voici quelques pistes d’explications possibles…

Les hommes battus… utilisés contre le féminisme

Si cette femme n’a pas répondu à ma question, ou si mal, c’est peut-être parce qu’elle a craint que j’utilise un argument de symétrisation. Soit le fait, quand on est en train de parler d’inégalités ou de violences subies spécifiquement par les femmes, de dire : « Mais les hommes aussi sont victimes, donc ce que vous dites est faux, le patriarcat n’existe pas ». Ce qui est au mieux un raccourci malhonnête.

Cette femme, dans son intervention, est d’ailleurs largement revenu sur la définition des violences dont elle était en train de parler. Pour elle, il était réducteur, voire dépolitisant, de parler de violences « conjugales », car il s’agissait bien de violences exercées par des hommes sur des femmes. Des violences de genre, donc. Directement liées à l’organisation patriarcale/ sexiste de la société.

Dans cette optique, parler de violences subies par les hommes n’a pas de sens. Les hommes sont socialement dans une position de dominants, qui leur assure un certain nombre de privilèges. Donc même si des hommes peuvent subir des violences au sein de leur couple, cela ne s’inscrit dans un phénomène global de sexisme. Ce sont juste des histoires individuelles.

L’intervenante a sans doute eu peur d’un deuxième effet. Quand on parle de violences faites aux femmes, cela a tendance à saouler beaucoup de gens. L’accusation de « féminisme » revient vite (comme si c’était une insulte), et certains se détournent de la discussion. Par contre il suffit que l’on parle d’hommes battus et tout le monde s’accorde : « Les hommes aussi sont victimes, on n’en parle pas assez… ». On n’en parle pas assez ? Le moindre sujet sur les hommes victimes est pourtant largement médiatisé. Exemple en ce moment avec le procès d’une femme violente, compagne et bourreau d’un certain Maxime Gaget, qui fait l’objet de plusieurs articles. (Ici, là ou encore là par exemple.)

Je suis tout à fait d’accord avec ce cadre posé par l’intervenante. On ne peut pas analyser la violence subie par les hommes de la même façon que celle subie par les femmes. Et il faut prendre garde que parler des hommes battus ne vienne pas invisibiliser les femmes victimes. Je crois que si aujourd’hui il est un peu tabou de parler des hommes battus, c’est parce que trop de gens (de mecs surtout, mais pas que) se sont emparés de ce sujet dans l’unique but de cracher sur le féminisme, et non pas par réel intérêt. (Je dis bien « un peu » tabou, car on peut quand même largement parler de cette question dans les milieux féministes. La preuve, le célèbre blog Genre vient de relayer un article sur la question sur sa page Facebook.)

Mais pour moi, même si l’analyse « genre » ne permet pas telle quelle d’analyser le phénomène des hommes battus, ce n’est pas une raison pour conclure qu’il s’agit là de simples histoires individuelles, sans signification sociale.

Le couple, lieu de violence

Premier point : s’il est vrai que les principales études sur les violences dites « conjugales » (enquête Enveff) n’interrogent que les femmes, ce n’est pas pour cela que l’on ne dispose d’aucun chiffre les hommes victimes. Nous avons notamment à disposition l’enquête « Cadre de vie et sécurité » réalisée par l’INSEE depuis 2007. Ce que nous dit cette étude, c’est qu’en 2012 et 2013 on a 149 000 hommes qui se sont déclarés « victimes de violence ». À la même période, elles étaient 398 000 femmes. Donc :

Un rapide calcul des victimes de violences conjugales montre que les hommes représentent donc 27 % des cas de violence conjugales et 17 % des cas mortels. La formule – tristement consacrée – : « Tous les trois jours, une femme décède sous les coups de son conjoint » peut toutefois son équivalent pour l’autre sexe : « Tous les 14,5 jours, un homme décède sous les coups de sa conjointe ».

Deuxième point : il me semble que l’on ne réfléchit pas assez à ce que représente un couple. Pour moi c’est un lieu où les rapports de force sont permanents, et peuvent à tout moment basculer dans la violence verbale, morale, voire physique. Surtout quand le couple est exclusif, puisque chaque partenaire est légitime à contrôler en partie la vie de l’autre. (Il est interdit de tromper son/sa partenaire, mais sans que cette « tromperie » ne soit jamais bien définie ; en résulte une sorte de surveillance de l’autre qui est légitime tant qu’elle ne bascule pas en contrôle. Mais où placer le curseur entre les surveillance légitime et contrôle coupable ?)

Le couple exclusif, lieu de rapports de pouvoir et de contrôles permanents donc. À mon sens il ne faut pas s’étonner que cela dérive en véritables violences : elles ne sont que le prolongement caricatural du fonctionnement normal du couple. Il est d’ailleurs assez logique que les hommes soient plus souvent auteurs de violences que les femmes : disposant de davantage de ressources/ privilèges en société, ils sont plus à même d’utiliser à leur avantage les rapports de pouvoir qui naissent dans le cadre conjugal.

