Les mouvements étudiants sont-ils anti-démocratiques ?

"Le Mirail en lutte", © Frank Taillandier (Flickr)

« Le Mirail en lutte », © Frank Taillandier (Flickr)

Entre septembre et décembre, la faculté du Mirail à Toulouse aura vu naitre un mouvement social d’une jolie ampleur. Université bloquée, manifestations à répétition, assemblées regroupant plus de 1000 personnes… mais aussi occupation des locaux, de la présidence, camping improvisé sur les pelouses en mode ZAD, organisation d’ateliers divers et variés, de cours autogérés… Il s’est passé beaucoup de choses intéressantes. Mais d’autres événements ont été plus regrettables, et en premier lieu les prises de bec incessantes autour du blocage de l’Université, souvent très tendues, pour ne pas dire violentes.

Je sais par expérience (j’ai écumé 3 universités) que quelque soit la fac et le mouvement social, la question du blocage fait toujours polémique. Je ne reviendrais pas ici sur ce débat car je souhaite plutôt réfléchir sur un argument maintes fois entendues chez ceux qui se sont nommés eux-mêmes à Toulouse les « anti-blocus ». Cet argument consiste à dire que les blocages, voire les assemblées générales étudiantes (AG), ne sont pas légitimes car non démocratiques. La question du jour, donc, qui me motive à rassembler quelques réflexions par écrit : les mouvements étudiants sont-ils anti-démocratiques ?

De quoi parle-t-on quand on parle d’anti-démocratisme ?

Pour savoir si les mouvements étudiants sont anti-démocratiques, encore faut-il avoir défini ce que l’on entend par « anti-démocratique », et donc, en creux, par « démocratique ». Je tenterais plus tard une définition historique de ce peut recouvrir le mot démocratie, et je vais d’abord partir de la situation à Toulouse.

Il me semble qu’il y a deux points qui ont été reprochés aux bloqueurs. 1— le fait d’empêcher les étudiants qui le souhaitaient de pouvoir aller en cours, et 2— le fait que la décision du blocage ait été prise par une minorité d’étudiant-e-s, alors que les conséquences du blocage touchent tout le monde sur le campus. Dès lors, taxer les bloqueurs d’« anti-démocratiques » peut vouloir dire : 1— Vous privez les étudiants-es d’une liberté (aller en cours), c’est inacceptable, et 2— Vous n’êtes pas majoritaires, donc vous êtes illégitimes à prendre une décision comme le blocage.

Le premier de ces arguments fait appel à une notion de la liberté couramment admise dans nos sociétés modernes, qu’on peut résumer par la maxime bien connue « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres », ou encore par une citation de la Déclaration des droits de l’homme, la « liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Les pro-blocage répondent traditionnellement à cet argument en disant qu’ils se battent eux-aussi pour la liberté, la liberté de militer : étant donné que les absences sont pénalisantes à la fac, surtout pour les boursiers, le blocage est le seul moyen de permettre à chacun-e d’avoir le choix de militer ou non. Choix qui serait biaisé sans blocage, puisque contraint par la peur des représailles de l’Université en cas d’absence pour aller manifester. En bref, leur idée, c’est de dire que loin de restreindre la liberté, le blocage la permet en offrant à chaque étudiant-e la possibilité de choisir son quotidien. (« Le droit à la liberté sans les moyens de le réaliser n’est qu’un fantôme », écrivait Bakounine.)

Le deuxième argument résume « démocratique » à « majoritaire ». Pourquoi pas, après tout ? Ce qui est alors reproché aux AG, c’est de n’être pas représentatives de l’ensemble des étudiant-e-s du Mirail (puisque 1200 étudiant-e-s en AG – les jours d’affluence – sur une Université qui en compte à peu près 25 000, c’est peu), et donc de ne pas avoir la légitimité suffisante pour prendre des décisions qui engagent tout le monde comme un blocage.

Je ne peux m’empêcher de trouver un peu étonnant ces « anti-blocus » s’indigner de l’illégitimité des AG au prétexte que celles-ci ne seraient pas représentatives. Car cette logique n’est jamais appliquée dans aucune des organes que l’on qualifie habituellement de « démocratiques » ; et si elle l’était, elle aurait des effets assez révolutionnaires. Par exemple, au niveau des présidentielles, aucun président ne serait légitime depuis des décennies ! Hollande, en n’ayant recueilli que 22% des voix au premier tour en 2012 (et 39% au second), en comptant l’abstention, est loin d’être représentatif de quoi que ce soit. Cela le rendrait donc illégitime selon cette logique, et on aurait du le destituer suite à des vagues d’indignation. Et ne parlons même pas des autres élections qui attire encore moins les foules, comme les dernières européennes par exemple où avec 60% d’abstention aucun parti ne peut être légitime. (Le FN, titré « gagnant », n’a recueilli qu’à peine 10% des voix en comptant l’abstention.)

