Les hommes battus ? Réfléchir à la violence au sein du couple

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{Billet initialement publié sur le blog Bequelune le 25 avril 2015.} Par « violences conjugales », le plus souvent on entend simplement « femmes victimes ». Et si le phénomène des « hommes battus » fait régulièrement parler de lui dans les médias, il reste difficile de trouver des chiffres ou des structures traitant de cette question. Les hommes battus, quelle réalité ? Quelles différences avec les femmes battues ? Comment analyser le phénomène ?

Les hommes battus existent-ils ?

Commençons par une anecdote. Ayant l’occasion d’assister à un exposé présenté par l’APIAF (asso toulousaine de lutte contre les violences dites « conjugales »), je posais cette question, un peu par provocation et beaucoup par réel intérêt :

On entend parfois parler des « hommes battus », qu’en est-il donc de la situation quand les hommes sont victimes ?

La réponse m’avait surprise. L’intervenante m’avait, dans un premier temps, affirmé que « la violence subie par des hommes est un phénomène extrêmement marginal, qui n’a rien de commun avec celle subie par des femmes ». Nous n’en parlerions donc pas dans cette séance. Puis elle avait ajouté : « En fait on ne dispose pas de chiffres clairs sur les hommes victimes car les principales études sur la question en France n’ont interrogé que des femmes ».

Comment cette intervenant pouvait-elle affirmer que c’est un phénomène marginal si aucune étude n’existe sur les hommes victimes ?! Sur le coup j’étais très déçu et énervé. Parce que cette femme, militante de longue date dans une association qui fait un travail incroyable et plus que nécessaire auprès des femmes victimes, répondait à ma question avec une mauvaise foi flagrante. Pourquoi ? Je n’arrivais pas à me convaincre que cette femme, par ailleurs géniale, pouvait n’avoir répondu qu’avec idéologie. J’ai donc réfléchi, et voici quelques pistes d’explications possibles…

Les hommes battus… utilisés contre le féminisme

Si cette femme n’a pas répondu à ma question, ou si mal, c’est peut-être parce qu’elle a craint que j’utilise un argument de symétrisation. Soit le fait, quand on est en train de parler d’inégalités ou de violences subies spécifiquement par les femmes, de dire : « Mais les hommes aussi sont victimes, donc ce que vous dites est faux, le patriarcat n’existe pas ». Ce qui est au mieux un raccourci malhonnête.

Cette femme, dans son intervention, est d’ailleurs largement revenu sur la définition des violences dont elle était en train de parler. Pour elle, il était réducteur, voire dépolitisant, de parler de violences « conjugales », car il s’agissait bien de violences exercées par des hommes sur des femmes. Des violences de genre, donc. Directement liées à l’organisation patriarcale/ sexiste de la société.

Dans cette optique, parler de violences subies par les hommes n’a pas de sens. Les hommes sont socialement dans une position de dominants, qui leur assure un certain nombre de privilèges. Donc même si des hommes peuvent subir des violences au sein de leur couple, cela ne s’inscrit dans un phénomène global de sexisme. Ce sont juste des histoires individuelles.

L’intervenante a sans doute eu peur d’un deuxième effet. Quand on parle de violences faites aux femmes, cela a tendance à saouler beaucoup de gens. L’accusation de « féminisme » revient vite (comme si c’était une insulte), et certains se détournent de la discussion. Par contre il suffit que l’on parle d’hommes battus et tout le monde s’accorde : « Les hommes aussi sont victimes, on n’en parle pas assez… ». On n’en parle pas assez ? Le moindre sujet sur les hommes victimes est pourtant largement médiatisé. Exemple en ce moment avec le procès d’une femme violente, compagne et bourreau d’un certain Maxime Gaget, qui fait l’objet de plusieurs articles. (Ici, là ou encore là par exemple.)

Je suis tout à fait d’accord avec ce cadre posé par l’intervenante. On ne peut pas analyser la violence subie par les hommes de la même façon que celle subie par les femmes. Et il faut prendre garde que parler des hommes battus ne vienne pas invisibiliser les femmes victimes. Je crois que si aujourd’hui il est un peu tabou de parler des hommes battus, c’est parce que trop de gens (de mecs surtout, mais pas que) se sont emparés de ce sujet dans l’unique but de cracher sur le féminisme, et non pas par réel intérêt. (Je dis bien « un peu » tabou, car on peut quand même largement parler de cette question dans les milieux féministes. La preuve, le célèbre blog Genre vient de relayer un article sur la question sur sa page Facebook.)

Mais pour moi, même si l’analyse « genre » ne permet pas telle quelle d’analyser le phénomène des hommes battus, ce n’est pas une raison pour conclure qu’il s’agit là de simples histoires individuelles, sans signification sociale.

Le couple, lieu de violence

Premier point : s’il est vrai que les principales études sur les violences dites « conjugales » (enquête Enveff) n’interrogent que les femmes, ce n’est pas pour cela que l’on ne dispose d’aucun chiffre les hommes victimes. Nous avons notamment à disposition l’enquête « Cadre de vie et sécurité » réalisée par l’INSEE depuis 2007. Ce que nous dit cette étude, c’est qu’en 2012 et 2013 on a 149 000 hommes qui se sont déclarés « victimes de violence ». À la même période, elles étaient 398 000 femmes. Donc :

Un rapide calcul des victimes de violences conjugales montre que les hommes représentent donc 27 % des cas de violence conjugales et 17 % des cas mortels. La formule – tristement consacrée – : « Tous les trois jours, une femme décède sous les coups de son conjoint » peut toutefois son équivalent pour l’autre sexe : « Tous les 14,5 jours, un homme décède sous les coups de sa conjointe ».

Deuxième point : il me semble que l’on ne réfléchit pas assez à ce que représente un couple. Pour moi c’est un lieu où les rapports de force sont permanents, et peuvent à tout moment basculer dans la violence verbale, morale, voire physique. Surtout quand le couple est exclusif, puisque chaque partenaire est légitime à contrôler en partie la vie de l’autre. (Il est interdit de tromper son/sa partenaire, mais sans que cette « tromperie » ne soit jamais bien définie ; en résulte une sorte de surveillance de l’autre qui est légitime tant qu’elle ne bascule pas en contrôle. Mais où placer le curseur entre les surveillance légitime et contrôle coupable ?)

Le couple exclusif, lieu de rapports de pouvoir et de contrôles permanents donc. À mon sens il ne faut pas s’étonner que cela dérive en véritables violences : elles ne sont que le prolongement caricatural du fonctionnement normal du couple. Il est d’ailleurs assez logique que les hommes soient plus souvent auteurs de violences que les femmes : disposant de davantage de ressources/ privilèges en société, ils sont plus à même d’utiliser à leur avantage les rapports de pouvoir qui naissent dans le cadre conjugal.

Ce que je veux dire, c’est que que j’ai l’intuition que penser les violences dans le cadre conjugal sans jamais remettre en cause les normes de conjugalité (l’exclusivité) est problématique. C’est en tout cas limitant : invoquer le patriarcat n’est pas suffisant et ne permet pas bien d’analyser le cas des 27% des personnes qui se disent victimes de violences tout en étant des hommes. Cela reste un premier pas dans la réflexion à ne surtout pas mettre de coté. — Réflexion à suivre… —

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Classé dans Sexes, genre, sexualités

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