Ce que je veux dire, c’est que que j’ai l’intuition que penser les violences dans le cadre conjugal sans jamais remettre en cause les normes de conjugalité (l’exclusivité) est problématique. C’est en tout cas limitant : invoquer le patriarcat n’est pas suffisant et ne permet pas bien d’analyser le cas des 27% des personnes qui se disent victimes de violences tout en étant des hommes. Cela reste un premier pas dans la réflexion à ne surtout pas mettre de coté. — Réflexion à suivre… —

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Frances bleues, Frances roses

{Billet initialement publié sur le blog Bequelune le 31 mars 2015.} Faire une cartographie des résultats électoraux des cantonales 2015 révèlent plusieurs Frances. Les Bleues et les Roses s’affrontent sur des territoires géographiques bien marqués, et stables depuis l’avènement de la 5e République. Grâce aux apports de l’histoire et de  l’anthropologie, on peut expliquer ce phénomène avec les types d’habitats ruraux…

Cartes électorales en 2015

Quand on regarde la carte des résultats du 1er tour aux élections cantonales de 2015, les différences géographiques sont frappantes. La « vague bleue » semble avoir épargné le Sud-Ouest. Les partis « de gauche » sont aussi plus présents en Provence continentale, et en Bretagne. Pour l’implantation du FN, on a également un ancrage géographique fort : très présent dans le quart Nord-Est, le parti d’extrême-droite réalise aussi des bons scores sur les cotes provençales (Hérault, Gard, Bouches-du-Rhône, Vaucluse, Var). (La carte à l’issu du second tour donne des résultats similaires, avec pour différence une disparition du FN et une résistance du Parti Communiste.)

Carte des résultats à l'issu du premier tour des cantonales 2015 © Europe 1 ; Source Ministère de l'Interieur

Carte des résultats à l’issu du premier tour des cantonales 2015 © Europe 1 ; Source Ministère de l’Interieur

Ces différentes géographiques, aussi marquantes soient-elles, n’étonneront pas les habitués de la cartographie électorale. Depuis l’avènement de la 5e République, il existe cette coupure entre une Occitanie socialiste et un Nord-Est marqué à droite. La Bretagne, dans certains de ses territoires, est généralement rose ou rouge. Le FN est un parti plus récent, mais son apparition suit là aussi des logiques géographiques : implantation forte dans le Nord-Est et dans certains départements méditerranéens.

Pour le dire plus simplement, la distribution des résultats électoraux ne semble pas être du au hasard mais bien obéir à des logiques régionales qui se reproduisent d’élection en élection depuis plus d’un demi-siècle.

Les déterminants anthropologiques du vote

D’aucuns y verront un « effet soleil » : le nord de la France vote bleu quand les sudistes se tournent plutôt vers la gauche. Mais comment expliquer alors l’ancrage local ancien du rose en Bretagne ? Et comment comprendre la place de l’extrême-droite sur les départements côtiers provençaux ?

Une réponse facile serait de dire : en Provence, on vote à droite parce qu’il y a beaucoup de vieux. Certes, la Provence est une des régions françaises dont la population est la plus âgée. Mais le Languedoc et le Midi-Pyrénées sont aussi des régions vieillissantes. Et elles votent à gauche. A l’inverse, le Nord-Pas-de-Calais est une région « jeune »… et un terrain fertile aux droites.

Ni le soleil ni l’âge des électeurs ne peuvent donc être identifiés comme des déterminants pertinents du vote.

Ce qui est par contre remarquable, c’est que cette carte électorale de 2015 (mais en fait, toutes les cartes électorales françaises) se superpose à peu près parfaitement à la carte des types d’habitats ruraux.

Qu’es aquo ? Il existe deux grands types d’habitat en milieu rural.

L’habitat est qualifié de dispersé quand la majeure partie de la population d’une zone donnée habite soit dans des hameaux soit dans des fermes isolées. Au contraire, dans l’autre type d’habitat rural – l’habitat groupé – la population s’implante préférentiellement autour d’un bourg principal. (Source)

Ainsi on a une Occitanie et une Bretagne de type « dispersé » qui s’opposent au Nord-Est et une façade méditerranéenne (de Perpignan à Nice) de type « groupé ». Les fermes et hameaux éparpillés du Sud-Ouest prennent le contrepied des bourgs importants de Lorraine. La « campagne », selon les régions françaises, n’a pas du tout le même aspect ; ce qu’on entend par « village » également : bourgs de plus de 1000 habitants en Moselle, hameaux de 200 personnes dans le Gers.

Cette partition serait très ancienne. L’historien Marc Bloch la disait antérieure « aux peuples historiquement attestés : Celtes, Romains, Germains, Slaves », issue donc des « populations anonymes de la préhistoire, créatrices de nos terroirs » (Source).

Évidemment, ces modes d’habitats supposent des régimes sociaux différents : une grande cohésion sociale et une mentalité plutôt communautaire sont nécessaires dans le Nord-Est, alors qu’en Occitanie et en Bretagne la possibilité et le goût de s’extraire de la communauté sont beaucoup plus courants.

L’influence du type d’habitat sur le vote

Tout l’intérêt de ce genre d’analyse historique est de montrer comment la modernité la plus récente ne peut pas s’extraire des structures anthropologiques déjà en place et bien plus anciennes qu’elle. Mais alors, comment un découpage du territoire vieux de plusieurs millénaires peut-il encore influencer les votes des électeurs du 21e siècle ? Emmanuel Todd et Hervé Le Bras le résument comment cela :

À partir des années 1975, le paysage social français a été bouleversé par le déserrement puis par l’étalement urbain, qui ont eu, selon le lieu, des conséquences très différentes. Partout, les ménages français se sont motorisés et ont changé de mode de vie. Ils ont délaissé le petit commerce du coin de la rue et ont pris l’habitude de consommer dans les centres commerciaux. Ils travaillent et prennent leurs loisirs, désormais, de plus en plus loin de leur domicile.

