Culturez-vous, qu’ils disaient

Louvre the Grand © Storm Crypt (Flickr)

Louvre the Grand © Storm Crypt (Flickr)

C’est un fait bien connu des étudiants en sociologie et anthropologie, sans doute moins de tous les autres : la notion de « culture » au sens de « culture d’un peuple, d’un groupe » a eu énormément de mal à se faire une place en France.

La culture ? France vs Reste du monde

Il faut lire Élias. Dés le 17e siècle en Allemagne on trouve un ensemble de réflexions autour des concepts de civilisation et de culture. Celle-ci peut-être définie comme le « génie d’un peuple », c’est-à-dire les traits caractéristiques d’une population qui permettent de la reconnaitre entre toutes. Même époque, en France, les philosophes des Lumières parlent eux-aussi de culture mais dans un sens tout à fait différent. Rappelant le sens originel du mot (la culture est d’abord la culture de la terre, des champs), ils parlent de culture de l’esprit, cet ensemble d’apprentissages, de travaux, qui permettent de s’élever par rapport à la condition animale.

Être homme, c’est être cultivé ; à l’époque maitriser le grec et le latin classiques par exemple. Pour la noblesse et la bourgeoisie, c’est un moyen de se distinguer de la plèbe. Mais on a là quelque chose de très différent de ce qu’il se passe en Allemagne. L’idée de culture n’est pas associée à un peuple en particulier, au contraire : la culture dans cette acception est culture de l’humanité. La culture au sens français est une prétention à l’universel.

Faisons un grand bond dans le temps et l’espace. États-Unis, début du 20e siècle. Les sociologues américains ont massivement recours à la notion de culture dans leurs études, notamment quand ils essayent de comprendre les interactions à l’intérieur d’une ville comme le font les chercheurs de l’École de Chicago. Il faut dire qu’aux États-Unis la question de l’interculturel se pose d’emblée : déjà parce qu’il y a au sein même de la société la présence de nombreuses communautés amérindiennes, qui s’insèrent mal dans le mode de vie occidental, ensuite parce que les États-Unis forment un pays qui se constitue par l’immigration. On a des centaines d’Irlandais, de Hollandais, d’Allemands, d’Anglais et bien d’autres nationalités encore qui se rejoignent et qui ensemble inventent un pays à partir de rien. Ce mélange d’individus aux origines diverses dans les villes questionne les sociologues.

Et en France ? Quasi rien. On n’utilise tout simplement pas la notion de culture. En vérité il faudra attendre l’apport des premiers africanistes pour qu’émerge enfin une première conception française de la culture. Quand on constate des différences entre deux groupes, on n’utilise pas la variable « culture » comme moyen d’explications. Ce n’est sans doute pas assez objectivable pour les durkheimiens, et on préfère parier sur les classes sociales, l’âge ou encore le genre.

L’universalisme francais s’incarne

Influence de Durkheim peut-être, mais ce dernier n’est-il pas lui-même un pur produit de ce que fait la France, c’est-à-dire avec prétention à l’universel et tutti quanti ?

Autre grand penseur français : Levi-Strauss. En tant qu’anthropologue il se retrouve bien obligé de questionner la notion de culture, mais qu’est-ce qu’il fait ? Il recherche les traits communs à toutes les sociétés humaines à travers le monde. Au parfait contraire des culturalistes américains donc qui, eux, tentaient plutôt de dresser un catalogue des diversités culturelles.

Cette prétention à l’universel typiquement française, on la retrouve parfaitement incarnée dans l’idéal républicain. L’idéal républicain français, c’est l’idée de l’individu universel. Je fais trop vite, hein, mais « Liberté, Égalité, Fraternité » et qui se reconnait là-dedans peut en théorie se sentir Français. C’est pour cela que la France, au contraire de l’Allemagne ou de l’Italie, ne base pas tout son droit à la nationalité sur le droit du sang.

Après cette interminable introduction, venant à la question de départ de cet article : pourquoi la France s’est-elle distinguée de ses voisins européens en inventant cette prétention à l’universalité ?

Structures de parentés en Europe

C’est là que j’en reviens à Todd et son enthousiasmant bouquin L’Invention de la France. Il y développe une méthode originale (exposée dans cette première partie sans suite), l’analyse des systèmes de parenté, qui permet de répondre simplement à cette question.

