Fifty Shades of Grey (et les autres) : les romances érotiques au secours de la domination

Untitled, © mardruck (Flickr)

Untitled, © mardruck (Flickr)

Le roman Fifty Shades of Grey, en plus d’avoir été un best-seller dans de nombreux pays, a initié une véritable mode des récits érotiques teintés de BDSM. Citons, sans chercher à être exhaustif, Dévoile-moi de Sylvia Day, Beautiful Bastard de Christina Lauren, Dublin Street de Samantha Young, À lui… Corps et âme de Olivia Dean, Laisse-moi te posséder de Beth Kery… Autant d’ouvrages que vous trouverez positionnés de façon bien visible sur les présentoirs de la Fnac.

Ces « romances érotiques »1 ont plusieurs points en commun :
– une héroïne femme, jeune et jolie…
– qui rencontre un personnage homme, souvent plus vieux, toujours plus riche et occupant une position sociale supérieure à la sienne…
– et qui va l’initier à une relation dominant/dominée.

Ainsi, dans Fifty Shades of Grey, l’étudiante en littérature Annie rencontre le « richissime » (c’est le résumé éditeur qui le dit) chef d’entreprise Christian. Dans Dévoile-moi, la stagiaire Éva croise le businessman plein aux as Gideon. Dans Beautiful Bastard, Chloé l’employée couche avec son patron tyrannique Bennet. Dans la suite Beautiful Stranger, la jeune Sara tombe dans les bras du célèbre Max. Dans Dublin Street, Jocelyn rencontre le très riche Braden. Dans À lui… Corps et âme, Emma l’étudiante finit dans le lit de son propriétaire d’immeuble (qui est multimillionnaire). Dans Laisse-moi te posséder Francesca, étudiante elle aussi, tombe amoureuse de Ian, dirigeant de société « puissant et insaisissable ». Bref, vous avez compris le topo.

L’allusion au BDSM n’est pas toujours aussi explicite que dans Fifty Shades of Grey où on peut lire en intégralité le « contrat » que le mâle Christian propose à sa douce et naïve dulcinée, mais on la devine en toile de fond permanente. L’aspect contractuel est en effet un point assez central dans l’univers du BDSM. Par contrat, il faut entendre l’accord par lequel deux individus libres instaurent les termes d’une relation fondée sur les jeux de domination. Il s’agit pour les partenaires de déterminer, ensemble, ce qui est prêt à être accompli, subi, expérimenté et ce qui ne l’est pas. Dans Fifty Shades of Grey le contrat est écrit, long et laborieux. Dans la réalité des amours quotidiennes, c’est plus souvent une sorte de liste avec des cases à cocher2 pour renseigner l’autre sur ses envies personnelles, ses désirs, ses fantasmes mais aussi ses craintes et ses dégoûts. Cela peut aussi être une simple discussion.

Car, enfin, qu’est-ce que le BDSM ? Ces initiales porteuses de bien des fantasmes signifient Bondage, Domination, Sado-Masochisme. Une certaine opinion commune – naïve voire idiote – fait du BDSM (d’ailleurs souvent appelé SM tout court) un ensemble de pratiques violentes, voire dangereuses, où l’on glorifie la douleur et où le/la dominant-e a le droit de faire un peu tout ce qu’il veut au/à la dominé-e.

Cette vision est à coté de la plaque. S’il est vrai que le BDSM regroupe un ensemble assez incroyable de pratiques, qui elles-même se sous-divisent en une multitude de tendances, il y a entre toutes ces nuances un point commun important, une essence du BDSM que ces livres à succès n’ont pas saisi. Ce qui est central dans toutes les variantes du BDSM c’est que le/la dominé-e est la véritable figure-phare du jeu de domination qui s’instaure : le rôle du/de la dominant-e n’étant que d’aider le/la dominé-e à explorer son corps et sa sexualité.

D’où l’intérêt de définir a priori les envies, craintes et désirs : il ne s’agit pas de forcer son partenaire à faire quoi que ce soit. Même si le sigle BDSM comprend le mot « domination », la domination est ici librement consentie et le/la dominé-e tout à fait libre de partir à tout moment – ce n’est qu’un simulacre de domination. L’usage systématique d’un safe word, mot-clé respecté qui permet au/à la dominé-e d’arrêter le déroulement du jeu en cours de route s’il le souhaite, en est la meilleure preuve.

Or, dans Fifty Shades of Grey, Christian ne respecte pas le contrat que son amie et lui avaient signé. Il outrepasse ses droits, va beaucoup plus loin que ce qui était initialement prévu (même si le roman reste en mode soft guimauve). C’est grave. D’une part parce que ça contribue à véhiculer des clichés tout à fait faux sur le BDSM, mais surtout parce que c’est jouer dangereusement avec les limites du viol et de son apologie. Le Christian du roman se moque totalement du consentement d’Annie. Celle-ci, sans doute pour conforter l’idée selon laquelle « au fond, elles aiment bien ça », ne jouit que davantage quand Christian lui prouve son irrespect. Qu’on soit donc clair : Fifty Shades of Grey N’EST PAS du BDSM. Il s’en éloigne même tout à fait dans l’esprit. Il ne suffit pas d’érotiser des rapports de domination pour faire du BDSM.

