Il y a 800 ans en pays d’oc…

… Deux armées se préparaient pour un choc décisif, une bataille devant les portes de Muret où se jouait le sort et l’avenir de ce pays compris entre Massif Central et Pyrénées, mer Méditerranée et océan Atlantique.

Représentation de la bataille de Muret

Représentation de la bataille de Muret

Mise en contexte. L’an 1000 avait vu fleurir, un peu partout en Europe, des mouvements de « retour aux sources du christianisme » (Luquet-Juillet). Le peuple, en majorité pauvre et illettré, s’y détournait du clergé « officiel », vu comme trop corrompu et trop éloigné de la populace. Ainsi naissaient un peu partout des mouvements que l’on analyse parfois comme des précurseurs d’extrême gauche. En effet, ils rejetaient les autorités politiques et religieuses, manifestaient une volonté d’auto-organisation, promouvaient plus d’égalité entre les sexes (cf. les « parfaites » cathares par exemple, jouissant des mêmes droits et devoirs que les hommes, quand les Catholiques « classiques » en étaient encore à débattre pour savoir si, oui ou non, les femmes avaient une âme), refusaient qu’on puisse vivre du travail des autres et même… faisaient l’apologie du végétalisme. Puis, « comme une proto-étoile qui se rétracte » (dixit Le Roy-Ladurie), le mouvement s’est concentré sur sa base, c’est-à-dire le pourtour méditerranéen septentrional. Au début du 13e siècle existaient ainsi les Vaudois, les Bogomiles, les Patarins… et, ceux qui nous intéressent, les Cathares.

La particularité du catharisme, bien implanté en Occitanie, c’est qu’il n’avait pas trouvé des adeptes que dans le bas-peuple mais qu’il avait su trouver des adeptes puissants, ou au moins des alliés, jusque dans la haute-noblesse. La situation semblait si préoccupante pour l’avenir du clergé catholique dans cette région que le pape Innocent III intercéda plusieurs fois en direction du roi de France Philippe-Auguste pour ce que celui-ci mène une guerre de croisade dans le Midi.

Enluminure sur la bataille extraite de La Canso

Enluminure sur la bataille extraite de La Canso

Plusieurs fois, Philippe-Auguste refusa. Il est vrai qu’il avait d’autres chats à fouetter. Le conflit contre les Anglais était vivace et, d’ailleurs, un débarquement en Angleterre se préparait. De l’autre coté, le Saint-Empire ne cachait pas ses ambitions guerrières. En somme le roi de France avait besoin d’hommes pour se battre et il avait beaucoup à perdre et peu à gagner à s’engager dans une croisade contre les Cathares.

La situation aurait pu se maintenir longtemps si, le 13 janvier 1208, le légat du Pape Pierre de Castelnau n’avait été assassiné d’un coup de lance par un des membres de la famille du Comte de Toulouse. Fou de rage, le Pape multiplia les appels à la croisade en sommant les Anglais, les Français et les Allemands de faire la paix pour punir ces « hérétiques ». Si Philippe-Auguste continua de faire la sourde oreille, ce ne fut pas le cas de son peuple et de ses vassaux, profondément pieux, qui commencèrent à s’organiser. Le roi de France aurait pu faire tout arrêter, mais cela aurait été défier franchement l’Église. Il laissa donc faire, espérant peut-être tirer quelques bénéfices de ce conflit par la suite.

Une armée se mit donc en route ; à sa tête, Simon de Montfort, qui allait se révéler être un grand stratège et un combattant infatigable. Passons les détails : en 1213, les Français avaient conquis un grand nombre de places et de châteaux en Occitanie. Mais l’armée croisée s’épuisait, des désaccords importants entre Simon de Montfort et les autres seigneurs risquaient de voir se terminer brusquement la croisade, et surtout Toulouse, la principale ville du pays d’oc, restait insoumise. De l’autre coté le roi Pierre II d’Aragon s’était enfin décidé à intervenir aux cotés du comte de Toulouse, espérant sans doute réaliser le vieux projet de son père d’un « royaume à cheval sur les Pyrénées ». Une bataille décisive s’annonçait donc, le vainqueur gagnerait l’Occitanie. Elle eut lieu devant les portes de Muret, dans l’actuelle Haute-Garonne.

Miniature du 13e, bible de Maciejowsky

Miniature du 13e, bible de Maciejowsky

Les Occitans et les Catalans alliés étaient supérieurs en nombre. Tout porte à croire qu’ils auraient du gagner. Mais, peut-être parce qu’ils étaient trop confiants, la bataille tourna mal. Le roi d’Aragon chargea dans la mêlée et, par une manœuvre astucieuse de Simon de Montfort, se retrouva isolé au milieu de chevaliers français. Il fut tué. La nouvelle de sa mort ne tarda pas à se répandre dans les rangs occitans et ce sont les trois-quarts de l’armée coalisée qui s’enfuirent de cette bataille, sans avoir combattu. Un véritable fiasco pour l’Occitanie.

Bientôt le Midi tournerait définitivement le dos à la Catalogne et l’Espagne, rattaché pour des siècles à la France du Nord. Le paysage de l’Europe occidentale que nous connaissons actuellement s’est joué au 13e siècle.

