Intersexes, bisounours et charcutiers (Au delà de la dualité des sexes 1)

Tout commence pour moi en janvier 2010. Au hasard d’un rayon de la bibliothèque de Montauban, je tombe sur un bouquin qui accroche mon regard. Ce n’est pas grâce à la beauté de sa couverture – très sobre – mais plutôt par le fait de son titre, réveillant en moi quelques obscurs souvenirs et désirs : Sexe, genre et sexualités. C’est signé Elsa Dorlin, qu’à l’époque je ne connaissais pas encore, et qui s’avère être une enthousiasmante philosophe féministe contemporaine. De quoi ça parle ? De plein de choses, sur lesquelles il faudrait un jour que je prenne le temps de gratter un élogieux billet. Mais entre autres choses il y a ça : une déconstruction de la notion de sexe. Figurez-vous que notre bon vieux modèle de la dualité des sexes – Mâle/Femelle – ne repose sur aucun véritable fondement biologique, que cela relève davantage d’une construction idéologique et politique. Petite révolution dans ma tête et ouverture des possibles fantastique pour mon imagination érotico-politique qui n’en demandait pas tant. Depuis, j’ai creusé les pistes ouvertes par ce livre et le temps est venu de vous proposer un petit récapitulatif de tout ce que j’ai appris.

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Partie 1 : Intersexes, bisounours et charcutiers

Le sens commun pose comme une évidence l’existence de deux et seulement deux sexes. D’un coté, les hommes ; de l’autre, les femmes. C’est l’évidence après tout, il suffit d’ouvrir les yeux dans la rue pour se rendre compte que l’humanité se partage en deux groupes. Tout se complique déjà lorsque l’on intègre une place, au milieu des deux catégories précédemment citées, pour les intersexes (les anciennement appelés hermaphrodites). Qui c’est ceux-là ? Et bien tous ceux qui, à la naissance, ont un sexe tellement zarbi qu’on ne peut les ranger dans une des case « homme » ou « femme ». Des sortes d’erreurs de la nature, donc ? me dites-vous. Et bien non. Je cite Dorlin :

Le problème n’est pas que le corps n’a pas de sexe ou n’est pas sexué – il l’est ; le problème n’est pas que le processus physio-anatomique de sexuation n’a pas fonctionné – il l’a fait ; le problème, pour les médecins, est qu’il a mal fonctionné : il n’a pas donné lieu à une identité sexuelle identifiable comme « mâle » ou « femelle ».

Ces enfants sont donc nés avec un sexe qui, la plupart du temps, est tout à fait fonctionnel : ils peuvent avoir des relations sexuelles, du plaisir, et sont tout à fait fertiles. Mais, on le comprend bien, ce sexe n’est pas conforme à l’idée que les médecins – et malheureusement les parents, affolés, qui mal renseignés peuvent provoquer des catastrophes – se font d’un sexe normal. Dans un grand nombre de cas, ces bébés tout juste nés passent donc par la case Bloc Chirurgical pour subir opération sur opération, dans le but de leur bricoler, à partir de leur engin naturel mais non-conforme aux standards, un pénis ou un vagin artificiel mais conforme aux standards. Au besoin, on drogue le gamin aux hormones pour que son corps s’adapte mieux encore à son sexe d’adoption.

Il y a deux drames dans cette affaire. Le premier, c’est le mépris total vis-à-vis de l’enfant. Dans le meilleur des mondes, on le laisserait grandir avec son sexe zarbi et ça ne lui poserait aucun souci (mais on me fait signe à l’oreillette que Bisounours n’est pas de ce monde, pas plus que mon utopie). Avoir un sexe non-conforme à ce qui est habituellement attendu, ça peut effectivement poser des problèmes, mais rien de dramatique non plus dans les premières années du gamin. Il s’agirait donc d’attendre, de laisser l’enfant grandir, se choisir une identité. Si on lui fabrique artificiellement et précocement un vagin et que, les années passant, il se découvre attiré par les camions, la couleur bleue et le football (bouuuh les clichés… je sais, je sais), on fait quoi ? Ben rien, il est trop tard. On lui aura imposé une identité sexuelle alors que rien ne pressait, qu’on avait le temps de laisser l’enfant choisir.

L’autre drame, c’est qu’entre chirurgiens et charcutiers la frontière est mince. L’objectif d’une opération de réassignation de sexe (parce que c’est comme ça que ça s’appelle), c’est de faire un sexe qui fait naturel, capable d’uriner et de pénétrer ou d’être pénétré. La sensibilité, la capacité à éprouver du plaisir, on s’en fout un peu. Et c’est pas parce que techniquement c’est trop compliqué, non, puisque il paraît que la chirurgie d’autres pays y parvient très bien. Mais bon…

Certes, me dites-vous, mais ces intersexes, ça ne représente quand même qu’une infime minorité. Et bien… non, encore une fois. Officiellement, 2 enfants sur 100 naissent intersexes. Ce n’est pas énorme mais c’est quand même loin d’être négligeable. Des statistiques contestataires, par exemple celles produites par le RIFE (le Réseau des intersexué-e-s francophones d’Europe qui, logiquement, militent pour qu’on arrête de les charcuter) estiment que 5 à 15% de la population humaine présente un certain degré d’intersexualité.

Qu’en est-il réellement ? Où placer la frontière entre intersexualité et normalité ? Rendez-vous au prochain épisode !

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Classé dans Sexes, genre, sexualités

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