Note de lecture : Le Mystère français

Un peu plus de trente ans après avoir publié L’Invention de la France, Todd et le Bras remettent ça : à l’aide d’une méthode cartographique affinée au niveau municipal, ils décortiquent à nouveau la France en long, en large et en travers afin d’en saisir les persistances et les mutations. L’objectif avoué est de comprendre les transformations de la société française entre 1980 et 2010 (en gros depuis la sortie de la période industrielle) en tenant compte des structures héritées du passé.

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La thèse du bouquin de 1981 (compte-rendu ici) était simple mais originale : contrairement à la plupart des pays d’Europe, la France n’a pas à son origine un peuple mais cent, et ils ont décidé de vivre ensemble. Ce mescladis de cultures et de formes familiales différentes explique d’abord les idées bien françaises d’individu universel, ou d’idéal républicain. (La France ne reconnaît pas d’Occitans ou de Bretons mais seulement… des Français, théoriquement tous égaux.) Le deuxième point de l’argumentation des démographes-anthropologues est de dire que ce découpage du territoire en différents espaces culturels, héritage donc d’une histoire mouvementée, est toujours pertinent. À grands renforts de cartes, les auteurs nous prouvent alors que quelque soit l’indicateur que l’on choisisse, il existe des réalités régionales bien distinctes : on ne se suicide, ni ne se marie, ni ne vit de la même façon à Brest qu’à Marseille, à Metz qu’à Limoges, à Rouen qu’à Dijon.

On peut résumer le plan du Mystère français en 3 grands axes : une présentation des fondements anthropologiques et religieux de la France, qui expliquent des logiques inégalitaires sur le territoire, et enfin une analyse des comportements électoraux.

Le Bras et Todd

Le Bras et Todd – photo Rudy Waks pour L’Express

Fondements anthropologiques et religieux

La première partie de l’ouvrage est consacrée à une réactualisation du découpage du territoire. Todd et Le Bras gardent la même thèse qu’en 1981 mais ils en affinent l’analyse. Pour résumer, ils utilisent deux indicateurs anthropologiques et un religieux pour partager l’espace français en différents pôles, avec à chaque fois des zones intermédiaires.

  • les structures familiales. Opposition d’une France des familles souches (Occitanie + Alsace-Lorraine) à une France des familles nucléaires (Bassin Parisien large + Ouest Intérieur + bordure méditerranéenne)

  • les modes d’habitats. Opposition de populations dispersées en hameaux (Occitanie + Bretagne) à des populations regroupées en gros villages (Nord-Est)

  • les pratiques religieuses. Opposition d’îlots où la pratique religieuse est encore présente, où il y a persistance du fait religieux (Massif Central, Pays Basque, Bretagne, Alsace) à un axe très tôt émancipé du catholicisme (zone centrale autour du bassin Parisien qui pointe jusqu’à Bordeaux)

Bien que ne se recoupant pas totalement, il y a un lien assez fort entre ces trois variables. Ainsi les régions où l’habitat est dispersé ont tendance à abriter des familles complexes et un catholicisme tardif et les régions d’habitats groupés abritent davantage des familles simples et laïques. Ce sont des tendances et il y a bien évidemment des exceptions, mais Todd et Le Bras nous prouvent que les divergences sont plutôt des questions de gradations.

Pour schématiser, on peut dire qu’il existe en quelques sortes deux France. Une première France centrale, laïque, de familles nucléaires, où domine l’idéal égalitaire (c’est cette France là qui a été le moteur de 1789). Et une France des périphéries, de familles complexes, qui historiquement a été déchristianisée beaucoup plus tard, où domine l’idéal d’autorité.

Cartes et données statistiques à l’appui, les auteurs nous prouvent que ces structures antiques ont toujours des effets très concrets dans le présent. Le catholicisme, par exemple, on pourrait le croire mort parce que la pratique religieuse ne va pas fort depuis de nombreuses années. Et pourtant les zones anciennement les plus religieuses se comportent très différemment des zones autrefois les plus laïques, elles résistent mieux à la crise alors qu’elles connaissent les mêmes difficultés, etc. Todd et Le Bras parlent donc de « catholicisme zombie » — mort mais actif quand même.

Todd

Todd – photo Rudy Waks pour L’Express

Nouvelles inégalités culturelles et économiques

N’en déplaise aux économistes qui parlent de « trente piteuses » pour caractériser les années suivant les Trente Glorieuses : pour les démographes, l’éducation est un meilleur indicateur pour mesurer l’état de santé d’une société que le taux de croissance capitaliste. Et à ce titre-là nous vivons des années pas si mal que ça.

En effet, le niveau général d’instruction a augmenté de façon assez spectaculaire. Cependant ce mouvement d’éducation ne s’est pas fait de façon homogène sur l’ensemble du territoire.

Phase 1. La poussée de l’alphabétisation trouve toute son intensité dans le Nord-Est, si bien que certains observateurs comparent un Midi arriéré à un Nord cultivé. Phase 2. Mais cette réalité ne dure qu’un temps puisque quelques décennies plus tard la carte des bacheliers montre une Occitanie qui a largement supplanté le Nord, où les jeunes vont davantage à l’usine qu’à l’école. Phase 3. Les diplômés du supérieur se concentrent dans les territoires du « catholicisme zombie ».

Mais, si le niveau général d’éducation a partout augmenté, on assiste à un découpage des territoires français entre zones plébiscités par les classes moyennes intellectuelles et les classes moyennes techniques.