Si « anti-démocratique » signifie simplement « non majoritaire », alors aucune des institutions de notre pays n’est démocratique. Pourtant on voit bien que le fonctionnement de ces institutions ne provoquent pas de vagues d’indignation semblables à celles qui naissent suite aux AG et au blocage. Cette illégitimité due à une non-représentativité, en fait, on ne la pointe du doigt que dans les moments de lutte. C’est vrai dans les AG étudiantes, quand les anti-blocus reprochent aux pro-bloqueurs leurs actions. Mais c’est finalement vrai à chaque mouvement social, où on entend les responsables politiques ressortir le couplet de la « minorité » extrémiste ou terroriste qui « prend en otage » la majorité silencieuse – ces mêmes responsables politiques qui se cachent bien de dire qu’ils font exactement la même chose : légitimer leur action en se réclamant du peuple tout en n’étant pas du tout représentatif. Cela me fait donc dire qu’il y a une façon d’évoquer la démocratie qui est d’abord un moyen de faire taire les luttes.

Démocratie : origines d’un mot à la signification ambigüe

Le problème est finalement celui-ci : on ne sait jamais bien de quelle démocratie on est en train de parler. C’est maintenant l’heure de parler d’histoire. On a coutume de dire que la démocratie a été inventée dans la Grèce antique, à Athènes. Elle n’aurait ensuite plus été appliquée, mais aurait quand même traversé les âges, jusqu’à inspirer les révolutions de l’époque moderne. Et aujourd’hui, les pays occidentaux se seraient tous progressivement dotés de régimes démocratiques.

Pourtant, si l’on penche un peu plus en détail sur cette « histoire officielle » de la démocratie, plusieurs points font tache d’huile. Par exemple : en France après 1789, mais aussi pendant la Révolution américaine du dernier quart de 18e siècle, aucun des dirigeants politiques ne se disait « démocrate ». Au contraire, ils rejetaient violemment l’idée de démocratie, l’associant au désordre et à l’anarchie, et se traitaient les uns les autres de démocrates, comme aujourd’hui ils peuvent se traiter de populistes. (À ce sujet, lire notamment les bouquins du politologue Francis Dupuis-Déri.) Comment est-ce possible ? Comment ceux que l’on nous présente comme les fondateurs des démocraties modernes pouvaient-ils être farouchement anti-démocrates ?

Il faut bien comprendre que fin 18e siècle, on conçoit trois grands types de régimes politiques : la monarchie (le pouvoir d’un seul), l’aristocratie (le pouvoir d’une élite), la démocratie (le pouvoir des masses). La démocratie à l’athénienne leur faisait peur, avec ses grandes assemblées populaires et ses tirages au sort pour désigner les responsables politiques. La démocratie leur faisait d’autant plus peur que les seuls autres exemples de fonctionnement démocratiques qu’ils connaissaient, c’étaient les navires pirates, la ligue Iroquoise et les Amérindiens en général… bref, des sauvages et des gens peu fréquentables. Les fondateurs étaient plutôt pour un régime aristocratique, c’est-à-dire où les dirigeants sont élus au sein d’une très petite partie de la population, une sorte d’élite pensée plus apte que le peuple à gérer le pays. (La démocratie à l’origine n’avait pas grand chose à voir avec l’idée d’élection, processus plutôt aristocratique et/ou militaire. En France les rois ont d’ailleurs longtemps été élus.)

Peu à peu, tous les responsables se mettent à revendiquer le qualificatif de « démocrate », parce qu’ils voient bien que cela a un certain effet auprès des foules, et que c’est bon pour leurs carrières, mais dans les faits le système politique, aussi bien aux États-Unis qu’en France, ne va pas changer : on élit des représentants, tous issus d’une même petite élite économique et culturelle, qui vont gouverner le pays à notre place. On est loin des assemblées populaires, de la recherche de consensus et du tirage au sort qui permettaient concrètement le fameux « pouvoir du peuple » à Athènes.

