Archives de Catégorie: Régions : histoire & sociologie

Parce que l’histoire et la sociologie font souvent fi des frontières nationales, il s’agit ici de parler de diversités et de cultures « régionales ». Les pays d’Oc, dont je suis issu, occuperont évidemment une place importante des considérations.

Frances bleues, Frances roses

{Billet initialement publié sur le blog Bequelune le 31 mars 2015.} Faire une cartographie des résultats électoraux des cantonales 2015 révèlent plusieurs Frances. Les Bleues et les Roses s’affrontent sur des territoires géographiques bien marqués, et stables depuis l’avènement de la 5e République. Grâce aux apports de l’histoire et de  l’anthropologie, on peut expliquer ce phénomène avec les types d’habitats ruraux…

Cartes électorales en 2015

Quand on regarde la carte des résultats du 1er tour aux élections cantonales de 2015, les différences géographiques sont frappantes. La « vague bleue » semble avoir épargné le Sud-Ouest. Les partis « de gauche » sont aussi plus présents en Provence continentale, et en Bretagne. Pour l’implantation du FN, on a également un ancrage géographique fort : très présent dans le quart Nord-Est, le parti d’extrême-droite réalise aussi des bons scores sur les cotes provençales (Hérault, Gard, Bouches-du-Rhône, Vaucluse, Var). (La carte à l’issu du second tour donne des résultats similaires, avec pour différence une disparition du FN et une résistance du Parti Communiste.)

Carte des résultats à l'issu du premier tour des cantonales 2015 © Europe 1 ; Source Ministère de l'Interieur

Carte des résultats à l’issu du premier tour des cantonales 2015 © Europe 1 ; Source Ministère de l’Interieur

Ces différentes géographiques, aussi marquantes soient-elles, n’étonneront pas les habitués de la cartographie électorale. Depuis l’avènement de la 5e République, il existe cette coupure entre une Occitanie socialiste et un Nord-Est marqué à droite. La Bretagne, dans certains de ses territoires, est généralement rose ou rouge. Le FN est un parti plus récent, mais son apparition suit là aussi des logiques géographiques : implantation forte dans le Nord-Est et dans certains départements méditerranéens.

Pour le dire plus simplement, la distribution des résultats électoraux ne semble pas être du au hasard mais bien obéir à des logiques régionales qui se reproduisent d’élection en élection depuis plus d’un demi-siècle.

Les déterminants anthropologiques du vote

D’aucuns y verront un « effet soleil » : le nord de la France vote bleu quand les sudistes se tournent plutôt vers la gauche. Mais comment expliquer alors l’ancrage local ancien du rose en Bretagne ? Et comment comprendre la place de l’extrême-droite sur les départements côtiers provençaux ?

Une réponse facile serait de dire : en Provence, on vote à droite parce qu’il y a beaucoup de vieux. Certes, la Provence est une des régions françaises dont la population est la plus âgée. Mais le Languedoc et le Midi-Pyrénées sont aussi des régions vieillissantes. Et elles votent à gauche. A l’inverse, le Nord-Pas-de-Calais est une région « jeune »… et un terrain fertile aux droites.

Ni le soleil ni l’âge des électeurs ne peuvent donc être identifiés comme des déterminants pertinents du vote.

Ce qui est par contre remarquable, c’est que cette carte électorale de 2015 (mais en fait, toutes les cartes électorales françaises) se superpose à peu près parfaitement à la carte des types d’habitats ruraux.

Qu’es aquo ? Il existe deux grands types d’habitat en milieu rural.

L’habitat est qualifié de dispersé quand la majeure partie de la population d’une zone donnée habite soit dans des hameaux soit dans des fermes isolées. Au contraire, dans l’autre type d’habitat rural – l’habitat groupé – la population s’implante préférentiellement autour d’un bourg principal. (Source)

Ainsi on a une Occitanie et une Bretagne de type « dispersé » qui s’opposent au Nord-Est et une façade méditerranéenne (de Perpignan à Nice) de type « groupé ». Les fermes et hameaux éparpillés du Sud-Ouest prennent le contrepied des bourgs importants de Lorraine. La « campagne », selon les régions françaises, n’a pas du tout le même aspect ; ce qu’on entend par « village » également : bourgs de plus de 1000 habitants en Moselle, hameaux de 200 personnes dans le Gers.

Cette partition serait très ancienne. L’historien Marc Bloch la disait antérieure « aux peuples historiquement attestés : Celtes, Romains, Germains, Slaves », issue donc des « populations anonymes de la préhistoire, créatrices de nos terroirs » (Source).

Évidemment, ces modes d’habitats supposent des régimes sociaux différents : une grande cohésion sociale et une mentalité plutôt communautaire sont nécessaires dans le Nord-Est, alors qu’en Occitanie et en Bretagne la possibilité et le goût de s’extraire de la communauté sont beaucoup plus courants.

L’influence du type d’habitat sur le vote

Tout l’intérêt de ce genre d’analyse historique est de montrer comment la modernité la plus récente ne peut pas s’extraire des structures anthropologiques déjà en place et bien plus anciennes qu’elle. Mais alors, comment un découpage du territoire vieux de plusieurs millénaires peut-il encore influencer les votes des électeurs du 21e siècle ? Emmanuel Todd et Hervé Le Bras le résument comment cela :

À partir des années 1975, le paysage social français a été bouleversé par le déserrement puis par l’étalement urbain, qui ont eu, selon le lieu, des conséquences très différentes. Partout, les ménages français se sont motorisés et ont changé de mode de vie. Ils ont délaissé le petit commerce du coin de la rue et ont pris l’habitude de consommer dans les centres commerciaux. Ils travaillent et prennent leurs loisirs, désormais, de plus en plus loin de leur domicile.