Conséquences ?

En pays d’habitat groupé, la vie sociale a été vidée de son contenu ; la vie sociale et les rapports de voisinage ont été dévasté. En pays d’habitat dispersé, en revanche, la rencontre des autres, jusque là difficile, a été facilitée par la mutation du mode de vie ; l’automobile et les grandes surfaces y permettent une sociabilité nouvelle. (Source)

Le FN construit sa toile sur le désastre de cette vie sociale en pays d’habitat groupé. Il est d’ailleurs remarquable que le parti d’extrême-droite fait ses meilleurs scores dans les zones périurbaines les plus éloignées des centres-villes. C’est-à-dire là où les commerces de proximité sont inexistants, tout comme les transports en commun et la vie de quartier.

Certains trouveront sans doute cette explication un peu rapide ; elle est en tout cas originale et assez éloigné des analyses de politologues qu’on entend habituellement dans les médias. Cette hypothèse des deux démographes a au moins un mérite : elle fonctionne et se vérifie parfaitement. Frances bleues, Frances roses se superposent parfaitement à la distribution des types d’habitat.

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Histoire de l’Aveyron (1)

Bien sur, il est anachronique de parler d’Aveyron dans les millénaires les plus anciens de notre histoire. Mais je voudrais ici proposer une histoire des populations qui ont traversé ou vécu sur le territoire qu’on nomme aujourd’hui Aveyron. Pour cela, je suis obligé d’adopter souvent une perspective plus large (régionale, européenne voire mondiale) pour bien comprendre les mutations locales. Cet article ayant pour but d’être poursuivi et amélioré au fur et à mesure de lectures et découvertes, n’hésitez pas à communiquer toute remarque ou commentaire.

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Google Maps, © Google

 

Le temps des chasseurs-cueilleurs (périodes paléolithique et mésolithique)

Chaque spécialiste a sa propre réponse à la question : Quand commence l’humanité ? En fonction de la définition que l’on en donne, on peut faire remonter l’apparition des premiers hominidés à 5, 15 voire 40 millions d’années avant notre ère. Si l’on se concentre sur le genre Homo proprement dit, on situe son apparition il y a un peu plus de 2,5 millions d’années. Le genre Homo, dont nous faisons partie, est à ses débuts foisonnants. Plusieurs espèces différentes d’hommes cohabitent. Une seule a survécu jusqu’à aujourd’hui, les Homo sapiens – c’est-à-dire nous.

Le continent africain est le berceau de toutes ces espèces d’humains. Quelques groupes d’Homo Erectus vont quitter l’Afrique pour explorer le reste du monde. On soupçonne leur présence sur l’actuel territoire français à partir de 1 800 000 ans avant notre ère. Ils vont vivre de chasse, de pêche et de cueillette pendant très longtemps. L’espèce évoluera doucement pour donner, vers – 100 000 ans, les Hommes de Néandertal.

La période dont nous parlons est donc extrêmement longue. Quasiment deux millions d’années ! Soit deux mille milliers, ou vingt-mille siècles ! Une durée si incroyable que nous peinons d’ailleurs à bien l’imaginer. Durant ce laps vertigineux de temps, ces premiers Européens vont connaître quatre périodes de glaciation, entrecoupées par des réchauffements climatiques. Bien sur, ces glaciations et ces réchauffements se font sur la longue durée, et les chasseurs-cueilleurs, sur le temps d’une génération, ne voyaient pas forcément de leur vivant leur environnement changer.

Au plus fort de la glaciation, une épaisse couche de glace recouvrait tout le nord de l’Europe, à peu près jusqu’au niveau de Londres. La France échappe en bonne partie aux glaciers, mais elle se composait alors de paysages qui n’avaient pas grand chose à voir avec ceux que nous connaissons : une sorte de toundra, de la steppe, et des forêts. Le niveau des mers était bien plus bas, et on pouvait traverser la Manche à pieds. L’Aveyron ressemblait alors à l’actuelle Sibérie, peuplée de mammouths, de rennes, d’aurochs, de bouquetins. Les hauts plateaux de l’Aubrac formaient un large glacier.

Au plus chaud, les glaces fondaient, les sols, gorgés d’eau, voyaient naitre une forêt dense. Pour les chasseurs-cueilleurs, la vie dans les périodes chaudes n’était donc pas forcément plus facile que pendant les ères glaciaires : les plus gros animaux avaient fui vers le Nord, et il fallait apprendre à traquer les gibiers restants à travers les arbres.

Les Homo Erectus qui étaient restés en Afrique et au Moyen-Orient ont évolué eux d’une façon différente : ils deviennent les Homo sapiens, c’est-à-dire nos ancêtres directs. Ils arrivent en Europe il y a 40 000 ans, via le Moyen-Orient principalement, et peut-être le détroit de Gibraltar. Peu à peu, ces nouveaux arrivants vont coloniser l’ensemble de l’Europe.

Homo sapiens et Hommes de Néandertal vont cohabiter pendant 10 000 ans. Les Néandertals étaient peu nombreux, avec sans doute une population totale sur l’ensemble de l’Europe de moins de 20 000 individus. Il y avait donc de la place pour les nouveaux venus. On sait pourtant que les deux espèces se sont rencontrés. Elles ont même pu partager à l’occasion des grottes, fait du troc, quelques échanges… et même avoir ensemble quelques enfants (4% de nos gènes seraient d’origine néandertalienne).