Marie-Hélène Bourcier, sociologue à Lille, affirme que « le BDSM [est] si pratique pour dénaturaliser, pervertir, resignifier ou bien tout simplement réagir à des dynamiques de pouvoir opprimantes »3. On n’est pas obligé de lire un coté aussi subversif à ce qui n’est plus prosaïquement, pour une grande partie des gens le pratiquant, qu’un ensemble de pratiques sexuelles permettant de pimenter leur vie sensuelle. Quoi qu’il en soit, il reste que la réalité du BDSM tel qu’il est pratiqué est à mille lieux de la représentation développée dans les romans à succès cités plus haut.

Il semble en fait que l’auteure de Fifty Shades of Grey ignore la nature véritable, ou en tout cas le fondement éthique, des pratiques et relations BDSM. La question est donc : si ce livre (et les autres) ne parle pas véritablement de BDSM, alors de quoi parlent-ils ?

Revenons au listing des livres et de leur résumé effectué en début d’article. Vous conviendrez que l’histoire et les personnages développés dans cet ensemble de romans sont extrêmement stéréotypés ; c’est toujours la même chose d’un livre à l’autre.

Lisons ces bouquins avec les lunettes de la socio. Le scénario est quasiment identique à chaque fois : une jeune femme rencontre un homme plus riche et plus vieux qu’elle – c’est-à-dire un individu qui socialement est en haut de la pyramide, dans une position de dominant : masculin, blanc, classe sociale supérieure voire très supérieure, âge valorisé, etc. De cette rencontre va découler logiquement un rapport de domination : à cause de leur sexe et de leur position sociale, les deux personnages n’ont absolument pas le mêmes cartes en main.

Il semble que l’objet de ces romances érotiques soit de mettre en spectacle ce rapport de domination, de le rendre visible en prenant appui sur l’excuse du BDSM. Mais cela ne se fait absolument pas dans une perspective critique. Il ne s’agit pas ici de dénoncer le chantage (sexuel) d’un patron sur son employée, ou d’un homme riche sur une jolie étudiante. Au contraire : en recouvrant d’un vernis sexy les rapports de pouvoir, les auteures les neutralisent. Voire pire : elles les rendent désirables. L’érotisation de relations inégalitaires permet de rendre attirantes les micro-violences, les brimades et les humiliations du quotidien entre les hommes et les femmes, entre les dirigeants et les dirigés.

Si ces romances érotiques se vendent si bien c’est peut-être justement parce qu’elles caressent dans le sens du poil une société encore profondément inégalitaire du point de vue des rapports sociaux de sexe et de classe. En donnant une mise en spectacle littéraire et érotique de ces rapports de domination, elles permettent au lecteur ou à la lectrice de base de s’autoriser l’illusion de transgresser les règles des amours classiques sans jamais en avoir subverti le fonctionnement pourtant. On sait que le couple hétérosexuel est un « lieu » où la domination masculine se donne particulièrement à voir4 ; ces romans n’en sont que le prolongement commercial. La caution « BDSM » permet de se draper d’un air subversif, d’un parfum d’interdit : elle ne fait que masquer la profonde adéquation du contenu de ces romances avec l’air du temps, machiste et inégalitaire.


1. Comme Wikipedia les appelle.

2. Vous en trouverez de nombreux exemples sur le Web en tapant « check list bdsm » sur un moteur de recherche.

3. Bourcier M.-H., Queer Zones 3. Identités, cultures, politiques, Paris, Éditions Amsterdam, 2011

4. À ce sujet lire notamment l’article de LG Tin de 2008 « L’amour, l’opium des femmes (hétérosexuelles) » sur son blog.

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6 Commentaires

Classé dans Sexes, genre, sexualités

6 réponses à “Fifty Shades of Grey (et les autres) : les romances érotiques au secours de la domination

  1. Excellent article – ces romans pseudo inoffensifs et pseudo subversifs sont une véritable plaie pour l’imaginaire de la ménagère.

  2. Misfit

    Trés bon article !
    En apprennant que la saga Fifty Shades était une fan-fiction de la saga Twilight, finalement tout cela semble assez logique (aaaaah oui tout s’explique). Pour aller encore plus loin on peut aussi transférer cette grille de lecture : http://www.lecinemaestpolitique.fr/saga-twilight-violence-conjugale-et-glorification-du-patriarcat/
    à Fifty Shades 🙂
    « Mais non voyons Misfit tu vois du sexisme et de la violence genrée partout espèce de parano ! »

  3. Hello, je vais te relier à un article si c’est ok… C’est la meilleur critiques de 50 shades de gras que j’aie trouvée 🙂

  4. Pingback: Magnificent Maleficent! | Think Outside the Boxer

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