La « normalité » sexuelle à l’épreuve de l’histoire et de la science (Au-delà de la dualité des sexes 3)

(Épisodes précédents : 1. Intersexes, bisounours et charcutiers ; 2. Fixer la frontière)

Partie 3 : La « normalité » sexuelle à l’épreuve de l’histoire et de la science

Prenez 500 hommes considérés comme « normaux » qui se rendent à l’hôpital pour un examen bénin. On profite de leur venue pour réaliser une expérience : à ces hommes persuadés depuis toujours d’être de vrais mâles puisqu’ils ont été déclarés comme tel à la naissance et que jamais dans leur vie un événement ne soit venu perturber cette affirmation première, à ces hommes donc les médecins font passer la batterie de tests qu’on ne réserve habituellement qu’aux enfants nés clairement intersexes. Ces tests, on l’a vu dans l’épisode précédent, touchent quatre domaines : organes génitaux extérieurs, gonades, hormones et chromosomes.

Ça se passe en Allemagne en 1994 (consulter l’étude ici, en anglais) et le résultat est perturbant : 225 d’entre-eux, soit 45% de ces hommes, ne peuvent plus être considérés comme « normaux » selon les critères appliqués aux intersexes. Soit que leur rapport hormones/gonades est ambigu, soit qu’il témoignent d’une hypospadias par exemple.

Tiens, parlons de cette « hypospadias » : c’est un bon moyen de montrer l’absurde des protocoles médicaux. La théorie veut qu’une hypospadias soit une malformation du canal de l’urètre qui fait déboucher celui-ci, non pas au bout précis de la verge comme le veut la « normalité », mais plus ou moins sur la face intérieure du pénis. Pour les médecins, une hypospadias, c’est peu courant mais grave. Ça doit s’opérer. Je ne nie pas que dans certains cas c’est très problématique (problèmes pour uriner, etc.), mais on voit bien avec cette étude que l’idée de « normalité » ou de « nature » avancée par les médecins est à mille lieux de la réalité ! Dorlin le dit mieux que moi :

Les critères socialement définis par les protocoles de réassignement de sexe… sont à ce point drastiques et caricaturaux que, appliqués à l’ensemble de la population, ils jettent dans l’anormalité, non pas naturelle, mais bien sociale, près de la moitié de la population.

Faisons un petit détour par l’histoire des représentations des sexes. La Fabrique du sexe de Thomas Laqueur est ici un bouquin indispensable. L’historien étatsunien nous rappelle qu’avant le 18e siècle en Occident, le modèle de représentation prédominant est celui du sexe unique. On a une vision de l’humanité comme tenant dans un seul sexe, mais avec des différences de gradation : en gros les femmes sont des hommes, mais en moins parfait. Les médecins de la Renaissance insistait donc sur la correspondance entre sexe féminin et masculin, les deux sont pareils mais soit à l’intérieur soit à l’extérieur du corps.

C’est au 18e que ce modèle s’effrite devant les avancées de la rationnalisation médicale. Pour les intersexes, ce changement de paradigme modifie leur condition. Avant on les appelait « hermaphrodites » et on ne les considérait pas comme anormaux. Ils étaient simplement des « en retard ». Dans une optique qui fait du Mâle la même chose que le Femelle mais en plus développé, les hermaphrodites sont simplement des individus qui réalisent de leur vivant le développement de leurs organes sexuels. Certes ce développement aurait du se faire avant la naissance et non pas après, mais l’existence des hermaphrodites ne remet pas en cause le modèle du sexe unique ; au contraire, il tend plutôt à prouver qu’il n’y a pas de différences majeures entre Mâle et Femelle. À partir du 18e, tout change puisque les hermaphrodites/intersexes deviennent des sortes d’erreurs de la nature, des hérésies par rapport au modèle de la dualité des sexes, qu’il s’agit de faire rentrer dans le rang par des techniques chirurgicales appropriées.

Aujourd’hui le débat reste vif sur le modèle à adopter en ce qui concerne les sexes. D’un coté on peut choisir de ne voir qu’un seul sexe, avec des gradations sur un plan horizontal, en abandonnant cette fois l’idée de hiérarchie. De l’autre ont peut complexifier le schéma en essayant d’intégrer toutes les possibilités anatomiques, hormonales, chromosomiques. La biologiste Anne Fausto-Sterling, dans Corps en tous genres, propose par exemple un modèle à cinq sexes.

D’autres travaux, issus de disciplines diverses, viennent secouer le modèle des deux sexes clairement délimités. Commençons par les paléo-anthropologues avec Évelyne Peyre, Christian Picq et Alain Testart. Ces trois-là veulent contester l’idée d’une domination masculine héritée de la nuit des temps. Face au succès des docu-fictions L’Odyssée de l’espèce et Homo Sapiens, ils s’indignent. Pourquoi, dans ces films, voit-on que ce sont des hommes qui sont passés de 4 à 2 pattes, qui ont inventé le feu, qui ont découvert les outils ? Où sont les femmes, pourquoi restent-elles à la fois secondaires et passives ? Au niveau des connaissances scientifiques il n’y a rien, mais alors strictement rien, qui nous laisse penser que la division sexuelle des tâches existait déjà à l’époque préhistorique. Les hommes à la chasse, les femmes à la caverne préparant la tambouille ? Un mythe idéologique. En vrai, on n’en sait rien. En vrai, on n’arrive même pas à savoir si les squelettes que l’on trouve sont ceux d’hommes ou de femmes.