Les Hommes de Néandertal vont disparaître assez brutalement. Alors qu’ils étaient présents en Europe depuis 100 000 ans, ayant traversé plusieurs glaciations, leur espèce va mourir en 5000 ans à peine (à l’échelle de l’évolution, c’est très rapide).

La question est : pourquoi ? Il faut bien l’avouer, aujourd’hui encore on ne sait pas trop. Ont-ils fuis devant l’arrivée des Homo Sapiens ? La concurrence pour l’accès aux ressources alimentaires entre les deux espèces a-t-elle joué contre eux ? Est-ce que c’est le dernier réchauffement climatique, bien plus rapide que les précédents, qui a désorganisé leurs groupes ? C’est sans doute un peu de tout ça. En tout cas, on a écarté certaines hypothèses, peu crédibles aujourd’hui : celui d’un génocide des Néandertals par les Sapiens, celui d’une épidémie les tuant tous (on aurait retrouvé des traces de massacre et de maladies si cela avait été le cas), celui d’une fusion génétique entre les deux races (beaucoup trop peu de traces d’échanges dans nos ADN).

Il faut sans doute rassembler différents facteurs pour parvenir le plus proche de la vérité : les modifications du climat et de la faune, l’arrivée des Sapiens, les avancées technologiques plus rapides de ces derniers, la démographie en berne des Hommes de Néandertal… Tout cela va conduire a les faire disparaître. Les Sapiens sont désormais les seuls sur le territoire.

Il y a 12 000 ans (passage au mésolithique) le climat commence à se réchauffer (il se stabilisera, pour devenir celui que l’on connait toujours aujourd’hui, vers – 8250 ans). L’Aveyron devait alors ressembler à une gigantesque forêt majoritairement composée de pins sylvestres et de chênes, parsemée de causses. Il faut imaginer des communautés mobiles de quelques dizaines d’hommes et femmes, vivant dans des tentes l’été et s’abritant dans des grottes l’hiver. On sait aussi qu’ils domestiquaient déjà des chiens.

Hommes de Néandertal comme Sapiens ont été très peu nombreux sur les sites aveyronnais – ou alors ils n’ont pas laissé beaucoup de traces.

Premiers bergers et paysans (période néolithique)

Il y a 11 000 ans une civilisation invente l’agriculture et les premières esquisses de villes au Moyen-Orient. Sous la pression démographique ces précurseurs partent vers l’Europe coloniser de nouveaux territoires. Leur voyage dure plusieurs milliers d’années. Sur leur passage, ils fondent de nombreuses communautés de peuplement et diffusent de révolutionnaires innovations technologiques.

Un premier courant d’hommes et femmes suit le pourtours de la Méditerranée, voyageant sans doute à bord de petits bateaux, et s’installe en Italie, sud de France et Espagne. On les appelle les « Cardiaux » parce qu’ils décorent leurs poteries avec l’impression d’un coquillage nommé cardium. Ils apportent avec eux des animaux et des plantes qui n’existaient pas à l’état sauvage en Europe : des moutons et des chèvres, ainsi que du blé, de l’orge et des lentilles.

L’apport principal de ces Cardiaux dans le Sud de la France est d’avoir introduit la pratique de l’élevage (principalement de moutons). On en retrouve des traces d’abord sur les cotes, puis elle s’enfonce vers les terres. L’élevage fait souche en Aveyron 3500 ans avant J.-C. Ces Cardiaux n’ont vraisemblablement pas submergé les populations autochtones de chasseurs-cueilleurs qui vivaient déjà sur ces territoires. C’est surtout l’idée de l’élevage et de l’agriculture qui a voyagé, et des animaux et des plantes qui ont été échangés. Pourtant, les hommes aussi ont bougé ; et une étude sur des dents humaines du Néolithique ont prouvé que certains habitants de l’Aveyron en 3500 avant notre ère avaient des origines anatoliennes (actuelle Turquie).

Il est probable que les chasseurs-cueilleurs et les nouveaux arrivants se soient mélangés, jusqu’à donner naissance à une société semi sédentaire où on pratique une forme de transhumance. On habite dans des petits villages de plaine pendant l’été, et des abris en hauteur pendant l’hiver. Certaines forêts commencent doucement à être défrichées.

Au nord-est de la France la situation est très différente. Un autre courant arrive du Moyen-Orient en suivant le cours du Danube. Ceux qu’on appelle les « Rubanés » (ils produisent des poteries aux décors en rubans) arrivent en bouleversant complètement le monde des chasseurs-cueilleurs déjà présents, et alors obligés de fuir ou de s’adapter. Les Rubanés sont de véritables agriculteurs. Ils vivent dans de grandes maisons en torchis, au sein de villages rassemblant jusqu’à 200 personnes. Ils défrichent beaucoup de forêts et élèvent des boeufs et des porcs. Il est amusant de constater que dès cette période le Midi et le Nord de la France vont connaître des histoires très différentes.

En Aveyron le défrichement des forêt continue, devant la population qui s’accroit. Peu à peu les communautés se font de plus en plus sédentaires, mais l’élevage restera encore longtemps le fait de groupes semi-nomades. On couvre les causses de dolmens, une pratique rituelle d’abord apparue en Bretagne et qui s’est diffusée jusqu’au Massif Central. C’est également l’apparition des premières inégalités sociales, avec une première hiérarchie entre individus dans les villages, et même des premières guerres entre clans.

