Toulouse : violences policières et traitement médiatique scandaleux

crédits : Tien Tran (www.tien-tran.com)

Manifestation | Toulouse | 8 novembre 2014 © Tien Tran (www.tien-tran.com)

Toulouse, samedi 8 novembre 2014. Sans surprise, la manifestation contre les violences policières s’est faite gazée et chargée par les CRS. (Triste ironie.) Mais, évidemment, pour les médias la violence ne sera que du coté des dits « casseurs »…

Des violences policières…

L’autorisation de manifestation contre les violences policières, demandée notamment par un des collectifs du Testet et le NPA, ayant été refusée, c’est un rassemblement interdit – et donc illégal – qui s’est produit hier sur la place Jean-Jaurès de la ville rose. Cette situation autorisait la police à procéder, après deux sommations, à une « dispersion » des manifestants (sans que les textes de loi ne précisent bien avec quels moyens les policiers doivent disperser les gens) et à des arrestations. En démocratie, la rue n’est pas à tout le monde avec la même légitimité : les passants sont souhaités devant les vitrines des magasins, mais gazés lorsqu’ils essaient de jouer leur rôle de citoyens.

Je suis arrivé vers 15 h sur la place. Premier constat : il semble y avoir bien plus de CRS et de policiers de la BAC que de manifestants. Tous ces gens armés, cagoulés, me donnent l’impression d’être dans un pays en guerre. Deuxième constat : les policièrs se sont installés en cordons avant même que la manifestation ait pu commencer, empêchant de fait le rassemblement. Ainsi un groupe principal de manifestants se retrouve dès le départ encerclé près du métro – alors qu’ils faisaient une minute de silence en hommage à Rémi Fraisse – et plusieurs petits groupes se retrouvent coincés derrière les rangées de CRS.

Au début je suis coincé près du manège du square Wilson. Après une bonne demi heure d’attente, j’arrive à pénétrer sur les allées Jean-Jaurès en passant entre deux policiers. La manif (un peu plus de 400 personnes, je dirais) se met en route. Elle fera à peine 500 mètres. Des camions de CRS attendent les marcheurs, leur bloquant le passage avant le pont sur le canal. Derrière, les rangs de CRS se sont ressérés. On ne peut plus ni avancer ni quitter la manif : nous sommes bloqués. On attend comme cela, sans trop savoir quoi, un certain temps – mais on n’a plus le choix.

Les premiers rangs de manifestants finissent par s’asseoir dans cette attente absurde. Des confettis sont jetés. Quelques filles dansent avec des clowns. Ambiance bon enfant, même si un peu plus loin on entend le slogan, repris en cœur, « Flics, porcs, assassins ».

Pourtant l’ambiance devient de plus en tendue. Les policiers avancent, boucliers en avant. Ils ont déjà sortis les lance-fumigènes, les matraques. Ils mettent leurs masques à gaz. Les deux tirs de sommation d’usage sont tirés en l’air. On devine que l’attente est finie. Ils vont « disperser » la manif, comme la loi les y autorise… sauf que, bloqués comme nous sommes, nous n’avons aucun endroit vers lequel nous disperser – nous sommes encerclés de rangs de CRS.

De nouveaux manifestants s’assoient devant les cordons policiers. Je fais pareil. On se tient les bras, au cas où ils décident de nous déloger de force. Mais la technique policière est à la fois beaucoup plus violente et efficace. Les CRS s’avancent, sortent des bombes lacrymogènes et aspergent les manifestants directement dans les yeux. Évidemment, les manifestants commencent à gueuler devant cette violence gratuite mais toute personne qui s’approche un peu trop des policiers se voit accueilli d’un délicat coup de bouclier.

Là, un truc part – une sorte de pétard ? Je n’ai pas le temps de bien me rendre compte –, un truc part donc de la troupe des manifestants pour atterir derrière le cordon policier. Les CRS sont très prompts à réagir : dans la seconde, ils tirent des grenades lacrymogènes qui tombent en plein milieu de notre groupe. C’est rapidement la cohue : on cherche à s’abriter des gazs et des étincelles, on part en courant – d’autant plus que les coups de boucliers ont redoublé.