Il était possible de définir « l’esprit » du peuple allemand étant donné que celui-ci existait. On le retrouve au niveau de la famille traditionnelle allemande qui est de type famille-souche, avec des légères variantes d’Est en Ouest. Pareil pour l’Italie et sa famille communautaire ou l’Angleterre et sa famille nucléaire, aussi loin que les archives nous permettent de regarder dans le temps. Si la méthode de Todd est bonne (et il n’y a pas de raison qu’elle ne le soit pas) et qu’on peut identifier un peuple aux structures de ses familles, aux relations entre les époux, au nombre d’enfants, alors on peut estimer que l’Allemagne, l’Italie ou l’Angleterre sont des pays où l’on trouve à l’origine un seul peuple (« tribus anciennes et minuscules, démesurément gonflées par mille ans d’expansion démographique, pour atteindre aujourd’hui l’échelle de la nation »).

On trouve aussi des pays qui accueillent différentes structures familiales. Tout prés de nous il y a l’Espagne par exemple. Mais cette diversité anthropologique se retrouve au niveau de la diversité politique, et également au niveau de la reconnaissance sociale et publique des différentes cultures qui composent la nation espagnole (les Catalans, les Andalous, etc.).

La France, un pays d’exception

La France est alors une exception parce qu’elle accueille tout un tas de structures familiales, et donc de peuples à son origine, et pourtant il n’y a quasiment pas de reconnaissance publique de différentes cultures. Exemple avec l’occitan qui a le statut de langue officielle en Espagne, en Italie, mais pas en France où elle est pourtant parlée dans tout le tiers sud du pays ! (Enfin… Elle était parlée : faute de politique publique d’apprentissage pendant longtemps, le nombre de locuteurs de l’occitan fond comme neige au soleil. La situation s’est un peu améliorée depuis 1999 et la reconnaissance comme « langue régionale », mais ça reste assez catastrophique.)

En France « on fait comme si », en gros. Comme si on était tous les mêmes, qu’on partageait une même culture, répartie de façon homogène sur l’ensemble du territoire. Cet idéal républicain qui gomme toutes les différences culturelles ne se fait pas sans violences ni conséquences (les Sudistes ou les Bretons ou les Ch’tis, demandez à vos grands-parents comment c’était à l’école s’ils parlaient « le patois »).

Comme conséquence, on a donc cette disparition de toutes les cultures régionales, passées au double rouleau compresseur de l’idéal républicain et du libéralisme qui a tendance à tout homogénéiser pour mieux vendre. Mais on a aussi toutes les violences exercées contre les descendants d’immigrés !

Occitans et Algériens : même combat !

Tout le délire autour de la prétendue « double-culture » des fils-filles et petits-fils-petites-filles d’immigrés, c’est ça. Face à un États français qui a une vision monolithique de la culture, c’est-à-dire qui n’en reconnait qu’une seule de légitime – la sienne, soit blanc, bourgeois et masculin en gros – et qui prend pour une menace toute prétention à se réclamer français et autre chose. Par exemple : « Je veux être français sans oublier l’origine marocaine de ma famille ». Impossible ! te dit l’État. Si tu te réclames d’autre chose tu es forcément autre, donc pas tout à fait français, immigré, étranger, musulman, bref : terroriste quoi !

Revenons à Todd et ses explications. Pourquoi cet idéal républicain aux effets destructeurs a t-il vu le jour en France ? L’historien semble nous répondre : parce que pas le choix. La France était – et reste, en partie – un tel fatras de peuples hétéroclites que faire tenir tout cela ensemble sans passer par l’idéal républicain semblait mission impossible. « La nation française n’est pas un peuple mais cent », répète Todd, « et ils ont décidés de vivre-ensemble ».

On a très envie de le croire mais, en 2013, il serait bon de lâcher un peu la bribe sur cet idéal républicain. Car aujourd’hui, bien loin de permettre le vivre-ensemble, c’est lui qui – il est vrai invoqué par les forces réactionnaires du FN, d’une frange de l’UMP et du PS – met des bâtons dans les roues de tous ceux qui voudraient vivre joyeux et composer leur identité comme il l’entende, bien loin de toute sirène nationale.

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5 Commentaires

Classé dans Régions : histoire & sociologie

5 réponses à “Culturez-vous, qu’ils disaient

  1. On pourrait peut-être interroger les prétentions ahurissantes d’un « Ministère de la culture ». Je n’y avais jamais fait attention, jusqu’à cette conférence gesticulée de Lepage : http://www.scoplepave.org/1-l-education-populaire-monsieur (désolé de citer un lien aussi courru, mais il faut bien commencer par quelque chose, quand on est, comme moi, un peu nouveau dans le domaine).