C’est cette population qui se maintiendra en Aveyron pendant plusieurs milliers d’années, « jusqu’à la conquête romaine et même au-delà ». En effet, il y aura bien des bouleversements culturels, comme avec l’influence celte, des installations d’aristocraties politiques et militaires, comme avec les Romains ou les Goths, mais il n’y aura plus par la suite d’arrivée importante d’une population.

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Les mouvements étudiants sont-ils anti-démocratiques ?

"Le Mirail en lutte", © Frank Taillandier (Flickr)

« Le Mirail en lutte », © Frank Taillandier (Flickr)

Entre septembre et décembre, la faculté du Mirail à Toulouse aura vu naitre un mouvement social d’une jolie ampleur. Université bloquée, manifestations à répétition, assemblées regroupant plus de 1000 personnes… mais aussi occupation des locaux, de la présidence, camping improvisé sur les pelouses en mode ZAD, organisation d’ateliers divers et variés, de cours autogérés… Il s’est passé beaucoup de choses intéressantes. Mais d’autres événements ont été plus regrettables, et en premier lieu les prises de bec incessantes autour du blocage de l’Université, souvent très tendues, pour ne pas dire violentes.

Je sais par expérience (j’ai écumé 3 universités) que quelque soit la fac et le mouvement social, la question du blocage fait toujours polémique. Je ne reviendrais pas ici sur ce débat car je souhaite plutôt réfléchir sur un argument maintes fois entendues chez ceux qui se sont nommés eux-mêmes à Toulouse les « anti-blocus ». Cet argument consiste à dire que les blocages, voire les assemblées générales étudiantes (AG), ne sont pas légitimes car non démocratiques. La question du jour, donc, qui me motive à rassembler quelques réflexions par écrit : les mouvements étudiants sont-ils anti-démocratiques ?

De quoi parle-t-on quand on parle d’anti-démocratisme ?

Pour savoir si les mouvements étudiants sont anti-démocratiques, encore faut-il avoir défini ce que l’on entend par « anti-démocratique », et donc, en creux, par « démocratique ». Je tenterais plus tard une définition historique de ce peut recouvrir le mot démocratie, et je vais d’abord partir de la situation à Toulouse.

Il me semble qu’il y a deux points qui ont été reprochés aux bloqueurs. 1— le fait d’empêcher les étudiants qui le souhaitaient de pouvoir aller en cours, et 2— le fait que la décision du blocage ait été prise par une minorité d’étudiant-e-s, alors que les conséquences du blocage touchent tout le monde sur le campus. Dès lors, taxer les bloqueurs d’« anti-démocratiques » peut vouloir dire : 1— Vous privez les étudiants-es d’une liberté (aller en cours), c’est inacceptable, et 2— Vous n’êtes pas majoritaires, donc vous êtes illégitimes à prendre une décision comme le blocage.

Le premier de ces arguments fait appel à une notion de la liberté couramment admise dans nos sociétés modernes, qu’on peut résumer par la maxime bien connue « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres », ou encore par une citation de la Déclaration des droits de l’homme, la « liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Les pro-blocage répondent traditionnellement à cet argument en disant qu’ils se battent eux-aussi pour la liberté, la liberté de militer : étant donné que les absences sont pénalisantes à la fac, surtout pour les boursiers, le blocage est le seul moyen de permettre à chacun-e d’avoir le choix de militer ou non. Choix qui serait biaisé sans blocage, puisque contraint par la peur des représailles de l’Université en cas d’absence pour aller manifester. En bref, leur idée, c’est de dire que loin de restreindre la liberté, le blocage la permet en offrant à chaque étudiant-e la possibilité de choisir son quotidien. (« Le droit à la liberté sans les moyens de le réaliser n’est qu’un fantôme », écrivait Bakounine.)

Le deuxième argument résume « démocratique » à « majoritaire ». Pourquoi pas, après tout ? Ce qui est alors reproché aux AG, c’est de n’être pas représentatives de l’ensemble des étudiant-e-s du Mirail (puisque 1200 étudiant-e-s en AG – les jours d’affluence – sur une Université qui en compte à peu près 25 000, c’est peu), et donc de ne pas avoir la légitimité suffisante pour prendre des décisions qui engagent tout le monde comme un blocage.

Je ne peux m’empêcher de trouver un peu étonnant ces « anti-blocus » s’indigner de l’illégitimité des AG au prétexte que celles-ci ne seraient pas représentatives. Car cette logique n’est jamais appliquée dans aucune des organes que l’on qualifie habituellement de « démocratiques » ; et si elle l’était, elle aurait des effets assez révolutionnaires. Par exemple, au niveau des présidentielles, aucun président ne serait légitime depuis des décennies ! Hollande, en n’ayant recueilli que 22% des voix au premier tour en 2012 (et 39% au second), en comptant l’abstention, est loin d’être représentatif de quoi que ce soit. Cela le rendrait donc illégitime selon cette logique, et on aurait du le destituer suite à des vagues d’indignation. Et ne parlons même pas des autres élections qui attire encore moins les foules, comme les dernières européennes par exemple où avec 60% d’abstention aucun parti ne peut être légitime. (Le FN, titré « gagnant », n’a recueilli qu’à peine 10% des voix en comptant l’abstention.)

