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En quelques mots, le désert c’est « l’habitude que nous avons prise de vivre comme si nous n’étions pas au monde ». Le désert c’est l’absence. L’absence à soi comme l’absence au(x) monde(s). Le désert fait du lien, ou plutôt de son absence, la question centrale.

Lier, densifier, exploser

© Edward Kimber

© Edward Kimber

Perdu le contact. Aux mondes, aux gens, aux objets, aux moments. Le désert avance. Heureusement qu’il ne peut gagner, jamais. Tant qu’il restera des contacts de peau pour se brûler les doigts, des endurants viendront colorer le monde de leurs opéras chaotiques.

Il n’empêche : le désert est déjà là, partout présent.

Tu te crois un et unique, clairement identifiable, délimité. Du Je qu’on peut décrire, du Moi préformaté, qu’on peut ranger dans des cases. D’ailleurs, tu fais toi même le boulot : vive Facebook et ses « like ». Tu réduis toi même ta vie à une liste de films, de chansons, de livres et d’activités, à une liste d’« amis » que tu ne connais pas, de régularités et de singularités. Dans un monde où tout s’achète, l’identité est un bien de consommation comme les autres. Tu fais défiler les costumes en fonction des occasions et des gens rencontrés. Paraître évite d’être. Le Timide, la Fille, le Communiste, la Bretonne : c’est la grande parade de l’identitaire ! I AM WHAT I AM. « Je suis », et ça fait bander les impuissants du Monde Civilisé.

Il y a toi, et le monde autour. Ta peau, c’est des barrières. Barbelés difficilement franchissables et miradors qui guettent. C’est qu’il s’agit de repousser à distance les autres et leurs cortèges de surprises, de sensations ! D’ailleurs, c’est même plus un monde qui t’entoure : toi tu préfères parler d’environnement. C’est tout ce qu’il reste quand on a perdu les contacts, tout ce qui faisait de soi un être sensible, capable de participer aux mondes traversés et dont on fait parti.

Mais réveille-toi ! Écarquille grand tes mirettes, touche, goute, vis. T’es pas un mini État centralisé. T’es ni en guerre contre tous les autres, ni seul au monde. Ton corps, c’est une carte striée de villes et de déserts, de chemins empruntés et de crêtes déchiquetées. C’est des territoires peuplés de tribus bigarrées et d’animaux mythologiques. Et ça migre, regarde, ne ferme pas les cages de ton zoo. Le concept du « moi-île », si cher à nos yeux, est une triste foutaise. Il n’y a pas de distinction franche entre ce Toi et ce qu’il y a autour. Le bruissement des arbres, les blocs de béton, le vent, elle et eux, leurs rires, les souvenirs, c’est aussi toi. Laisse courir les tremblements, les peurs, les rêves, les vifs, les doutes et les joies.

Des frontières, encore, jusque dans le plus intime des territoires : c’est les murs de ta chambre, de ta maison, c’est les barrières entre ton jardin et la rue. Mais c’est aussi cette distinction que tu fais entre le « privé » et le reste : privé et public, privé et politique. Comme si créer un potager n’était pas politique. Comme si faire l’amour n’était pas politique.

« Il est interdit de flâner », annoncent certains panneaux à Montréal. La rue est devenu un lieux de flux. Traversée de toutes parts, saturée d’informations qui transitent, passent et s’échappent en permanence. Rien ne reste, rien n’est partagé. C’est partout l’absence de situation, c’est « l’habitude que nous avons prise de vivre comme si nous n’étions pas au monde ». La question est, donc : Comment repeupler ces situations, ces moments de vie ? comment se donner des « lieux pour habiter le monde » ?

Télé écran plasma. Net 2.0. Devant tes écrans de concentration, tu crois voir le monde, faire partie. Au hasard des clics et des commentaires postés, t’as même l’impression de participer ! Mais oubliés la chaleur d’une peau, la brûlure d’un baiser, les éclats de voix et la vue qui fait trembler. Facebook, Twitter, blogosphère… tu te dis connecté en permanence. Mais connecté à quoi ? Pas à ton vital, ces éclairs chauds sur les membranes de ton épiderme : toucher, ouïe, vue, odorat, goût.

Le « réseau », voilà comment ils appellent le grand vide dans lequel on baigne, ce brouillard où « potes », « collègues » et « contacts » ne partagent plus que des codes et la déprimante habitude de composer leur identité. C’est que ces masques portés en permanence, ces sortes de caricatures de soi-même que l’on trimballe en société, sont autant carapaces que prisons. On nous a tant enseigné à avoir peur de notre propre chaos, qu’au lieu d’apprendre à l’accepter, à le développer même, on fragmente son Soi pour mieux le contrôler. Oublie tout ça, essaye l’exubérance, l’instinct. Croque le monde, croque des lèvres ! Je ne suis pas : je sommes. Fais exploser les barrières de ton Moi, apprends à devenir celui que tu n’as jamais été. Feu follet, individu-volcan, univers en expansion permanente ! S’inventer comme autre que soi. Et fuir, fuir toujours : déserter l’ordre marchand, policier et normé du monde. Pourtant, devenir matador : ne pas plier, faire corps, contrer ! Combattants pour le carnaval permanent, il est temps d’apprendre à boxer dans tous les sens à la fois.

