Gender, Genre, GenreS : de quoi parle-t-on ?

"Girls Power", © Kristian Niemi (Kissen sur Flickr)

« Girls Power », © Kristian Niemi (Krissen sur Flickr)

La dite « Manif pour tous » a mis sur le devant de la scène médiatique un mot depuis longtemps utilisé dans le monde universitaire (principalement en sciences sociales, mais pas que). Mais elle l’a mis sous une forme bien particulière : la fameuse et fumeuse « théorie du djendeur ». Je ne reviendrai pas sur tous les présupposés erronés que porte cette expression ; d’autres l’ont fait bien mieux que moi (ici ou ). Mais il me semble que cette utilisation du mot « genre » vient compliquer encore une situation universitaire qui était déjà passablement difficile à saisir. En effet, en fonction des courants théoriques en sociologie, le mot « genre » ne renvoie pas du tout à la même définition. Tentative d’éclaircissement.

Le genre : origins

Longtemps, le terme de « genre » est resté cantonné au domaine de la grammaire. Le sexologue John Money, qui travaillait sur les opérations de changement de sexe, est le premier à l’utiliser dans un sens différent, en 1955, dans un article scientifique. Il parle de « rôle de genre », qu’il définit ainsi : « le terme de rôle de genre est utilisé pour désigner tout ce que dit ou fait un individu pour se dévoiler […] comme ayant, respectivement, le statut de garçon ou d’homme ou bien de fille ou de femme. Il inclut, sans y être limité, la sexualité au sens de l’érotisme ». Le « rôle de genre » est donc ce que l’on dit ou fait qui va donner aux gens une base pour déterminer si on est un homme ou une femme. À sa suite, Robert Stoller et Ralph Greenson, deux psychanalystes, introduiront le concept d’« identité de genre », soit la « conscience d’être un homme ou un mâle par distinction d’être une femme ou une femelle ».

Le genre comme « sexe social »

Il faut attendre 1972 pour que le terme « genre » entre dans la littérature des sciences sociales, sous la plume de la sociologue Ann Oakley. Ce faisant, elle s’écarte de la définition de Money, Stoller et Greenson. S’appuyant sur les travaux de Claude Levy-Strauss, elle tient à la distinction nature / culture. Elle parle donc du genre comme d’un « sexe social », une donnée culturelle qui vient s’appuyer sur une base naturelle, le sexe. Cette conception insiste sur le fait qu’il y a une différence entre être mâle et être masculin (ou être femelle et être féminin) ; et cette différence, cet apport de la culture, c’est le genre. La célèbre phrase de Simone de Beauvoir résume très bien cela : « on ne nait pas femme, on le devient. » (Remplacez « femme » par « homme », ça marche aussi.)

Ce qui explique que les valeurs et comportements placés derrière la masculinité et la féminité varient selon les pays, les époques, ou même, plus localement, selon les classes sociales auxquelles appartiennent les individus. On peut retenir par exemple l’exemple fort donné par l’anthropologue Margareth Mead : chez les Chambuli, une tribu de Nouvelle-Guinée, les femmes prennent en charge l’ensemble de la vie matérielle quand les hommes sont essentiellement préoccupés de danse et de coquetterie. Pour eux, être un homme, c’est savoir danser. On est très loin des normes occidentales.

Mais cette conception du genre est essentiellement nord-américaine. Même époque, en France, on parle plus volontiers de « rapports sociaux de sexe ». Et c’est d’ailleurs de la France (notamment) que l’acception du genre comme simple « sexe social » va trouver certains de ses plus ardents détracteurs.

La sociologue Christine Delphy affirmera que penser le sexe comme une donnée biologique est une impasse. En effet, la dichotomie genre / sexe ne tient que si l’on pense comparer du social à du naturel. Or, Delphy affirme que penser le sexe biologique en mode mâle / femelle relève aussi de la construction sociale. (Et de fait, les études en médecine viennent bousculer ce partage de l’humanité en seulement deux groupes de sexe. Pour ceux que ça intéresse, je vous invite à lire le dossier « Au delà de la dualité des sexes » que j’ai consacré à cette question : partie 1, partie 2 et partie 3.)

Le genre comme rapport social (de pouvoir)

Dès lors, une autre conception du genre est théorisée. On ne définit plus le genre comme un attribut personnel, mais comme un processus social de bicatégorisation et de hiérarchisation. Qu’est-ce que ça veut dire ? Eh bien que, d’une part, le genre n’est pas quelque chose qui vient se superposer au sexe – qui était préexistant dans cette première approche –, mais que le genre précède le sexe. C’est-à-dire qu’on adapte notre vision de la sexuation humaine en fonction de cette représentation en deux catégories (hommes et femmes), au mépris de la complexité biologique. C’est la bicatégorisation (ou différenciation).

Ça veut aussi dire que tout va être mis en œuvre dans l’espace social pour rappeler sans cesse, et ainsi perpétuellement ré-instituer, cette bicatégorisation. Par exemple les toilettes publiques, toujours non-mixtes, qui ne répondent pourtant à aucun besoin physique ou biologique. Ou la non-mixité également dans les sports, y compris quand un partage en catégories de poids rend inutile toute autre classification. Cette non-mixité, on la retrouve partout, et notamment dans la plupart des catégories professionnelles (en 2011, sur 87 familles professionnelles, seules 19 étaient mixtes. Ça n’a quasiment pas changé) et dans le partage des tâches ménagères (papa bricole et tond la pelouse, maman fait le ménage et s’occupe des enfants).