Conséquences ?

En pays d’habitat groupé, la vie sociale a été vidée de son contenu ; la vie sociale et les rapports de voisinage ont été dévasté. En pays d’habitat dispersé, en revanche, la rencontre des autres, jusque là difficile, a été facilitée par la mutation du mode de vie ; l’automobile et les grandes surfaces y permettent une sociabilité nouvelle. (Source)

Le FN construit sa toile sur le désastre de cette vie sociale en pays d’habitat groupé. Il est d’ailleurs remarquable que le parti d’extrême-droite fait ses meilleurs scores dans les zones périurbaines les plus éloignées des centres-villes. C’est-à-dire là où les commerces de proximité sont inexistants, tout comme les transports en commun et la vie de quartier.

Certains trouveront sans doute cette explication un peu rapide ; elle est en tout cas originale et assez éloigné des analyses de politologues qu’on entend habituellement dans les médias. Cette hypothèse des deux démographes a au moins un mérite : elle fonctionne et se vérifie parfaitement. Frances bleues, Frances roses se superposent parfaitement à la distribution des types d’habitat.

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Histoire de l’Aveyron (1)

Bien sur, il est anachronique de parler d’Aveyron dans les millénaires les plus anciens de notre histoire. Mais je voudrais ici proposer une histoire des populations qui ont traversé ou vécu sur le territoire qu’on nomme aujourd’hui Aveyron. Pour cela, je suis obligé d’adopter souvent une perspective plus large (régionale, européenne voire mondiale) pour bien comprendre les mutations locales. Cet article ayant pour but d’être poursuivi et amélioré au fur et à mesure de lectures et découvertes, n’hésitez pas à communiquer toute remarque ou commentaire.

Cliché 2013-06-10 15-13-11
Google Maps, © Google

 

Le temps des chasseurs-cueilleurs (périodes paléolithique et mésolithique)

Chaque spécialiste a sa propre réponse à la question : Quand commence l’humanité ? En fonction de la définition que l’on en donne, on peut faire remonter l’apparition des premiers hominidés à 5, 15 voire 40 millions d’années avant notre ère. Si l’on se concentre sur le genre Homo proprement dit, on situe son apparition il y a un peu plus de 2,5 millions d’années. Le genre Homo, dont nous faisons partie, est à ses débuts foisonnants. Plusieurs espèces différentes d’hommes cohabitent. Une seule a survécu jusqu’à aujourd’hui, les Homo sapiens – c’est-à-dire nous.

Le continent africain est le berceau de toutes ces espèces d’humains. Quelques groupes d’Homo Erectus vont quitter l’Afrique pour explorer le reste du monde. On soupçonne leur présence sur l’actuel territoire français à partir de 1 800 000 ans avant notre ère. Ils vont vivre de chasse, de pêche et de cueillette pendant très longtemps. L’espèce évoluera doucement pour donner, vers – 100 000 ans, les Hommes de Néandertal.

La période dont nous parlons est donc extrêmement longue. Quasiment deux millions d’années ! Soit deux mille milliers, ou vingt-mille siècles ! Une durée si incroyable que nous peinons d’ailleurs à bien l’imaginer. Durant ce laps vertigineux de temps, ces premiers Européens vont connaître quatre périodes de glaciation, entrecoupées par des réchauffements climatiques. Bien sur, ces glaciations et ces réchauffements se font sur la longue durée, et les chasseurs-cueilleurs, sur le temps d’une génération, ne voyaient pas forcément de leur vivant leur environnement changer.

Au plus fort de la glaciation, une épaisse couche de glace recouvrait tout le nord de l’Europe, à peu près jusqu’au niveau de Londres. La France échappe en bonne partie aux glaciers, mais elle se composait alors de paysages qui n’avaient pas grand chose à voir avec ceux que nous connaissons : une sorte de toundra, de la steppe, et des forêts. Le niveau des mers était bien plus bas, et on pouvait traverser la Manche à pieds. L’Aveyron ressemblait alors à l’actuelle Sibérie, peuplée de mammouths, de rennes, d’aurochs, de bouquetins. Les hauts plateaux de l’Aubrac formaient un large glacier.

Au plus chaud, les glaces fondaient, les sols, gorgés d’eau, voyaient naitre une forêt dense. Pour les chasseurs-cueilleurs, la vie dans les périodes chaudes n’était donc pas forcément plus facile que pendant les ères glaciaires : les plus gros animaux avaient fui vers le Nord, et il fallait apprendre à traquer les gibiers restants à travers les arbres.

Les Homo Erectus qui étaient restés en Afrique et au Moyen-Orient ont évolué eux d’une façon différente : ils deviennent les Homo sapiens, c’est-à-dire nos ancêtres directs. Ils arrivent en Europe il y a 40 000 ans, via le Moyen-Orient principalement, et peut-être le détroit de Gibraltar. Peu à peu, ces nouveaux arrivants vont coloniser l’ensemble de l’Europe.

Homo sapiens et Hommes de Néandertal vont cohabiter pendant 10 000 ans. Les Néandertals étaient peu nombreux, avec sans doute une population totale sur l’ensemble de l’Europe de moins de 20 000 individus. Il y avait donc de la place pour les nouveaux venus. On sait pourtant que les deux espèces se sont rencontrés. Elles ont même pu partager à l’occasion des grottes, fait du troc, quelques échanges… et même avoir ensemble quelques enfants (4% de nos gènes seraient d’origine néandertalienne).