La panique passée, quelques manifestants cherchent à se rapprocher pour se repositionner face aux CRS, mais à chaque fois des jets de lacrymo ou une charge de CRS, boucliers et matraques en avant, dispersent à nouveau le début de foule.

Nous sommes toujours bloqués. On se retrouve pris en étau devant les rangs de CRS au niveau du métro, qui ne nous laissent pas plus passer, et finissent même par charger à leur tour. La situation est totalement absurde, et durera ainsi près de deux heures ! Coincés entre deux troupes de CRS, sans issue possible puisque toutes les petites rues adjacentes sont gardées par des policiers, flashballs en main, nous faisons des allers-retours sur les allées Jean-Jaurès au rythme des tirs de gaz lacrymogènes. À force, j’ai les yeux complètement défoncés, et je me félicite d’avoir pensé à prendre une écharpe pour me couvrir la bouche – sans quoi respirer aurait été devenu difficile. (Je finirais quand même par vomir en fin de manif.) Autour de moi, la majorité des personnes ont les yeux rouges, toussent et éternuent au milieu de la fumée. Une fille tombe. Mon ami la relève, elle est secoué par les gazs des policiers.

Pourtant une sorte de résistance des manifestants se met en place. Certains partagent des tubes de sérum physiologique pour se protéger les yeux, d’autres proposent du citron à mettre dans les écharpes – ça aide à masquer l’effet des lacrymos. Et d’autres, qui ont pensé à prendre des gants, font le choix de renvoyer les grenades lacrymos en direction des CRS. Ceux-là sont abondamment photographiés par les quelques journalistes présents – on les présentera sans doute comme les diaboliques « casseurs » qui provoquent la violence.

Sur ces prétendus « casseurs », je dois dire que je n’ai pas vu grand chose. Quelques pétards ont été jetés pour désorganiser les charges de CRS – sans vrai succès, d’ailleurs –, et j’ai compté deux pseudos « cocktails Molotov » (en fait de simple bouteilles avec un peu d’essence dedans) lancés ; il y a du en avoir quelques autres. (Je dis « pseudos cocktails » car, à la base, un cocktail Molotov était l’arme utilisé pendant la Guerre d’Espagne pour détruire les chars d’assaut ennemis. Les bouteilles utilisées en manif n’ont pas grand chose à voir avec cela, et seraient bien incapable de détruire un tank…) Une de ces bouteilles atterit sous une voiture. Un pneu prend feu, la carosserie noircit. Et les pompiers éteignent rapidement tout ça. Mais ça n’empêchera pas tous les journaux de parler de « voiture brulée ». (Édit du 11/11 : la voiture avait en fait brulée… du fait d’une grenade des forces de l’ordre !)

En fait, j’ai même envie de dire que heureusement que ces « casseurs » étaient là pour s’interposer entre les manifestants et les charges policières, car sinon il y aurait eu beaucoup plus de blessés dans notre camp.

Les charges de CRS se poursuivent. Il y a celles de la BAC également (on les reconnaît car ce sont les seuls policiers autorisés à être en civils ; ils ne portent qu’un brassard rouge sur le bras, et plusieurs d’entre eux sont souvent au milieu des manifestants, incognito, en début de manif… et ils jouent un rôle trouble), charges bien plus violentes d’ailleurs. À un moment ils se jettent dans le tas des manifestants. Un grand punk – visiblement la cible de la charge – se voit écrasé par cinq policiers sur lui. Ils le frappent de leurs matraque, y compris au visage, puis le traine par la jambe sur une dizaine de mètres. Devant ce nouvel épisode de violence gratuite, lui ne peut rien faire : il est déjà maintenu au sol par cinq types et continue à se prendre des coups. Ce n’est qu’après ces violences que les policiers l’embarqueront derrière les rangs de CRS. Nous pendant ce temps, juste devant, on ne pouvait rien faire : quiconque s’approchait recevait un coup de matraque ou de bouclier. (J’apprends qu’il y aurait eu en tout 21 arrestations. Ce genre de scène a donc de se répéter plusieurs fois.)

Vers 17 h, avec mes amis, on trouve enfin une issue à cette situation absurde et horrible. Une rue a été libérée par les policiers. Nous pouvons enfin sortir, après deux heures de fuite devant les charges policières dans un espace complètement encerclé.

et un traitement médiatique scandaleux

Le soir, quand je regarde sur le Net le traitement médiatique de cette après-midi, je suis scandalisé. Comme à chaque fois que je participe à une manifestation, en fait, mais je n’arrive pas à m’habituer à ce traitement des faits partisan, voire carrément mensonger.