Si « anti-démocratique » signifie simplement « non majoritaire », alors aucune des institutions de notre pays n’est démocratique. Pourtant on voit bien que le fonctionnement de ces institutions ne provoquent pas de vagues d’indignation semblables à celles qui naissent suite aux AG et au blocage. Cette illégitimité due à une non-représentativité, en fait, on ne la pointe du doigt que dans les moments de lutte. C’est vrai dans les AG étudiantes, quand les anti-blocus reprochent aux pro-bloqueurs leurs actions. Mais c’est finalement vrai à chaque mouvement social, où on entend les responsables politiques ressortir le couplet de la « minorité » extrémiste ou terroriste qui « prend en otage » la majorité silencieuse – ces mêmes responsables politiques qui se cachent bien de dire qu’ils font exactement la même chose : légitimer leur action en se réclamant du peuple tout en n’étant pas du tout représentatif. Cela me fait donc dire qu’il y a une façon d’évoquer la démocratie qui est d’abord un moyen de faire taire les luttes.

Démocratie : origines d’un mot à la signification ambigüe

Le problème est finalement celui-ci : on ne sait jamais bien de quelle démocratie on est en train de parler. C’est maintenant l’heure de parler d’histoire. On a coutume de dire que la démocratie a été inventée dans la Grèce antique, à Athènes. Elle n’aurait ensuite plus été appliquée, mais aurait quand même traversé les âges, jusqu’à inspirer les révolutions de l’époque moderne. Et aujourd’hui, les pays occidentaux se seraient tous progressivement dotés de régimes démocratiques.

Pourtant, si l’on penche un peu plus en détail sur cette « histoire officielle » de la démocratie, plusieurs points font tache d’huile. Par exemple : en France après 1789, mais aussi pendant la Révolution américaine du dernier quart de 18e siècle, aucun des dirigeants politiques ne se disait « démocrate ». Au contraire, ils rejetaient violemment l’idée de démocratie, l’associant au désordre et à l’anarchie, et se traitaient les uns les autres de démocrates, comme aujourd’hui ils peuvent se traiter de populistes. (À ce sujet, lire notamment les bouquins du politologue Francis Dupuis-Déri.) Comment est-ce possible ? Comment ceux que l’on nous présente comme les fondateurs des démocraties modernes pouvaient-ils être farouchement anti-démocrates ?

Il faut bien comprendre que fin 18e siècle, on conçoit trois grands types de régimes politiques : la monarchie (le pouvoir d’un seul), l’aristocratie (le pouvoir d’une élite), la démocratie (le pouvoir des masses). La démocratie à l’athénienne leur faisait peur, avec ses grandes assemblées populaires et ses tirages au sort pour désigner les responsables politiques. La démocratie leur faisait d’autant plus peur que les seuls autres exemples de fonctionnement démocratiques qu’ils connaissaient, c’étaient les navires pirates, la ligue Iroquoise et les Amérindiens en général… bref, des sauvages et des gens peu fréquentables. Les fondateurs étaient plutôt pour un régime aristocratique, c’est-à-dire où les dirigeants sont élus au sein d’une très petite partie de la population, une sorte d’élite pensée plus apte que le peuple à gérer le pays. (La démocratie à l’origine n’avait pas grand chose à voir avec l’idée d’élection, processus plutôt aristocratique et/ou militaire. En France les rois ont d’ailleurs longtemps été élus.)

Peu à peu, tous les responsables se mettent à revendiquer le qualificatif de « démocrate », parce qu’ils voient bien que cela a un certain effet auprès des foules, et que c’est bon pour leurs carrières, mais dans les faits le système politique, aussi bien aux États-Unis qu’en France, ne va pas changer : on élit des représentants, tous issus d’une même petite élite économique et culturelle, qui vont gouverner le pays à notre place. On est loin des assemblées populaires, de la recherche de consensus et du tirage au sort qui permettaient concrètement le fameux « pouvoir du peuple » à Athènes.

Si bien qu’en 2015, on entend par « démocratie » une organisation politique aristocratique fondée sur l’élection, une fois tous les cinq ans. Et quand de véritables assemblées populaires se mettent en place (à chaque mouvement social), elles sont moquées et condamnées par ces élites dirigeantes, et le gros des médias toujours soucieux de véhiculer l’idéologie dominante. On se retrouve donc dans la situation un peu absurde ou les représentants censément « démocratiques » attaquent la pratique de ce que l’on appelait autrefois « démocratie », et qu’aujourd’hui on précise plutôt en « démocratie directe », « démocratie réelle » (chez les Indignés espagnols), ou qu’on nomme plus volontiers « assemblées générales » ou « populaires ».

On a donc deux conceptions de la démocratie, qui non seulement sont très différentes, mais en plus sont ennemies. Parce que la démocratie directe tend à être particulièrement visible dans les mouvements sociaux, elle est attaquée par la démocratie représentative « officielle ». Les deux démocraties ne semblent pas pouvoir cohabiter.

La démocratie « officielle » apparaît ici comme une technique de neutralisation des luttes. On l’invoque, dans les médias comme sur la fac du Mirail, pour faire taire les conflits, demander le retour à l’ordre, à la « paix sociale ». Alors ça veut dira quoi, « anti-démocratique » ? Qu’une minorité use de sa puissance au mépris des idées de la « majorité silencieuse » ? Dans ce cas, oui, tous les mouvements sociaux sont anti-démocratiques… mais Mai 68 aussi était anti-démocratique, et, dans une certaine mesure, même la révolution de 1789 était anti-démocratique ! S’il fallait attendre que la majorité bouge son gros cul mollasson, il n’y aurait jamais de lutte, ni d’acquis sociaux.