Les Hommes de Néandertal vont disparaître assez brutalement. Alors qu’ils étaient présents en Europe depuis 100 000 ans, ayant traversé plusieurs glaciations, leur espèce va mourir en 5000 ans à peine (à l’échelle de l’évolution, c’est très rapide).

La question est : pourquoi ? Il faut bien l’avouer, aujourd’hui encore on ne sait pas trop. Ont-ils fuis devant l’arrivée des Homo Sapiens ? La concurrence pour l’accès aux ressources alimentaires entre les deux espèces a-t-elle joué contre eux ? Est-ce que c’est le dernier réchauffement climatique, bien plus rapide que les précédents, qui a désorganisé leurs groupes ? C’est sans doute un peu de tout ça. En tout cas, on a écarté certaines hypothèses, peu crédibles aujourd’hui : celui d’un génocide des Néandertals par les Sapiens, celui d’une épidémie les tuant tous (on aurait retrouvé des traces de massacre et de maladies si cela avait été le cas), celui d’une fusion génétique entre les deux races (beaucoup trop peu de traces d’échanges dans nos ADN).

Il faut sans doute rassembler différents facteurs pour parvenir le plus proche de la vérité : les modifications du climat et de la faune, l’arrivée des Sapiens, les avancées technologiques plus rapides de ces derniers, la démographie en berne des Hommes de Néandertal… Tout cela va conduire a les faire disparaître. Les Sapiens sont désormais les seuls sur le territoire.

Il y a 12 000 ans (passage au mésolithique) le climat commence à se réchauffer (il se stabilisera, pour devenir celui que l’on connait toujours aujourd’hui, vers – 8250 ans). L’Aveyron devait alors ressembler à une gigantesque forêt majoritairement composée de pins sylvestres et de chênes, parsemée de causses. Il faut imaginer des communautés mobiles de quelques dizaines d’hommes et femmes, vivant dans des tentes l’été et s’abritant dans des grottes l’hiver. On sait aussi qu’ils domestiquaient déjà des chiens.

Hommes de Néandertal comme Sapiens ont été très peu nombreux sur les sites aveyronnais – ou alors ils n’ont pas laissé beaucoup de traces.

Premiers bergers et paysans (période néolithique)

Il y a 11 000 ans une civilisation invente l’agriculture et les premières esquisses de villes au Moyen-Orient. Sous la pression démographique ces précurseurs partent vers l’Europe coloniser de nouveaux territoires. Leur voyage dure plusieurs milliers d’années. Sur leur passage, ils fondent de nombreuses communautés de peuplement et diffusent de révolutionnaires innovations technologiques.

Un premier courant d’hommes et femmes suit le pourtours de la Méditerranée, voyageant sans doute à bord de petits bateaux, et s’installe en Italie, sud de France et Espagne. On les appelle les « Cardiaux » parce qu’ils décorent leurs poteries avec l’impression d’un coquillage nommé cardium. Ils apportent avec eux des animaux et des plantes qui n’existaient pas à l’état sauvage en Europe : des moutons et des chèvres, ainsi que du blé, de l’orge et des lentilles.

L’apport principal de ces Cardiaux dans le Sud de la France est d’avoir introduit la pratique de l’élevage (principalement de moutons). On en retrouve des traces d’abord sur les cotes, puis elle s’enfonce vers les terres. L’élevage fait souche en Aveyron 3500 ans avant J.-C. Ces Cardiaux n’ont vraisemblablement pas submergé les populations autochtones de chasseurs-cueilleurs qui vivaient déjà sur ces territoires. C’est surtout l’idée de l’élevage et de l’agriculture qui a voyagé, et des animaux et des plantes qui ont été échangés. Pourtant, les hommes aussi ont bougé ; et une étude sur des dents humaines du Néolithique ont prouvé que certains habitants de l’Aveyron en 3500 avant notre ère avaient des origines anatoliennes (actuelle Turquie).

Il est probable que les chasseurs-cueilleurs et les nouveaux arrivants se soient mélangés, jusqu’à donner naissance à une société semi sédentaire où on pratique une forme de transhumance. On habite dans des petits villages de plaine pendant l’été, et des abris en hauteur pendant l’hiver. Certaines forêts commencent doucement à être défrichées.

Au nord-est de la France la situation est très différente. Un autre courant arrive du Moyen-Orient en suivant le cours du Danube. Ceux qu’on appelle les « Rubanés » (ils produisent des poteries aux décors en rubans) arrivent en bouleversant complètement le monde des chasseurs-cueilleurs déjà présents, et alors obligés de fuir ou de s’adapter. Les Rubanés sont de véritables agriculteurs. Ils vivent dans de grandes maisons en torchis, au sein de villages rassemblant jusqu’à 200 personnes. Ils défrichent beaucoup de forêts et élèvent des boeufs et des porcs. Il est amusant de constater que dès cette période le Midi et le Nord de la France vont connaître des histoires très différentes.

En Aveyron le défrichement des forêt continue, devant la population qui s’accroit. Peu à peu les communautés se font de plus en plus sédentaires, mais l’élevage restera encore longtemps le fait de groupes semi-nomades. On couvre les causses de dolmens, une pratique rituelle d’abord apparue en Bretagne et qui s’est diffusée jusqu’au Massif Central. C’est également l’apparition des premières inégalités sociales, avec une première hiérarchie entre individus dans les villages, et même des premières guerres entre clans.

C’est cette population qui se maintiendra en Aveyron pendant plusieurs milliers d’années, « jusqu’à la conquête romaine et même au-delà ». En effet, il y aura bien des bouleversements culturels, comme avec l’influence celte, des installations d’aristocraties politiques et militaires, comme avec les Romains ou les Goths, mais il n’y aura plus par la suite d’arrivée importante d’une population.