Les titres disent : « La manifestation dégénère à Toulouse », « Arrestations et dégradations dans la manifestation Anti-Sivens », « Incidents à la manifestation contre les violences policières ». Toujours, le ou la journaliste font comme si la violence avait été le fait des manifestants. Nous nous sommes pourtant fait gazés alors que nous chantions, assis, des slogans ! D’autres parlent de « face à face tendu ». Mais ce n’était pas un face à face, nous étions encerclés, bloqués et harcelés par différentes troupes de CRS. Pas étonnant que la situation soit tendue pour les manifestants dans un rapport de force aussi inégal. D’un coté, des hommes surentrainés, suréquipés, qui sont légitimes à taper dans le tas ; et de l’autre des manifestants qui se protègent du gaz avec une écharpe, et n’ont pour eux, au mieux, que de renvoyer les grenades reçues.

Mais bien évidemment, la violence n’est que du coté des manifestants et des « casseurs »…

D’autres insistent encore, selon la rhétorique débile de la « prise en otage » de la ville par les manifestants, sur les transports en commun interrompus. Pourtant, ce ne sont pas les quelques 400 manifestants présents qui auraient pu créer de telles perturbations, mais c’est bien le traitement policier complètement disproportionné qui est à l’origine d’un tel chaos.

Il y a beaucoup à perdre (être frappé, gazé, poursuivi, arrêté, poursuivi en justice) et peu à gagner à participer à ce genre de manifestation, tant le rapport de force est inégal. Mais je continuerai d’y aller, tant m’est insupportable l’idée d’une ville où la violence des policiers est toujours légitimée quand les actions de citoyens-acteurs soucieux d’un monde plus juste sont considérées comme criminelles…

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6 Commentaires

Classé dans Terrains militants

6 réponses à “Toulouse : violences policières et traitement médiatique scandaleux

  1. Rudie

    Salut! Chouette article! Juste une précision (t’inquiéte, c’est même une bonne nouvelle je dirais). Il me semble quand la voiture dont tu parles a brulée ça a été déclenché par une grenade lacrymogène (lancée par les flics), et non pas d’un cocktail molotov. Mes sources sont sûres, des manifestant-e-s témoins et moi même, ET un extrait d’article: « Cette voiture a pris feu à la suite de l’explosion d’une grenade lacrymogène lancée par les forces de l’ordre, qui a fini sa trajectoire sous la voiture… » (trouvé sur cette page web : http://france3-regions.francetvinfo.fr/midi-pyrenees/2014/11/08/musique-cocktails-molotov-et-arrestations-retour-sur-la-manifestation-d-hommage-remi-fraisse-588364.html)
    Voilà, c’est juste pour que la bonne info circule. Si non merci pour l’article!

    • Des potes m’avait dit avoir aussi vu ça, mais ça fait plaisir d’avoir une source journalistique qui vient reprendre cette info-là ! Merci pour ton passage, et pour le lien. 🙂

  2. Anthony

    J’y étais également, devant. Tout s’est passé comme décrit dans cet article. Au final, tu as juste oublié le gazage massif dans la rue libérée au bout de 2h par les CRS (à 17h). La rue entière était grise du nuage des grenades lacrymos, entre 5 et 8 lancées dans cet endroit étroit, et tout le monde se bousculait pour sortir de là tellement l’air était irrespirable à ce moment.

    • Oui. Je n’ai décrit que ce à quoi j’ai pu assister directement. Mais il y a en effet eu d’autres gazages, et mêmes des arrestations, dans les rues adjacentes.

  3. les violence ne sont pas que policière, quand des flics qui ont pas demander a être là prenne des bouteille d’acide dans la face, où arrête avant la manif des type avec des crowbar et des poing américain, il y a un pb quelque part et les manif ne servent plus a rien sinon au casseur..

    • Je vous invite à vous rendre à la prochaine manifestation pour voir de vos propres yeux et ainsi comparer les actes des policiers et des manifestants. Peut-être cela vous fera-t-il relativiser cette violence des dits « casseurs » ? 🙂

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