ET SI… C’est ce que nous propose d’imaginer le documentaire de France 3 qui sera diffusé dimanche 15 septembre 2013 à 11h 30. Et si les Occitans n’avaient pas perdus sous les remparts de Muret ? « Quelles conséquences pour l’Occitanie et la Catalogne ? Que serait aujourd’hui l’État français ? L’Europe ? Comment l’Église catholique aurait évolué si le catharisme n’avait pas été éradiqué ? »

Pour une fois, je fais donc de la pub pour la télé ! Dimanche, tous à vos écrans !

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2 Commentaires

Classé dans Régions : histoire & sociologie

2 réponses à “Il y a 800 ans en pays d’oc…

  1. A ce niveau-là, c’était de la bêtise plus qu’un surcroit de confiance.

    Simon de Montfort n’avait que 800 à 1.000 chevaliers à sa disposition (plus la piétaille qui accompagne les chevaliers) face à une armée comprenant environ 3.000 chevaliers et 40.000 fantassins. Notons au passage qu’une grande partie de l’armée levée par les catalans et occitans est constituée de gens peu armés et entraînés, avides d’en découdre.

    Les comtes de Toulouse, Foix et Comminges n’ont eu d’autre choix que d’implorer l’intervention de Pierre II d’Aragon, sachant très bien que de lourdes questions territoriales viendraient après une éventuelle victoire contre les forces croisées. Pierre II, en plus de ses visées sur le Lengadoc, accuse Montfort de mener une croisade pour son profit et non pour des motifs religieux. Il suggère aux croisés de venir affronter les Maures (qu’il a brillamment combattu), source de son immense prestige. De plus, Pierre II est un « bon chrétien », agissant comme une caution morale auprès des cathares.

    Malheureusement… sous la tente de commandement, ce funeste jour, on trouve le roi d’Aragon ; les comtes de Toulouse, Foix et Comminges et les principaux barons et chevaliers. En lieu et place des préparatifs tactiques, on vide des tonneaux de vin et on se propose de partir à l’assaut de Muret céans. Seul Raymond VI est sobre, il tente de raisonner ses compères, mais ces derniers le raillent et l’accusent même de lâcheté. Raymond VI propose d’attendre la charge de Montfort et de les réceptionner avec des piquiers et des barrages : c’est peine perdue. Bref, de la logique du cerveau, on passe à celle des couilles, ou de l’honneur comme on le dit si bien.

    Jour d’autant plus funeste que dans les rangs de Montfort, on flippe. Sérieusement. On tente de négocier même, mais sans succès. Montfort en est presque heureux, lui veut en découdre. Lorsqu’il apprend l’avancée des toulousains, il quitte l’Eglise pour se mettre en selle. S’ensuit une successions de désagréments qui apparaissent comme de mauvais présages et contribuent à faire fondre le moral des croisés. Montfort tombe même de son cheval alors qu’il vient de se hisser dessus. L’avant-garde toulousaine s’esclaffe et conspue Simon, qui réplique : « Riez, riez de moi, mais sachez que j’ai confiance en Dieu ! C’est moi qui vais rire ce soir et crier victoire. Je vous poursuivrai jusqu’aux portes de Toulouse… »

    Le plan de Montfort ? Simple et redoutable : charger le camp des cathares pour faire sortir le plus de soldats en-dehors des fortifications et autres briseurs de cavaleries, puis les entraîner en rase campagne où ils ne constitueront plus qu’une proie facile.

    Il y eut quelques moments-clés dans cette bataille. Ainsi, l’attaque prompte de Montfort surprend la beaucoup trop confiante armée arago-languedocienne… au moment du repas. Ces derniers s’équipent en hâte et partent contrecarrer l’assaut des croisés, notamment par un premier détachement mené par le comte de Foix. Ceux-ci sont rapidement défaits par les chevaliers croisés, et ce beau carnage se déplace jusqu’à Pierre II d’Aragon, encore en train de s’équiper. Deux croisés français, Alain de Roucy et Florent de Ville, tuent tous ceux qui croisent leur chemin jusqu’à ce que de Roucy donne un coup d’épée à celui qu’il croie être le roi d’Aragon, le tuant sur le champ, avant de douter : « Ce n’est pas le roi, le roi est meilleur chevalier. »
    – « Le roi, le voici ! » répond le royal personnage avant d’occire un chevalier français. Trop présomptueux, peut-être trop aviné, car Pierre II se fait charger par les chevaliers nommés ci-dessus et leurs écuyers, avant de périr sous le nombre.

    Une immense désorganisation en découle : c’est la débandade dans le camp des languedociens, pris au piège par Simon de Montfort en rase campagne. C’est un carnage, plus de 15.000 hommes mourront par l’épée ou la noyade.

    De Montfort, après cette victoire inespérée, dépossèdera lourdement les nobles languedociens. Ceci entretiendra un très lourd climat de haine et de vengeance à l’égard de l’occupant, qui trouvera son paroxysme lors du siège de Toulouse. Siège qui provoquera la mort de Simon de Montfort (la tête broyée par une munition d’un pierrier qui, dit-on, était manipulé par des roturières toulousaines), malgré le soutien du dauphin de France, venu à la tête d’une immense armée. Ce dernier partira au bout de quarante jours, une fois sa quarantaine de croisé achevée.

    • Oui, et le Comte de Toulouse qui, vexé parce qu’on n’écoute pas son plan de bataille, se retire dans sa tente… pas très malin de bouder dans ce moment stratégique…
      Merci pour toutes ces précisions qui montrent bien que l’histoire se joue quand même sur des anecdotes assez incroyables !

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