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Note de lecture : Le Mystère français

Un peu plus de trente ans après avoir publié L’Invention de la France, Todd et le Bras remettent ça : à l’aide d’une méthode cartographique affinée au niveau municipal, ils décortiquent à nouveau la France en long, en large et en travers afin d’en saisir les persistances et les mutations. L’objectif avoué est de comprendre les transformations de la société française entre 1980 et 2010 (en gros depuis la sortie de la période industrielle) en tenant compte des structures héritées du passé.

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La thèse du bouquin de 1981 (compte-rendu ici) était simple mais originale : contrairement à la plupart des pays d’Europe, la France n’a pas à son origine un peuple mais cent, et ils ont décidé de vivre ensemble. Ce mescladis de cultures et de formes familiales différentes explique d’abord les idées bien françaises d’individu universel, ou d’idéal républicain. (La France ne reconnaît pas d’Occitans ou de Bretons mais seulement… des Français, théoriquement tous égaux.) Le deuxième point de l’argumentation des démographes-anthropologues est de dire que ce découpage du territoire en différents espaces culturels, héritage donc d’une histoire mouvementée, est toujours pertinent. À grands renforts de cartes, les auteurs nous prouvent alors que quelque soit l’indicateur que l’on choisisse, il existe des réalités régionales bien distinctes : on ne se suicide, ni ne se marie, ni ne vit de la même façon à Brest qu’à Marseille, à Metz qu’à Limoges, à Rouen qu’à Dijon.

On peut résumer le plan du Mystère français en 3 grands axes : une présentation des fondements anthropologiques et religieux de la France, qui expliquent des logiques inégalitaires sur le territoire, et enfin une analyse des comportements électoraux.

Le Bras et Todd

Le Bras et Todd – photo Rudy Waks pour L’Express

Fondements anthropologiques et religieux

La première partie de l’ouvrage est consacrée à une réactualisation du découpage du territoire. Todd et Le Bras gardent la même thèse qu’en 1981 mais ils en affinent l’analyse. Pour résumer, ils utilisent deux indicateurs anthropologiques et un religieux pour partager l’espace français en différents pôles, avec à chaque fois des zones intermédiaires.

  • les structures familiales. Opposition d’une France des familles souches (Occitanie + Alsace-Lorraine) à une France des familles nucléaires (Bassin Parisien large + Ouest Intérieur + bordure méditerranéenne)

  • les modes d’habitats. Opposition de populations dispersées en hameaux (Occitanie + Bretagne) à des populations regroupées en gros villages (Nord-Est)

  • les pratiques religieuses. Opposition d’îlots où la pratique religieuse est encore présente, où il y a persistance du fait religieux (Massif Central, Pays Basque, Bretagne, Alsace) à un axe très tôt émancipé du catholicisme (zone centrale autour du bassin Parisien qui pointe jusqu’à Bordeaux)

Bien que ne se recoupant pas totalement, il y a un lien assez fort entre ces trois variables. Ainsi les régions où l’habitat est dispersé ont tendance à abriter des familles complexes et un catholicisme tardif et les régions d’habitats groupés abritent davantage des familles simples et laïques. Ce sont des tendances et il y a bien évidemment des exceptions, mais Todd et Le Bras nous prouvent que les divergences sont plutôt des questions de gradations.

Pour schématiser, on peut dire qu’il existe en quelques sortes deux France. Une première France centrale, laïque, de familles nucléaires, où domine l’idéal égalitaire (c’est cette France là qui a été le moteur de 1789). Et une France des périphéries, de familles complexes, qui historiquement a été déchristianisée beaucoup plus tard, où domine l’idéal d’autorité.

Cartes et données statistiques à l’appui, les auteurs nous prouvent que ces structures antiques ont toujours des effets très concrets dans le présent. Le catholicisme, par exemple, on pourrait le croire mort parce que la pratique religieuse ne va pas fort depuis de nombreuses années. Et pourtant les zones anciennement les plus religieuses se comportent très différemment des zones autrefois les plus laïques, elles résistent mieux à la crise alors qu’elles connaissent les mêmes difficultés, etc. Todd et Le Bras parlent donc de « catholicisme zombie » — mort mais actif quand même.

Todd

Todd – photo Rudy Waks pour L’Express

Nouvelles inégalités culturelles et économiques

N’en déplaise aux économistes qui parlent de « trente piteuses » pour caractériser les années suivant les Trente Glorieuses : pour les démographes, l’éducation est un meilleur indicateur pour mesurer l’état de santé d’une société que le taux de croissance capitaliste. Et à ce titre-là nous vivons des années pas si mal que ça.

En effet, le niveau général d’instruction a augmenté de façon assez spectaculaire. Cependant ce mouvement d’éducation ne s’est pas fait de façon homogène sur l’ensemble du territoire.

Phase 1. La poussée de l’alphabétisation trouve toute son intensité dans le Nord-Est, si bien que certains observateurs comparent un Midi arriéré à un Nord cultivé. Phase 2. Mais cette réalité ne dure qu’un temps puisque quelques décennies plus tard la carte des bacheliers montre une Occitanie qui a largement supplanté le Nord, où les jeunes vont davantage à l’usine qu’à l’école. Phase 3. Les diplômés du supérieur se concentrent dans les territoires du « catholicisme zombie ».

Mais, si le niveau général d’éducation a partout augmenté, on assiste à un découpage des territoires français entre zones plébiscités par les classes moyennes intellectuelles et les classes moyennes techniques.