    Si j’ai bien compris, la finalité de ce ministère est d’atrophier la représentation en nous de ce qu’est la culture. C’est encore un canal entre les rives duquelle on est invité à moutonner. Un couvercle ?

    Oui la France est riche d’être au ressac du vieux monde. Tout lui arrive dessus. Mais les gouvernants, me semble-t-il, ont d’autres visées que d’en développer le génie propre. La culture actuellement en formation est plus universelle que jamais, mais aussi tellement peu fondée sur une éthique : c’est KFC, Ikea, Lidle, Sony qui en sont des balises. Grâce à elle, on est à l’aise aussi bien en Espagne qu’en Crète, qu’en Chine, qu’au Canada. Ces repères deviennent nos repaires. Nous sommes alors mondialement prévisibles.

    Je vais suggérer à un camarade de venir vous lire. Ne pourrait-on vous inviter à poster quelques billets bien réussis sur notre magazine ELP ? Nous y avons 5000 à 7000 visiteurs mensuels. http://www.ecouterlirepenser.com/index.htm

    Todd est très amusant. J’aime ses pratiques détendues de l’exploration intellectuelle. Dans les conversations il n’a jamais peur de se gaufrer. Quand cela lui arrive, il reconnaît un point faible, il se relève, il prend connaissance du manque, et poursuit ses recherches en tenant compte du trou qu’il lui faudra combler pour recommencer à penser efficacement. Par conséquent je me demande si Todd est vexable ? J’ai bien l’impression que non. Allez, je m’abonne, c’est trop bien par ici !

    • Oui j’ai découvert ce monsieur Todd il y a peu et je suis en train de devenir un membre à temps plein de son fan club (si quelque chose de ce genre existe). Non seulement ses livres sont stimulants, ses démonstrations brillantes et ses points de vue font du bien (enfin un auteur positif, qui ne parle pas en terme de crise, de déclin et autres déprimes de cet acabit), mais en plus le voir en conférence c’est l’aimer forcément, avec ses petites blagues, ses théories inventées sur le tas parce qu’il tente, toujours en éveil, de proposer des pistes, sans cette « peur de se gauffrer », ses longs exposés qui restent passionnant…

      « la France est riche d’être au ressac du vieux monde »
      J’adore cette phrase ! Très belle.

      « Ne pourrait-on vous inviter à poster quelques billets bien réussis sur notre magazine ELP ? Nous y avons 5000 à 7000 visiteurs mensuels. http://www.ecouterlirepenser.com/index.htm »
      Oh je suis touché d’une telle invitation ! Je ne connaissais pas ce site. En quoi consiste-t-il exactement ? C’est une sorte de vitrine avec plein de fiches de lecture ? En tout cas je suis toujours motivé pour de nouvelles collaborations !

      • Écouter-Lire-Penser est un collectif d’écriveurs dilettantes ayant des choses à dire, et qui tous commencent à posséder une certaine tenue littéraire. Cependant, en souvenir du bon vieux temps, nous accueillons des nouveaux, même si leur style n’est pas encore trouvé, et qu’ils sont encore un peu bancals. Car se frotter aux autres fait progresser très vite.

        Rien de tel pour vous, qui semblez savoir écrire comme vous pensez, clairement et proprement. Vous feriez honneur au nom de ce site.

        La forme est ancienne, sans commentaires, sans interactivité, et devrait être revue cet été. Les gens contribuent par des petits textes en tous genres, dont ils sont fiers, pour les partager avec les autres. Notes de lectures, comptes-rendus de visionnages, récits variés, fictions, poèmes, essais. Allez donc voir ce que j’y ai posté : http://www.ecouterlirepenser.com/textes/elp_berger.htm pour vous faire une idée de la présentation, encore un peu bidouillée.

        De Cyl, j’aime beaucoup ses trois poésies, et beaucoup moins le reste, qui met pourtant le boss Ducharme en transe : http://www.ecouterlirepenser.com/textes/elp_cyl.htm

        Pour voir un monstre de l’écriture, voici Laurendeau :
        http://www.ecouterlirepenser.com/textes/elp_laurendeau.htm

        Sinon, la maison d’édition http://www.elpediteur.com/ qui est notre petite création collective, a trouvé une forme de présentation mieux fichue. Mais on attend l’encodage Drupal qui ouvrira à plus d’interactions avec les visiteurs.

      • Je viens de farfouiller longuement sur ce site et celui de l’éditeur numérique et ai déniché de jolis textes !
        Et bien je serai ravi de proposer un billet à l’occasion si vous êtes d’accord !

      • Mais oui nous sommes d’accord !

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