On institue partout et tout le temps la différences des sexes. Tant et si bien que non seulement on ne va plus la questionner, mais qu’on va en plus la légitimer, voire la valoriser (par exemple, avec l’idée de complémentarité).

L’autre point, c’est la hiérarchisation. C’est-à-dire qu’on va toujours considérer le masculin comme supérieur au féminin – d’où l’expression « domination masculine ». La langue française institue très bien cette inégalité : pour un groupe d’un seul homme et mille femmes, on doit quand même dire « ils » (ça n’a pas toujours été le cas). Mais la hiérarchisation, c’est aussi des exemples matériels. Par exemple dans le domaine professionnel. Les femmes sont moins bien payés, même à travail et diplôme égal, et sont majoritaires dans les emplois les plus précaires. Plus on monte dans la hiérarchie, moins on trouve de femmes (c’est vrai dans n’importe quel type d’entreprise).

Le genre comme logique sociale d’assujettissement des individus

Il existe une troisième conception du genre, qui a été développée par les mouvements queers. Ici on utilisera plus volontiers « gender » que « genre » pour ne pas confondre avec les deux conceptions précédentes, mais aussi pour rappeler le très fort ancrage nord-américain de cet usage du terme.

Dans la théorie queer, le genre désigne la logique sociale qui assujettit les individus en raison de leur sexe perçu, mais aussi de leurs pratiques sexuelles et de leur mise en scène du sexe. C’est donc quelque chose de plus global qu’un simple « sexe social » : c’est tout un ensemble de pratiques et de caractéristiques qui vont enfermer l’individu dans une identité socio-sexuelle, à laquelle il sera prié d’adhérer – et de reproduire de façon cohérence au quotidien par ce que Judith Butler appelle des « performances ». Il peut alors être question des genders pour désigner le genre. Mais cette fois le pluriel ne vient pas désigner une alternative duale (masculin ou féminin), mais plutôt une liste indéfinie de possibilités de jouer / performer le genre.

Conclusion

En quelque sorte, la première de ces conceptions (le genre comme « sexe social ») a été l’étape numéro 1 d’un travail de déconstruction des normes de sexe. Il fallait bien contester l’idée selon laquelle les rôles assignés aux hommes et aux femmes sont « naturels ». Mais elle a très vite trouvée ses limites : si le genre ne fait que se superposer au sexe, qui serait lui une vérité biologique, on continue de dire qu’il existe une différence ontologique entre les hommes et les femmes, différence sur laquelle on peut baser tout un système social inégalitaire.

D’où la deuxième conception (le genre comme rapport de pouvoir) qui va permettre d’insister sur la dimension structurelle des inégalités entre les hommes et les femmes, et ainsi permettre le développement de pensées féministes. Il ne faut pas oublier que le paradigme de genre a en général été mis en avant par des chercheurs militant-e-s pour une société plus égalitaire (même si Money, le premier a avoir utilisé le mot, n’était pas du tout progressiste à ce niveau). Car le genre, en pensant l’organisation de la société d’un point de vue inédit, permet de donner de nouveaux concepts et moyens d’actions aux luttes pour l’émancipation des femmes et des minorités sexuelles.

C’est aujourd’hui cette deuxième conception qui est assez largement utilisée en sciences sociales en France. On parle du genre – au singulier – pour désigner le processus qui conduit à une société basée sur la division entre deux groupes sociaux en tension – le groupe des hommes et le groupe des femmes – à la fois séparés et hiérarchisés. Pourtant, vous aurez souvent, sur les questionnaires et les sondages, à cocher une case « genre : masculin ou féminin ? ». On pourrait dire que c’est une mauvaise utilisation du mot genre, puisqu’en fait on est là en train de parler de sexe. Mais cette utilisation n’est pas sans rappeler la première conception du mot qui laisse à penser que le genre est un attribut personnel.

Enfin, chez les queers, le genre devient quelque chose de plus complexe encore, qui englobe de nouvelles dimensions, puisque ces mouvements universitaires et militants nord-américains cherchent à penser des dimensions que la sociologie française a un peu laissé de coté. La sexualité, par exemple.

Je vous ai présenté là les trois grandes manières de conceptualiser le genre. Dans la réalité, aucun auteur ne l’utilise exactement de la même façon ; il y a donc plus de variations que cela ; mais on peut dire que ces variations relèvent davantage du détail théorique pour les spécialistes. Vous l’aurez donc compris : ce n’est pas simple. Il est parfois difficile de s’y retrouver, même pour les sociologues. Alors, quand on fait preuve d’une mauvaise foi et d’un désintérêt manifeste – comme les gens de la Manif Pour Tous –, on en arrive à affirmer que malgré ces trois grandes conceptions, assez contradictoires entre elles, il existe une « théorie du djendeur » qui veut pervertir les enfants. N’importe quoi.

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Classé dans Sexes, genre, sexualités

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