Le Midi et la Bretagne sont quasi entièrement désindustrialisés, ainsi que les agglomérations en général. Ces zones sont également celles qui ont le plus bénéficiées de la poussée éducative. Ainsi on retrouve essentiellement dans le Nord-Est, et plus particulièrement encore dans ses zones rurales, loin des préfectures, les plus forts taux d’ouvriers. « Nous dépendons toujours pour notre niveau de vie de la Haute-Normandie, du Nord-Pas-de-Calais et de la Picardie », alors même que ces régions se vident et sont culturellement dominées. Drame économique en perspective.

D’autre part les inégalités économiques ont augmenté partout en France comme d’ailleurs en Europe. Mais, encore une fois, cela ne se fait pas de façon homogène.

Et là il y a paradoxe : les régions les plus attachées culturellement à l’idée d’égalité sont celles qui ont su résister le moins à la montée effective des inégalités. Ainsi le « centre » (compris comme un vaste croissant reliant Paris à Bordeaux) réalise ce paradoxe en étant la zone la plus attachée à l’égalité dans l’idéologie (c’est le foyer révolutionnaire de 1789) mais qui est, dans les faits, le moins égalitaire. De l’autre coté l’Occitanie et la Bretagne, anthropologiquement régions plutôt portées vers les héritages inégalitaires et le respect de l’autorité, sont dans les faits les endroits où les inégalités sont les plus faibles.

Ce paradoxe se retrouve en Europe, avec une Allemagne ou une Suède qui sont concrètement des pays assez égalitaires alors que leurs traditions culturelles ne font pas de l’égalité un principe fort (familles-souche, protestantisme…).

Carte tirée du livre

Carte tirée du livre

Votes et déterminants anthropologiques

À la dernière présidentielle, on voit une certaine partition Est/Ouest avec un vote PS très fort en Bretagne et Midi-Pyrénées et un vote UMP à l’Est. Ce découpage révèle une vieille lutte entre les régions d’habitat dispersé et celles d’habitat groupé.

C’est d’abord paradoxal, on l’a déjà dit, parce que les régions historiquement attachées à l’égalité ne sont plus celles qui votent à gauche. En même temps c’est compréhensible. Ces trente dernières années ont vu le paysage français de métamorphoser avec la concentration puis l’étalement urbain. Mais ce phénomène a eu des effets très divers selon les régions et leur mode d’habitat. Dans les régions d’habitats dispersés (en Occitanie ou en Bretagne par exemple), « la rencontre, jusqu’à-là difficile, a été facilité par la mutation du mode de vie ; l’automobile et les grandes surfaces y permettent une sociabilité nouvelle ». À l’inverse en zone d’habitat groupé (Alsace-Lorraine par exemple), la vie qui avait toujours été collective « a été vidée de son contenu » parce que les réseaux de sociabilité ont été broyés par la ville.

C’est sur ce vide que prospère le FN, et de ce point de vue il est assez logique de voir l’extrême-droite gagner de la place en Provence ou dans le Nord-Est, régions où l’habitat groupé y était le plus marqué. En même temps la géographie des votes FN bouge géographiquement, mais elle bouge selon un schéma bien connu. C’est à peu près le même que celui suivi par la poussée éducative du siècle dernier (notons au passage que c’est également le même que les axes de peuplement au néolithique, ceci expliquant sans doute cela), le FN suit les grands axes de diffusion, partant de Lorraine et de Provence pour prospérer le long de la Garonne et du Rhône. À terme on peut faire le pari que le FN va perdre ses bases et qu’il va se stabiliser dans les régions précocement déchristianisées, occupant alors les mêmes places que l’ex PCF. Mais on peut aussi faire le pari que le FN s’écroulera encore plus vite que le PCF, parce que son idéologie sera en contradiction avec les traditions culturelles de ses régions d’implantation. À ce titre, le vote FN apparaît bien comme un vote d’opposition puisqu’il s’implante dans les provinces les plus habituées à la contestation.

Pour conclure, les auteurs avancent trois points.

  • D’abord, il convient de dire que la France ne va pas si mal que ça. Certes il y a le déclin industriel et les effets néfastes de la libéralisation, mais il faut garder à l’esprit que notre pays a mieux résisté que ses voisins à la montée des inégalités, qu’il reste un pays où l’éducation et le système de protection sociale marchent bien, encore aujourd’hui. Enfin, il y a la montée du FN mais on a vu que sa capacité d’expansion est assez limité.

  • Ensuite, il s’agit de regretter l’incompétence des responsables politiques qui gouvernent un pays dont, finalement, ils ne connaissent rien. Face à la lecture simpliste des « experts » économiques et libéraux, il s’agit de présenter les déterminants anthropologiques et religieux qui jouent un rôle bien plus important dans la vie sociale et économique du pays.

  • Le dernier est en lien avec celui précédent : la prise en compte de ces déterminants est d’autant plus nécessaire que les analyses des auteurs montrent bien que, dans un contexte de crise, le vieux fond anthropologique a plus d’effet que jamais. Ainsi, dans un mouvement global de mondialisation, certains pays homogènes comme l’Allemagne s’en sortent plutôt bien ; mais d’autres, culturellement variés, comme l’Italie, l’Espagne et la France, voient le risque d’une sorte d’éclatement de leur unité (exemple de la Catalogne ou l’Italie du Nord qui essayent d’échapper au reste de leur pays). Et cet éclatement est renforcé par la méconnaissance des élites politiques qui, quand il parlent de « réforme », ne demandent finalement qu’à élaguer, qu’à exclure une partie de la population, parce que celle-ci est vu comme non-utile.

En somme, plutôt que de chercher chez nos voisins des modèles de comportements, il s’agit d’apprendre à connaitre notre propre diversité. Notre pays est hétérogène, et c’est plutôt une force, seulement il s’agit de comprendre les différences et les complémentarités entre les territoires français afin de pouvoir s’en servir comme levier.

