Fixer la frontière (Au delà de la dualité des sexes 2)

(Suite de cet article.) Qu’est-ce qu’un sexe normal ? Comment différencier à coup sûr pathologie intersexuée et « vrai » sexe ? Quel est le point de séparation exact entre le Mâle et le Femelle pour les humains ?

Partie 2 : Fixer la frontière

Quand un bébé nait intersexe et qu’une opération de réassignation de sexe est envisagée, une commission de spécialistes se réunit qui va décider de quelle façon bricoler le sexe zarbi de l’enfant. Le but : en faire un sexe crédible et conforme. Ces « spécialistes » – chirurgiens, urologues, endocrinologues, psychologues et travailleurs sociaux – se basent sur 4 critères : l’apparence extérieure des organes génitaux, les gonades (ovaires ou testicules), les hormones, les chromosomes. En fonction de si l’enfant penche plutôt du coté garçon ou plutôt du coté fille, on l’opère. Mais la possibilité technique joue aussi un grand rôle : alors qu’il est possible de faire un vagin à partir de n’importe quel corps, un pénis est techniquement plus difficile à réaliser.

Genderfuckers, même tout nus

J’ai beau l’avoir vu mille fois, je trouve cette photo SUBLIME

Ça vous étonne peut-être qu’il faille multiplier les critères pour déterminer de quel sexe l’enfant est le plus proche… C’est que médecins et biologistes ont du mal à se mettre d’accord sur le marqueur qui signifierait le « vrai » sexe. Il faut dire que les choses ne sont pas simples…

À première vue il suffit de regarder l’apparence des organes génitaux. Mais, on l’a vu avec les intersexes, parfois cela ne suffit pas. Alors on se penche du coté des gonades. Mais on tombe sur le même problème : il n’y a pas toujours testicules OU ovaires mais parfois majoritairement de l’un et un peu de l’autre, ou alors les deux mais un seul est en état de marche, ou alors on a quelque chose entre les deux… Bref, les gonades ne forment pas plus un bon critère que le sexe génital. On se penche alors sur les hormones. Là, c’est encore pire. Non seulement il n’y a pas d’hormones typiquement mâle ou femelle (la testostérone par exemple est produite par tous les corps, même si les hommes en moyenne en produisent plus que les femmes), mais en plus c’est quasi mission impossible de fixer un seuil qui tranche coté mâle/coté femelle. La philosophe Beatriz Preciado s’est penché sur la question est parle de « chaos épistémologique » et de « vaste domaine de non-savoir » à propos des hormones :

Après avoir examiné plusieurs manuels d’endocrinologie clinique, nous pouvons affirmer que la quantité « normale » de testostérone produite par les biohommes et les biofemmes semble toute relative, ou du moins sujette à d’importantes variations d’interprétation. Par exemple, les valeurs moyennes de testostérone dans le sang des corps considérés comme politiquement mâles varient entre 437 et 707 nanogrammes par décilitre. Mais certains corps ne produisent que 125 nanogrammes par décilitre et leur assignation sexuelle est masculine. Selon un autre manuel d’endocrinologie clinique, la quantité « normale » de production de testostérone chez un biohomme adulte varie entre 260 et 1000 nanogrammes par décilitre de sang. Elle peut monter à 2000 nanogrammes pendant l’adolescence.

Il y a des différences de moyenne entre hommes et femmes qui n’empêchent pas une bonne partie des femmes de produire davantage de testostérone qu’une partie des hommes. Et c’est pareil pour les œstrogènes et les autres hormones sexuelles. Si vous ajoutez à cela que le niveau seul d’une hormone ne signifie pas grand chose puisque, à taux d’exposition égal, tous les corps n’ont pas les mêmes réactions face aux hormones… En fait, concrètement, on a encore du mal à comprendre les logiques d’actions des hormones… Preciado encore :

La testostérone augmente le désir de fumer, mais la consommation de cigarettes fait baisser la production de testostérone ; la testostérone augmente l’agressivité et la libido, alors que baiser et réagir avec agressivité augmentent les niveaux de testostérone. Le stress inhibe la production de testostérone… Finalement, nous sommes face à un vaste domaine de non-savoir.

On oublie donc les hormones pour trancher le débat homme/femme, ça ne marche pas. Il reste les chromosomes. À l’école on apprend que un homme = XY et une femme = XX. Dans la majorité des cas, c’est effectivement ce qu’il se passe. Pourtant, pourquoi fermer les yeux sur tous les cas non standards ? Surtout que ceux-ci sont nombreux. Citons cette fois Joëlle Wiels, généticienne :

À coté des formules « standard », qui sont évidemment les plus nombreuses, on trouve de très nombreuses autres formules… On ne peut qu’être frappé par le nombre non négligeable de personnes présentant des chromosomes sexuels « non-standards ». on peut par exemple estimer à 60 000 le nombre de Françaises ayant trois chromosomes X ou plus, et à 60 000 également les Français possédant deux X et un Y.

Voici les principales formules non-standards : XO, XXX, XXXX, XYY, XXY, XXYY, XXXY. En plus, il faut compter sur les formules standards qui n’aboutissent pas au résultat attendu. Ainsi on peut tout à fait avoir un XX et être mâle, ou XY et être femelle.

C’est compliqué n’est-ce pas ? Julien Picquart, journaliste, récapitule :

Ce débat autour du nombre de sexes ne pourrait avoir lieu s’il ne s’avérait extrêmement difficile de définir un sexe par rapport à l’autre (ou aux autres). A première vue, il devrait pourtant suffire de regarder les organes génitaux. C’est d’ailleurs ce que l’on fait encore aujourd’hui. Mais les variations du développement sexuel nous montrent que c’est parfois insuffisant. Il faut alors se baser sur d’autres critères. Au XIXe siècle, on se focalisait sur les gonades : testicules ou ovaires. C’est ainsi qu’on pouvait parler de « pseudo-hermaphrodite » masculin ou féminin. Avec la découverte des chromosomes, le milieu médical a trouvé ce raisonnement insuffisant. L’important, ce serait en réalité les chromosomes sexuels : XX ou XY. La technique est apparue ensuite tout aussi grossière que la précédente. Non, ce qui compte, ce sont les gènes ! Et puis les hormones ! […] Autrement dit, le milieu médical va toujours plus avant dans la recherche du « vrai sexe » […]. On finit quand même par se demander s’il ne court pas après un mirage. […] Car se passe-t-il en réalité ? On accumule les niveaux de sexe : sexe phénotypique (l’aspect extérieur), sexe chromosomique, sexe génétique, sexe hormonal, et la définition du sexe d’une personne en devient toujours plus complexe.

Un « mirage », voilà comment Picquart appelle la théorie de la dualité des sexes. Pour tester cette dernière, un groupe de médecins allemands a eu l’idée d’appliquer les tests que l’on ne réserve habituellement qu’aux enfants intersexes à des hommes « normaux ». Le résultat est surprenant…

Suite au prochain épisode.

Publicités

4 Commentaires

Classé dans Sexes, genre, sexualités

4 réponses à “Fixer la frontière (Au delà de la dualité des sexes 2)

  1. Tourdeplumes

    Un article fin et pertinent sur une question ô combien caricaturée dans les médias quand elle est traitée. Je trouve aussi la photo forte !

  2. J’aime beaucoup l’article et la photo, je vais la partager si tu l’autorises.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s