Si bien qu’en 2015, on entend par « démocratie » une organisation politique aristocratique fondée sur l’élection, une fois tous les cinq ans. Et quand de véritables assemblées populaires se mettent en place (à chaque mouvement social), elles sont moquées et condamnées par ces élites dirigeantes, et le gros des médias toujours soucieux de véhiculer l’idéologie dominante. On se retrouve donc dans la situation un peu absurde ou les représentants censément « démocratiques » attaquent la pratique de ce que l’on appelait autrefois « démocratie », et qu’aujourd’hui on précise plutôt en « démocratie directe », « démocratie réelle » (chez les Indignés espagnols), ou qu’on nomme plus volontiers « assemblées générales » ou « populaires ».

On a donc deux conceptions de la démocratie, qui non seulement sont très différentes, mais en plus sont ennemies. Parce que la démocratie directe tend à être particulièrement visible dans les mouvements sociaux, elle est attaquée par la démocratie représentative « officielle ». Les deux démocraties ne semblent pas pouvoir cohabiter.

La démocratie « officielle » apparaît ici comme une technique de neutralisation des luttes. On l’invoque, dans les médias comme sur la fac du Mirail, pour faire taire les conflits, demander le retour à l’ordre, à la « paix sociale ». Alors ça veut dira quoi, « anti-démocratique » ? Qu’une minorité use de sa puissance au mépris des idées de la « majorité silencieuse » ? Dans ce cas, oui, tous les mouvements sociaux sont anti-démocratiques… mais Mai 68 aussi était anti-démocratique, et, dans une certaine mesure, même la révolution de 1789 était anti-démocratique ! S’il fallait attendre que la majorité bouge son gros cul mollasson, il n’y aurait jamais de lutte, ni d’acquis sociaux.

C’est là qu’on voit bien les limites d’une phrase comme « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » : elle ne permet qu’une liberté qui reste théorique, qui ne doit avoir aucun effet sur le réel. Une liberté sans puissance ni contenu.

La démocratie en Assemblées Générales ?

Reste la deuxième conception de la démocratie, c’est-à-dire directe, au niveau local : la démocratie comme organisation pratique pour parvenir à un but commun. C’est ce que valorisent certains militants quand ils demandent par exemple la mise en place « d’AG de luttes », où l’on décideraient des moyens d’actions à donner au mouvement entre militants seulement (en excluant les anti-bloqueurs, donc), distinctes des assemblées plus générales où l’on débattrait des questions qui touchent tout le monde comme le blocage.

À ce niveau, je trouve que la situation au Mirail était assez confuse. D’une part tous les militants étaient favorables à un fonctionnement démocratique, mais dans les faits celui ci n’existait pas vraiment. Un tout petit groupe de personnes s’auto-désignaient pour former les tribunes présidant les AG, les mêmes beaux parleurs défilent inlassablement d’AG en AG, certaines des propositions n’étaient pas soumises au vote alors qu’elles auraient du l’être selon les règles du jeu, les votes à main levée étaient comptabilisés avec une mauvaise foi évidente… Autant d’éléments qui ont enflammé les tensions entre pro et anti-bloqueurs, tensions qui n’avaient déjà pas besoin de ça…

J’avoue trouver ça un peu étrange : pourquoi se revendiquer d’un fonctionnement démocratique si dans les faits on ne l’applique pas ? D’autres traditions militantes ont abandonné ce principe démocratique, et ne se portent pas plus mal. Regardez ce qu’il se passe dans les ZAD par exemple. Tout n’est pas systématiquement soumis au vote du groupe, si une action trouve suffisamment de personnes motivées pour la faire, elle se fait, tout simplement. Je trouve cela à la fois plus logique et plus souple. Ça évite les situations un peu idiotes où une action va être votée en AG par plusieurs centaines de personnes, mais le jour J il y a à peine 10 militants sur le terrain. Et donc l’action doit être annulée par manque de personnes motivées. À quoi ça servait de voter dans ce cas si l’on ne comptait pas y participer de toute façon ?

Le fonds de cette question, prosaïquement, c’est d’où l’on tire notre légitimité. Je pense que la tradition militante étudiante, parce qu’elle est encore très influencée par les pratiques syndicales et leur bureaucratie, se base sur une légitimité par les urnes. Il faut que tout soit votée, que tout soit validée par la majorité. Quitte à produire des situations un peu absurdes. Alors qu’en ZAD, j’ai l’impression que la légitimité vient plutôt de l’action elle-même. Si une action fait sens pour assez de personnes pour que l’action puisse avoir lieu, alors elle est légitime de fait.

À ce titre, l’arrivée de Zadistes au Mirail a été l’élément le plus intéressant de cette dernière période de lutte au Mirail. Et, fait amusant, la « ZIC » mise en place (Zone d’interpellation chaleureuse) était à la fin du mouvement le type d’action le plus populaire… alors que c’était un des seuls qui n’aient jamais été voté en AG.

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