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Il y a 800 ans en pays d’oc…

… Deux armées se préparaient pour un choc décisif, une bataille devant les portes de Muret où se jouait le sort et l’avenir de ce pays compris entre Massif Central et Pyrénées, mer Méditerranée et océan Atlantique.

Représentation de la bataille de Muret

Représentation de la bataille de Muret

Mise en contexte. L’an 1000 avait vu fleurir, un peu partout en Europe, des mouvements de « retour aux sources du christianisme » (Luquet-Juillet). Le peuple, en majorité pauvre et illettré, s’y détournait du clergé « officiel », vu comme trop corrompu et trop éloigné de la populace. Ainsi naissaient un peu partout des mouvements que l’on analyse parfois comme des précurseurs d’extrême gauche. En effet, ils rejetaient les autorités politiques et religieuses, manifestaient une volonté d’auto-organisation, promouvaient plus d’égalité entre les sexes (cf. les « parfaites » cathares par exemple, jouissant des mêmes droits et devoirs que les hommes, quand les Catholiques « classiques » en étaient encore à débattre pour savoir si, oui ou non, les femmes avaient une âme), refusaient qu’on puisse vivre du travail des autres et même… faisaient l’apologie du végétalisme. Puis, « comme une proto-étoile qui se rétracte » (dixit Le Roy-Ladurie), le mouvement s’est concentré sur sa base, c’est-à-dire le pourtour méditerranéen septentrional. Au début du 13e siècle existaient ainsi les Vaudois, les Bogomiles, les Patarins… et, ceux qui nous intéressent, les Cathares.

La particularité du catharisme, bien implanté en Occitanie, c’est qu’il n’avait pas trouvé des adeptes que dans le bas-peuple mais qu’il avait su trouver des adeptes puissants, ou au moins des alliés, jusque dans la haute-noblesse. La situation semblait si préoccupante pour l’avenir du clergé catholique dans cette région que le pape Innocent III intercéda plusieurs fois en direction du roi de France Philippe-Auguste pour ce que celui-ci mène une guerre de croisade dans le Midi.

Enluminure sur la bataille extraite de La Canso

Enluminure sur la bataille extraite de La Canso

Plusieurs fois, Philippe-Auguste refusa. Il est vrai qu’il avait d’autres chats à fouetter. Le conflit contre les Anglais était vivace et, d’ailleurs, un débarquement en Angleterre se préparait. De l’autre coté, le Saint-Empire ne cachait pas ses ambitions guerrières. En somme le roi de France avait besoin d’hommes pour se battre et il avait beaucoup à perdre et peu à gagner à s’engager dans une croisade contre les Cathares.

La situation aurait pu se maintenir longtemps si, le 13 janvier 1208, le légat du Pape Pierre de Castelnau n’avait été assassiné d’un coup de lance par un des membres de la famille du Comte de Toulouse. Fou de rage, le Pape multiplia les appels à la croisade en sommant les Anglais, les Français et les Allemands de faire la paix pour punir ces « hérétiques ». Si Philippe-Auguste continua de faire la sourde oreille, ce ne fut pas le cas de son peuple et de ses vassaux, profondément pieux, qui commencèrent à s’organiser. Le roi de France aurait pu faire tout arrêter, mais cela aurait été défier franchement l’Église. Il laissa donc faire, espérant peut-être tirer quelques bénéfices de ce conflit par la suite.

Une armée se mit donc en route ; à sa tête, Simon de Montfort, qui allait se révéler être un grand stratège et un combattant infatigable. Passons les détails : en 1213, les Français avaient conquis un grand nombre de places et de châteaux en Occitanie. Mais l’armée croisée s’épuisait, des désaccords importants entre Simon de Montfort et les autres seigneurs risquaient de voir se terminer brusquement la croisade, et surtout Toulouse, la principale ville du pays d’oc, restait insoumise. De l’autre coté le roi Pierre II d’Aragon s’était enfin décidé à intervenir aux cotés du comte de Toulouse, espérant sans doute réaliser le vieux projet de son père d’un « royaume à cheval sur les Pyrénées ». Une bataille décisive s’annonçait donc, le vainqueur gagnerait l’Occitanie. Elle eut lieu devant les portes de Muret, dans l’actuelle Haute-Garonne.

Miniature du 13e, bible de Maciejowsky

Miniature du 13e, bible de Maciejowsky

Les Occitans et les Catalans alliés étaient supérieurs en nombre. Tout porte à croire qu’ils auraient du gagner. Mais, peut-être parce qu’ils étaient trop confiants, la bataille tourna mal. Le roi d’Aragon chargea dans la mêlée et, par une manœuvre astucieuse de Simon de Montfort, se retrouva isolé au milieu de chevaliers français. Il fut tué. La nouvelle de sa mort ne tarda pas à se répandre dans les rangs occitans et ce sont les trois-quarts de l’armée coalisée qui s’enfuirent de cette bataille, sans avoir combattu. Un véritable fiasco pour l’Occitanie.

Bientôt le Midi tournerait définitivement le dos à la Catalogne et l’Espagne, rattaché pour des siècles à la France du Nord. Le paysage de l’Europe occidentale que nous connaissons actuellement s’est joué au 13e siècle.

ET SI… C’est ce que nous propose d’imaginer le documentaire de France 3 qui sera diffusé dimanche 15 septembre 2013 à 11h 30. Et si les Occitans n’avaient pas perdus sous les remparts de Muret ? « Quelles conséquences pour l’Occitanie et la Catalogne ? Que serait aujourd’hui l’État français ? L’Europe ? Comment l’Église catholique aurait évolué si le catharisme n’avait pas été éradiqué ? »

Pour une fois, je fais donc de la pub pour la télé ! Dimanche, tous à vos écrans !