C’est là qu’on voit bien les limites d’une phrase comme « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » : elle ne permet qu’une liberté qui reste théorique, qui ne doit avoir aucun effet sur le réel. Une liberté sans puissance ni contenu.

La démocratie en Assemblées Générales ?

Reste la deuxième conception de la démocratie, c’est-à-dire directe, au niveau local : la démocratie comme organisation pratique pour parvenir à un but commun. C’est ce que valorisent certains militants quand ils demandent par exemple la mise en place « d’AG de luttes », où l’on décideraient des moyens d’actions à donner au mouvement entre militants seulement (en excluant les anti-bloqueurs, donc), distinctes des assemblées plus générales où l’on débattrait des questions qui touchent tout le monde comme le blocage.

À ce niveau, je trouve que la situation au Mirail était assez confuse. D’une part tous les militants étaient favorables à un fonctionnement démocratique, mais dans les faits celui ci n’existait pas vraiment. Un tout petit groupe de personnes s’auto-désignaient pour former les tribunes présidant les AG, les mêmes beaux parleurs défilent inlassablement d’AG en AG, certaines des propositions n’étaient pas soumises au vote alors qu’elles auraient du l’être selon les règles du jeu, les votes à main levée étaient comptabilisés avec une mauvaise foi évidente… Autant d’éléments qui ont enflammé les tensions entre pro et anti-bloqueurs, tensions qui n’avaient déjà pas besoin de ça…

J’avoue trouver ça un peu étrange : pourquoi se revendiquer d’un fonctionnement démocratique si dans les faits on ne l’applique pas ? D’autres traditions militantes ont abandonné ce principe démocratique, et ne se portent pas plus mal. Regardez ce qu’il se passe dans les ZAD par exemple. Tout n’est pas systématiquement soumis au vote du groupe, si une action trouve suffisamment de personnes motivées pour la faire, elle se fait, tout simplement. Je trouve cela à la fois plus logique et plus souple. Ça évite les situations un peu idiotes où une action va être votée en AG par plusieurs centaines de personnes, mais le jour J il y a à peine 10 militants sur le terrain. Et donc l’action doit être annulée par manque de personnes motivées. À quoi ça servait de voter dans ce cas si l’on ne comptait pas y participer de toute façon ?

Le fonds de cette question, prosaïquement, c’est d’où l’on tire notre légitimité. Je pense que la tradition militante étudiante, parce qu’elle est encore très influencée par les pratiques syndicales et leur bureaucratie, se base sur une légitimité par les urnes. Il faut que tout soit votée, que tout soit validée par la majorité. Quitte à produire des situations un peu absurdes. Alors qu’en ZAD, j’ai l’impression que la légitimité vient plutôt de l’action elle-même. Si une action fait sens pour assez de personnes pour que l’action puisse avoir lieu, alors elle est légitime de fait.

À ce titre, l’arrivée de Zadistes au Mirail a été l’élément le plus intéressant de cette dernière période de lutte au Mirail. Et, fait amusant, la « ZIC » mise en place (Zone d’interpellation chaleureuse) était à la fin du mouvement le type d’action le plus populaire… alors que c’était un des seuls qui n’aient jamais été voté en AG.

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Remarques sur les manifestations à Toulouse du 22/11

Manifestation Toulouse, 22 novembre 2014, © Pierre Selim (Flickr)

Manifestation Toulouse, 22 novembre 2014, © Pierre Selim (Flickr)

Ce samedi 22 novembre 2014, il y avait deux manifestations contre les violences policières à Toulouse. Pourquoi deux ? La première, prévue de longue date à 15 h, faisait suite aux appels – notamment – du collectif Tant qu’il y aura des bouilles (les zadistes du Testet). Cet appel s’inscrivait dans le cadre d’une « journée nationale de lutte contre les violences policières ». Elle n’avait volontairement fait l’objet d’aucune demande d’autorisation préalable en préfecture, et était donc de fait illégale.

Pourtant, plusieurs orgas traditionnelles de la politique avaient déposé une demande de manif sur cette même thématique. Mais très étrangement, ils l’avaient fait pour une heure différente (11 h) et un autre lieu de départ. Pourquoi ? Le Parti de gauche, Europe écologies les Verts, les syndicats FSU ou Solidaires tenaient-ils à ce point à se distinguer des étudiants et des zadistes ? (Cela dit, je suis heureux de voir que ces orgas s’emparent à leur tour de la question des violences policières et de la répression – ce qui n’était pas vraiment le cas avant. Même si elles ne manifestent pas à nos cotés, c’est un point positif.)

Quoi qu’il en soit, c’est la manif illégale qui a eu le plus de succès. Mais sans surprise, elle s’est faite chargée et gazée par CRS et gens de la BAC, alors même qu’elle était dans sa très grande majorité pacifiste. Quelques remarques sur les événements, un peu en vrac :

— Cette fois les policiers n’avaient visiblement pas prévu de déployer autant de monde que pour le 8. Espéraient-ils que la manif du matin vident les rangs de celle de l’après-midi ? En tout cas, raté ! Il y avait du monde, et ce monde a pu prendre de court  pour un temps  les dites « forces de l’ordre ». Dépassés par le nombre de gens dans la rue, les flics ont du lâché du lest aux manifestants, qui ont pu pénétrer des rues bloquées à l’origine. Cela dit, dès que les flics se sont réorganisés et ont pu recevoir des renforts, ils ont procédé aux habituelles « dispersions » : gazages, matraquages et arrestations.