Le Midi et la Bretagne sont quasi entièrement désindustrialisés, ainsi que les agglomérations en général. Ces zones sont également celles qui ont le plus bénéficiées de la poussée éducative. Ainsi on retrouve essentiellement dans le Nord-Est, et plus particulièrement encore dans ses zones rurales, loin des préfectures, les plus forts taux d’ouvriers. « Nous dépendons toujours pour notre niveau de vie de la Haute-Normandie, du Nord-Pas-de-Calais et de la Picardie », alors même que ces régions se vident et sont culturellement dominées. Drame économique en perspective.

D’autre part les inégalités économiques ont augmenté partout en France comme d’ailleurs en Europe. Mais, encore une fois, cela ne se fait pas de façon homogène.

Et là il y a paradoxe : les régions les plus attachées culturellement à l’idée d’égalité sont celles qui ont su résister le moins à la montée effective des inégalités. Ainsi le « centre » (compris comme un vaste croissant reliant Paris à Bordeaux) réalise ce paradoxe en étant la zone la plus attachée à l’égalité dans l’idéologie (c’est le foyer révolutionnaire de 1789) mais qui est, dans les faits, le moins égalitaire. De l’autre coté l’Occitanie et la Bretagne, anthropologiquement régions plutôt portées vers les héritages inégalitaires et le respect de l’autorité, sont dans les faits les endroits où les inégalités sont les plus faibles.

Ce paradoxe se retrouve en Europe, avec une Allemagne ou une Suède qui sont concrètement des pays assez égalitaires alors que leurs traditions culturelles ne font pas de l’égalité un principe fort (familles-souche, protestantisme…).

Carte tirée du livre

Carte tirée du livre

Votes et déterminants anthropologiques

À la dernière présidentielle, on voit une certaine partition Est/Ouest avec un vote PS très fort en Bretagne et Midi-Pyrénées et un vote UMP à l’Est. Ce découpage révèle une vieille lutte entre les régions d’habitat dispersé et celles d’habitat groupé.

C’est d’abord paradoxal, on l’a déjà dit, parce que les régions historiquement attachées à l’égalité ne sont plus celles qui votent à gauche. En même temps c’est compréhensible. Ces trente dernières années ont vu le paysage français de métamorphoser avec la concentration puis l’étalement urbain. Mais ce phénomène a eu des effets très divers selon les régions et leur mode d’habitat. Dans les régions d’habitats dispersés (en Occitanie ou en Bretagne par exemple), « la rencontre, jusqu’à-là difficile, a été facilité par la mutation du mode de vie ; l’automobile et les grandes surfaces y permettent une sociabilité nouvelle ». À l’inverse en zone d’habitat groupé (Alsace-Lorraine par exemple), la vie qui avait toujours été collective « a été vidée de son contenu » parce que les réseaux de sociabilité ont été broyés par la ville.

C’est sur ce vide que prospère le FN, et de ce point de vue il est assez logique de voir l’extrême-droite gagner de la place en Provence ou dans le Nord-Est, régions où l’habitat groupé y était le plus marqué. En même temps la géographie des votes FN bouge géographiquement, mais elle bouge selon un schéma bien connu. C’est à peu près le même que celui suivi par la poussée éducative du siècle dernier (notons au passage que c’est également le même que les axes de peuplement au néolithique, ceci expliquant sans doute cela), le FN suit les grands axes de diffusion, partant de Lorraine et de Provence pour prospérer le long de la Garonne et du Rhône. À terme on peut faire le pari que le FN va perdre ses bases et qu’il va se stabiliser dans les régions précocement déchristianisées, occupant alors les mêmes places que l’ex PCF. Mais on peut aussi faire le pari que le FN s’écroulera encore plus vite que le PCF, parce que son idéologie sera en contradiction avec les traditions culturelles de ses régions d’implantation. À ce titre, le vote FN apparaît bien comme un vote d’opposition puisqu’il s’implante dans les provinces les plus habituées à la contestation.

Pour conclure, les auteurs avancent trois points.

  • D’abord, il convient de dire que la France ne va pas si mal que ça. Certes il y a le déclin industriel et les effets néfastes de la libéralisation, mais il faut garder à l’esprit que notre pays a mieux résisté que ses voisins à la montée des inégalités, qu’il reste un pays où l’éducation et le système de protection sociale marchent bien, encore aujourd’hui. Enfin, il y a la montée du FN mais on a vu que sa capacité d’expansion est assez limité.

  • Ensuite, il s’agit de regretter l’incompétence des responsables politiques qui gouvernent un pays dont, finalement, ils ne connaissent rien. Face à la lecture simpliste des « experts » économiques et libéraux, il s’agit de présenter les déterminants anthropologiques et religieux qui jouent un rôle bien plus important dans la vie sociale et économique du pays.

  • Le dernier est en lien avec celui précédent : la prise en compte de ces déterminants est d’autant plus nécessaire que les analyses des auteurs montrent bien que, dans un contexte de crise, le vieux fond anthropologique a plus d’effet que jamais. Ainsi, dans un mouvement global de mondialisation, certains pays homogènes comme l’Allemagne s’en sortent plutôt bien ; mais d’autres, culturellement variés, comme l’Italie, l’Espagne et la France, voient le risque d’une sorte d’éclatement de leur unité (exemple de la Catalogne ou l’Italie du Nord qui essayent d’échapper au reste de leur pays). Et cet éclatement est renforcé par la méconnaissance des élites politiques qui, quand il parlent de « réforme », ne demandent finalement qu’à élaguer, qu’à exclure une partie de la population, parce que celle-ci est vu comme non-utile.

En somme, plutôt que de chercher chez nos voisins des modèles de comportements, il s’agit d’apprendre à connaitre notre propre diversité. Notre pays est hétérogène, et c’est plutôt une force, seulement il s’agit de comprendre les différences et les complémentarités entre les territoires français afin de pouvoir s’en servir comme levier.

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Classé dans Régions : histoire & sociologie

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