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Culturez-vous, qu’ils disaient

Louvre the Grand © Storm Crypt (Flickr)

Louvre the Grand © Storm Crypt (Flickr)

C’est un fait bien connu des étudiants en sociologie et anthropologie, sans doute moins de tous les autres : la notion de « culture » au sens de « culture d’un peuple, d’un groupe » a eu énormément de mal à se faire une place en France.

La culture ? France vs Reste du monde

Il faut lire Élias. Dés le 17e siècle en Allemagne on trouve un ensemble de réflexions autour des concepts de civilisation et de culture. Celle-ci peut-être définie comme le « génie d’un peuple », c’est-à-dire les traits caractéristiques d’une population qui permettent de la reconnaitre entre toutes. Même époque, en France, les philosophes des Lumières parlent eux-aussi de culture mais dans un sens tout à fait différent. Rappelant le sens originel du mot (la culture est d’abord la culture de la terre, des champs), ils parlent de culture de l’esprit, cet ensemble d’apprentissages, de travaux, qui permettent de s’élever par rapport à la condition animale.

Être homme, c’est être cultivé ; à l’époque maitriser le grec et le latin classiques par exemple. Pour la noblesse et la bourgeoisie, c’est un moyen de se distinguer de la plèbe. Mais on a là quelque chose de très différent de ce qu’il se passe en Allemagne. L’idée de culture n’est pas associée à un peuple en particulier, au contraire : la culture dans cette acception est culture de l’humanité. La culture au sens français est une prétention à l’universel.

Faisons un grand bond dans le temps et l’espace. États-Unis, début du 20e siècle. Les sociologues américains ont massivement recours à la notion de culture dans leurs études, notamment quand ils essayent de comprendre les interactions à l’intérieur d’une ville comme le font les chercheurs de l’École de Chicago. Il faut dire qu’aux États-Unis la question de l’interculturel se pose d’emblée : déjà parce qu’il y a au sein même de la société la présence de nombreuses communautés amérindiennes, qui s’insèrent mal dans le mode de vie occidental, ensuite parce que les États-Unis forment un pays qui se constitue par l’immigration. On a des centaines d’Irlandais, de Hollandais, d’Allemands, d’Anglais et bien d’autres nationalités encore qui se rejoignent et qui ensemble inventent un pays à partir de rien. Ce mélange d’individus aux origines diverses dans les villes questionne les sociologues.

Et en France ? Quasi rien. On n’utilise tout simplement pas la notion de culture. En vérité il faudra attendre l’apport des premiers africanistes pour qu’émerge enfin une première conception française de la culture. Quand on constate des différences entre deux groupes, on n’utilise pas la variable « culture » comme moyen d’explications. Ce n’est sans doute pas assez objectivable pour les durkheimiens, et on préfère parier sur les classes sociales, l’âge ou encore le genre.

L’universalisme francais s’incarne

Influence de Durkheim peut-être, mais ce dernier n’est-il pas lui-même un pur produit de ce que fait la France, c’est-à-dire avec prétention à l’universel et tutti quanti ?

Autre grand penseur français : Levi-Strauss. En tant qu’anthropologue il se retrouve bien obligé de questionner la notion de culture, mais qu’est-ce qu’il fait ? Il recherche les traits communs à toutes les sociétés humaines à travers le monde. Au parfait contraire des culturalistes américains donc qui, eux, tentaient plutôt de dresser un catalogue des diversités culturelles.

Cette prétention à l’universel typiquement française, on la retrouve parfaitement incarnée dans l’idéal républicain. L’idéal républicain français, c’est l’idée de l’individu universel. Je fais trop vite, hein, mais « Liberté, Égalité, Fraternité » et qui se reconnait là-dedans peut en théorie se sentir Français. C’est pour cela que la France, au contraire de l’Allemagne ou de l’Italie, ne base pas tout son droit à la nationalité sur le droit du sang.

Après cette interminable introduction, venant à la question de départ de cet article : pourquoi la France s’est-elle distinguée de ses voisins européens en inventant cette prétention à l’universalité ?

Structures de parentés en Europe

C’est là que j’en reviens à Todd et son enthousiasmant bouquin L’Invention de la France. Il y développe une méthode originale (exposée dans cette première partie sans suite), l’analyse des systèmes de parenté, qui permet de répondre simplement à cette question.

Il était possible de définir « l’esprit » du peuple allemand étant donné que celui-ci existait. On le retrouve au niveau de la famille traditionnelle allemande qui est de type famille-souche, avec des légères variantes d’Est en Ouest. Pareil pour l’Italie et sa famille communautaire ou l’Angleterre et sa famille nucléaire, aussi loin que les archives nous permettent de regarder dans le temps. Si la méthode de Todd est bonne (et il n’y a pas de raison qu’elle ne le soit pas) et qu’on peut identifier un peuple aux structures de ses familles, aux relations entre les époux, au nombre d’enfants, alors on peut estimer que l’Allemagne, l’Italie ou l’Angleterre sont des pays où l’on trouve à l’origine un seul peuple (« tribus anciennes et minuscules, démesurément gonflées par mille ans d’expansion démographique, pour atteindre aujourd’hui l’échelle de la nation »).

On trouve aussi des pays qui accueillent différentes structures familiales. Tout prés de nous il y a l’Espagne par exemple. Mais cette diversité anthropologique se retrouve au niveau de la diversité politique, et également au niveau de la reconnaissance sociale et publique des différentes cultures qui composent la nation espagnole (les Catalans, les Andalous, etc.).