Le 8, nous avions marché tout juste 500 mètres. Cette fois, partis d’Esquirol, les manifestants ont pu rejoindre Saint-Cyprien, et quelques rues sur les cotés. Il y a donc eu un petit mieux par rapport à la dernière fois. (Mais en même temps, les flics ont réussi à éloigner la foule du centre-ville.) À noter que cette fois, la manif n’avait même pas essayé d’être déclaré. Prévue de longue date, sujet d’appels sur le net, et aussi de beaucoup de bouche à oreille ou de transmissions de pote en pote par sms, mais personne ne l’a déposée en préfecture. Tant mieux. C’est assez incroyable que l’on doive avoir une autorisation pour être dans la rue ! (Et puis la manif aurait sans doute été interdite de toute façon…)

— Progrès aussi sur le nombre de gens : autour de 2000 personnes. Pour une manif non autorisée, c’est quand même énorme. (Surtout que celle du matin, autorisée, a reçu 4 à 5 moins de monde apparemment). Je lis sur Facebook certains commentaires où on parle de « sentiment incroyable de liberté » sur le fait d’être autant, ensemble, dans un tel rassemblement. C’est vrai que c’est beau, et d’autant plus que l’on n’éprouve pas du tout le même sentiment dans les manifs organisées par les gros partis et syndicats, où l’on marche en rangs derrière des sonos trop fortes en criant des slogans idiots… Et en même c’est triste de se sentir libre quand on est dans la rue : ce devrait être normal. Mais non, la rue est autorisé pour les flaneurs-consommateurs devant les boutiques, à la limite pour les fétards le soir, mais pas pour ceux et celles qui veulent en faire un espace de discussion politique.

— Je trouve assez révélatrices les formulations du journal La Dépêche qui affirmait, en amont des manifs, qu’il n’y avait rien à craindre pour la manif déclarée parce qu’elle est le fait d’« organisations connues ». Mais les nouveaux trublions de la politique que nous sommes sont apparemment inquiétants car imprévisibles. Qu’est-ce qu’il peut bien avoir à craindre d’une manif ? C’est quand même dingue qu’on essaye de faire peur en parlant de jeunes qui essayent juste de faire valoir leur opinion. Cela dit, je trouve intéressante cette idée d’apparaitre là où on ne nous attend pas, de brouiller les pistes avec des fausses infos qui circulent partout sur les horaires ou lieux de manifs. Et surtout de ne pas demander l’autorisation pour être dans la rue.

— Encore une fois, il y a eu des actes de « violence » de la part des manifestants (dégradations et renvois de grenades en directions des CRS) seulement à partir du moment où les flics ont gazé / chargé. Même au moment où les quelques CRS du début, trop peu nombreux, se sont complètement fait encerclés par les manifestants, personne ne s’en est pris à eux. Alors même que  pour une fois !  le rapport de force était clairement en notre faveur. Faire croire que les manifestants sont à l’origine de la violence, c’est n’importe quoi. C’est ce que disait  notamment  Mathieu Burnel sur un plateau télé :

À l’évidence, la question de la violence n’est absolument pas posée par les jeunes, ou même les jeunes révolutionnaires, elle est posée par la police. Ceux qui définissent le niveau de la violence, c’est la police et la gendarmerie. Quiconque suggère que ce sont les manifestants qui instaurent le rapport de force, c’est un coup de philosophie politique absolument incroyable où on arriverait à suggérer, ne serait ce qu’un quart de seconde, que ce n’est pas le pouvoir d’état qui réprime le peuple, mais c’est le peuple qui réprimerait le pouvoir d’Etat. Arrêtez de rigoler !

— D’habitude, Policiers et médias tendent à sous estimer le nombre de manifestants. Pour les manifs du Testet, certains font l’inverse. « Ils étaient un millier le 8 novembre », dit France 3, quand nous étions à peine 400. Volonté de faire peur ? Mon dieu, une ville envahie par des gauchos-casseurs !!!

— Un pote digne de confiance me dit avoir vu :

… un homme, cagoulé de noir, qui sort un outil et se met à casser un panneau publicitaire. Puis il range son arme, marche un peu plus loin, et se met a parler dans sa manche. Je n’ai pas de preuve directe que ce soit un flic, et après tout il s’agit peut-être d’un groupe de manifestants organisés qui se parlent par talkie walkie, mais l’hypothèse du flic infiltré est quand même hautement plausible.

Oui, surtout vu les différentes preuves déjà réunies de ce type d’actions de flics qui provoquent la casse pour mieux légitimer leurs interventions (par Reporterre ou par Besancenot).

— Pour finir, le point de la honte distribué à France 3 pour ce reportage assez incroyable ! Les sujets choisis ? Des commerçants de Toulouse qui en appellent à davantage de police contre les manifestants et… les SDF (mais eux disent « clochards » ou « marginaux »…). Un bel exemple qui montre comment les médias dépolitisent complètement les questions de société, et font jouer les sentiments les plus dégueux chez leur public. (Cliquez sur l’image pour voir le replay du 20-11.)

Cliché 2014-11-23 22-38-44

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