Déterminer le sexe d’un squelette – même contemporain – est un exercice très difficile ; pour identifier le sexe d’un squelette il faut de nombreux critères, rarement réunis dans les restes de nos ancêtres.

Laurence Waki récapitule pour la revue 7évident :

Les traits sexués (des os) présentent une forte variabilité selon les individus au sein d’une même population. Et en plus, le squelette change au cours de notre vie, nous nous masculinisons avec le temps. Même l’histoire de la largeur des hanches pour le squelette féminin est un mensonge : « la largeur des hanches est principalement déterminée par des facteurs culturels et non par des facteurs génétiques ».

Ah bon ? Oui, c’est ce qu’on appelle la plasticité des corps. Ils ne sont pas donnés une fois pour toutes, mais bougent, évoluent, s’adaptent, mutent au cours d’une vie, mais plus encore au cours de l’Histoire. C’est la thèse de Priscille Touraille : alimentation différenciée en fonction des sexes et division sexuelle du travail ont sculpté les corps, de génération en génération, jusqu’à produire aujourd’hui des corps masculins et féminins distincts et facilement reconnaissables. Elle rappelle que les différences de moyenne de taille ou de musculature entre hommes et femmes n’ont pas toujours existé, ou pas de façon si nette, si l’on en croit les études statistiques de taille/poids effectuées dans le passé. Son livre Hommes grands, femmes petites : une évolution couteuse, a le mérite de questionner le rapport nature/culture. Elle montre bien que des données que l’on pense spontanément comme naturelles – la taille des corps, par exemple – ne le sont sans doute pas tant que ça, que poser une frontière nature/culture est peu pertinent, que les interactions entre les deux pôles sont permanentes et que « les comportements genrés contribuent à créer des corps sexuellement différents, souvent à l’encontre des tendances naturelles ».

Impossible de parler de plasticité des corps sans évoquer Catherine Vidal. Cette neurobiologiste s’est posée une question simple : le cerveau a-t-il un sexe ? Après avoir effectué et analysé un grand nombre d’IRM, elle propose un principe fort : non seulement il n’y a pas de différence entre cerveau masculin et féminin, mais en plus il n’y a pas de cerveau « naturel » pur. À la naissance, seules 10% des connexions synaptiques dans le cerveau du bébé sont effectuées. Le reste va se construire peu à peu, et si on ignore jusqu’à quel point l’éducation reçue par l’enfant est déterminante dans cette organisation cérébrale, on sait qu’elle joue un rôle important, et qu’elle conditionne les schémas de pensées. En fait, l’organisation et le fonctionnement du cerveau dépendent de l’organisation et du fonctionnement de la société.

Et cette « plasticité cérébrale » est permanente. Nicolas Delesalle, journaliste à Télérama :

Le cerveau est en perpétuelle réorganisation… Des synapses, ces « boutons » de connexion entre les neurones, se créent, d’autres disparaissent. En fonction des apprentissages et des interactions avec le monde environnant, des parties du réseau sont abandonnées au profit de nouvelles. Cette plasticité synaptique que l’on croyait réservée aux jeunes cerveaux opère dans le cerveau adulte jusqu’à la mort. On a donc en permanence la capacité de réorganiser son réseau pour tracer un chemin privilégié de circulation de l’information. Cela n’a l’air de rien. C’est énorme, notamment parce-que cela invalide les thèses du déterminisme génétique, sexuel, cérébral (femme volubile, homme scientifique). Un trader décide de devenir menuisier ? Les connexions liées à la manipulation des chiffres seront peu à peu abandonnées, tandis que celles liées à la précision manuelle s’enrichiront de nouvelles connexions synaptiques.

En conclusion, posons plusieurs constats.
1) La sexuation humaine est un vaste bazar, assez rétif à tout système de classification. Plusieurs modèles ont pourtant existé en Occident dans l’Histoire, celui de la dualité des sexes n’étant que le plus récent.
2) Les scientifiques connaissent depuis longtemps tous les arguments contre la dualité des sexes. On peut même dire que plus la science se rend compte de la non-validité de la dualité des sexes, et plus la médecine dispose d’outils pour faire correspondre dans les corps cette dualité qui n’est d’abord qu’un point de vue idéologique sur le réel.
3) Il existe un fossé énorme entre connaissances scientifiques et pensée commune sur ces sujets, alors même que le modèle de la dualité des sexes est remis en question depuis de nombreuses décennies. On peut se demander : pourquoi ? À qui profite le crime ? Quand une étude vient conforter les clichés de genre, les médias s’empressent d’en faire un billet, sans vérifier la validité scientifique de ladite étude. Mais, de tels travaux pourtant révolutionnaires pour les consciences, les représentations, les médias ne parlent pas, ou peu, et toujours de façon assez caricaturale. Il y a une résistance forte à la diffusion de ce type de savoirs, pourtant très « objectif », très « scientifique » puisque issu des sciences dites « dures ». Parce qu’ils menacent de faire vaciller le système de domination qui fait primer le masculin sur le féminin ? Le débat est ouvert !

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1 commentaire

Classé dans Sexes, genre, sexualités

Une réponse à “La « normalité » sexuelle à l’épreuve de l’histoire et de la science (Au-delà de la dualité des sexes 3)

  1. Je partage avec mon meilleur ami!

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