Le défi, c’est d’intensifier ce présent qui nous échappe. Partir de la situation, pour l’explorer de fond à comble, jusqu’à la développer par delà ses propres limites, inventer un Dehors, l’exploser !

Et il y a du travail. Regarde toi : du mou, du fainéant, de la colonne vertébrale qui ne sait plus rien faire d’autre que plier, courber l’échine. Durcis tes os, mec. Densifie !

Le confort a quelque chose de puant. Avachis sur ton canapé, bien au chaud dans ton manteau à 200 balles, tranquille derrière ton double-vitrage. Et alors ? Alors ça carbure plus. Plus de contacts, de ricochets ou d’explosions, c’est rien que du lisse, en surface comme en dedans, du poli et du policé. On pense avec son corps, oublie jamais. Tu sais pas ce que c’est le froid, la faim, la peur. Il y a que dalle pour ébouillanter ton sang, planqué comme tu es sous la clim. Rien pour faire frissonner tes artères, vibrer tes veines. T’as oublié le voyage, tu connais plus que le tourisme. L’aventure, tu la vis sur grand écran. Même l’amour qui enflamme, tu ne le penses plus qu’en mode cynique et aigri. L’époque est aux couples fidèles mais dépressifs. Ton énergie vitale elle bouge plus. Stagne. Bonjour papimami, je suis comme vous : pas encore et pourtant déjà mort.

On s’est planté trop longtemps à voir l’ennemi comme facilement identifiable. Toujours cette même tendance à chercher des boucs émissaires. Le capitalisme, l’empire, la société du spectacle (appelle ça comme tu veux) n’est pas un adversaire qui nous fait face, c’est d’abord un rapport qui nous tient. Résister, c’est moins hurler contre les riches, ou augmenter encore sa collection de bonnes raisons de se révolter, que faire du lien. C’est une question de rythme, de rythme intérieur. Il s’agit d’apprendre à ressentir dans son ventre les battements du cœur du monde. Court-circuiter toutes les médiations aliénantes. Pas de « communication », mais du lien. Du rapport direct, de la chaleur et des tremblements. Sensualiser le monde, oui, plutôt que le consommer. Toucher, sentir et gouter.

© Riccardo Cuppini

© Riccardo Cuppini

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Peuplons-nous

Je ne souhaite vivre qu’en communauté. Mon logement ? Une coloc-maison, une famille aux mille couleurs, un refuge où presque tous les murs sont déjà tombés. Si bien que je ne sais plus toujours très bien si l’on est 17, 19, 21 ou davantage encore à habiter ce lieu au « 32, RdPdM ». Je ne sais plus dire « chez moi », je ne connais que ce « chez nous » où l’on a accroché cette phrase, en guise d’invitation à rêver, créer ensemble : Les amis dans le fond, ce sont peut-être des gens à la recherche du même lieu imaginaire.

La solitude est la grande illusion de notre époque. L’idéologie régnante voudrait faire de chacun de nous des « moi-île », État individuel dans l’État sociétal, petite bulle autonome dans le grand bain du système. Mais non, on n’est jamais seul à être au monde. « La vie n’est pas quelque chose de personnel », disait Deleuze. Je suis mélange, chaos, métissage, mescladís (comme on dit dans le Sud). Directement intégré dans le flux des mondes que je traverse au quotidien, rattaché par toutes sortes de fils aux autres, aux objets, aux lieux, aux moments. Mon Je est bricolage, amas en équilibre de toutes les secondes où j’ai aimé, crié, bu, dormi, haï, parlé, ri, pleuré, craché, appris, perdu, découvert – vécu. Pourquoi chercher à le fixer ? Je me fous de pouvoir dire « je suis » ceci ou cela, je ne me battrai jamais pour une quelconque identité ; m’intéresse seulement le « je deviens », les métamorphoses.

Je ne souhaite vivre qu’en communauté car le mescladís que je suis cherche à se mêler encore, à se lier. « Je suis les liens que je tisse », poétise Jacquard. Les sourires que je croise, que je provoque ou dont je profite, leurs regards, les mots, les lèvres que je croque, les corps qui répondent au mien… tout ça est déjà un peu dans moi, est déjà un peu moi. Je veux participer, je veux apprendre avec vous à être au monde, à être présent à la situation. Par mes sourires, par mes mots, par mes doigts qui disent le chaud. Mes amis, je n’ai pour seule ambition que d’être les chemins que vous empruntez – parce que je sais bien que vos pas, loin de dissoudre mon Moi, enrichiront comme jamais ma subjectivité.

À travers vous m’arrive l’envie de vivre dense, d’être un garçon bien, de faire tomber toutes les barrières pour laisser davantage de place à notre valse de groupe, joyeuse et subversive. À travers vous traversent mes doutes et mes joies, mes peurs et mes luttes ; à travers moi vous semez vos utopies, vos craintes, vos obsessions.

Peuplons-nous, poursuivons le mélange, inventons-nous dynamiteurs de carapace-prison, creveurs de bulles, peintres du vivre-ensemble. Bricolons-nous, plus beaux encore.

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