La France, un pays d’exception

La France est alors une exception parce qu’elle accueille tout un tas de structures familiales, et donc de peuples à son origine, et pourtant il n’y a quasiment pas de reconnaissance publique de différentes cultures. Exemple avec l’occitan qui a le statut de langue officielle en Espagne, en Italie, mais pas en France où elle est pourtant parlée dans tout le tiers sud du pays ! (Enfin… Elle était parlée : faute de politique publique d’apprentissage pendant longtemps, le nombre de locuteurs de l’occitan fond comme neige au soleil. La situation s’est un peu améliorée depuis 1999 et la reconnaissance comme « langue régionale », mais ça reste assez catastrophique.)

En France « on fait comme si », en gros. Comme si on était tous les mêmes, qu’on partageait une même culture, répartie de façon homogène sur l’ensemble du territoire. Cet idéal républicain qui gomme toutes les différences culturelles ne se fait pas sans violences ni conséquences (les Sudistes ou les Bretons ou les Ch’tis, demandez à vos grands-parents comment c’était à l’école s’ils parlaient « le patois »).

Comme conséquence, on a donc cette disparition de toutes les cultures régionales, passées au double rouleau compresseur de l’idéal républicain et du libéralisme qui a tendance à tout homogénéiser pour mieux vendre. Mais on a aussi toutes les violences exercées contre les descendants d’immigrés !

Occitans et Algériens : même combat !

Tout le délire autour de la prétendue « double-culture » des fils-filles et petits-fils-petites-filles d’immigrés, c’est ça. Face à un États français qui a une vision monolithique de la culture, c’est-à-dire qui n’en reconnait qu’une seule de légitime – la sienne, soit blanc, bourgeois et masculin en gros – et qui prend pour une menace toute prétention à se réclamer français et autre chose. Par exemple : « Je veux être français sans oublier l’origine marocaine de ma famille ». Impossible ! te dit l’État. Si tu te réclames d’autre chose tu es forcément autre, donc pas tout à fait français, immigré, étranger, musulman, bref : terroriste quoi !

Revenons à Todd et ses explications. Pourquoi cet idéal républicain aux effets destructeurs a t-il vu le jour en France ? L’historien semble nous répondre : parce que pas le choix. La France était – et reste, en partie – un tel fatras de peuples hétéroclites que faire tenir tout cela ensemble sans passer par l’idéal républicain semblait mission impossible. « La nation française n’est pas un peuple mais cent », répète Todd, « et ils ont décidés de vivre-ensemble ».

On a très envie de le croire mais, en 2013, il serait bon de lâcher un peu la bribe sur cet idéal républicain. Car aujourd’hui, bien loin de permettre le vivre-ensemble, c’est lui qui – il est vrai invoqué par les forces réactionnaires du FN, d’une frange de l’UMP et du PS – met des bâtons dans les roues de tous ceux qui voudraient vivre joyeux et composer leur identité comme il l’entende, bien loin de toute sirène nationale.

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Mariages et parentés (L’Invention de la France 1)

L’Invention de la France : atlas anthropologique et politique, par Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, Paris, Gallimard, 1981

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La France, un pays aux cents cultures

La conviction de départ de Hervé Le Bras et Emmanuel Todd est que « la nation française n’est pas un peuple mais cent ». Pour démontrer cette diversité culturelle française, ils s’attachent à cartographier ce qu’on ne fait généralement que comptabiliser et/ou historiciser. Plusieurs exemples sont possibles : le suicide, on ne se tue pas de la même façon et avec la même fréquence à Brest qu’à Toulouse ; le mariage, on ne se marie pas au même âge et avec le même écart d’âge entre époux à Metz ou à Rodez ; la folie, on n’est pas aussi fréquemment classé comme fou à Nantes qu’à Strasbourg. Et ce phénomène est vrai même si on remonte dans le temps : au 16e siècle on n’a pas du tout brûlé des sorcières partout avec la même intensité.

Autre chose : depuis la création de la 3e République, le découpage des régions entre droite et gauche aux élections est relativement stable. Si un affrontement équilibré peut se jouer à l’Assemblée, ce n’est pas le cas dans les régions. Certaines semblent presque naturellement à gauche quand d’autres ont toujours voté à droite. Les retournements de vote régionaux sont finalement assez rares.

Comment expliquer tous ces faits sinon par la prégnance de traits culturels hérités d’une histoire différente selon les régions de France ?

Golfe du Morbihan, © Jack-56 (Flickr)

Golfe du Morbihan, © Jack-56 (Flickr)

Les systèmes de parenté

Une fois ce premier point admis, il s’agit d’identifier les grands groupes culturels qui se partagent la France. Comment faire ? Comment reconnaître un peuple ? Fidèle à une approche anthropologique, Le Bras et Todd plaident pour l’étude des systèmes de parenté.

De fait une telle approche semble confirmer largement leur thèse. Je m’explique : s’il est possible d’identifier pour la majorité des pays d’Europe un type de famille bien particulier, ce n’est pas le cas pour la France. La famille allemande traditionnelle est une famille de type « famille-souche » (enfants, parents et grands-parents vivant souvent sous le même toit). En Angleterre on a plutôt une famille nucléaire (parents et enfants jusqu’à que ceux-ci se marient), et ce aussi loin que l’on regarde dans le temps. En Italie, plus encore qu’en Allemagne, la famille est large et construite autour des hommes (au couple-noyau peuvent s’ajouter des frères mariés ou non, des soeurs célibataires, des oncles, etc). En France, impossible d’identifier un tel modèle-type. En fait les auteurs nous montrent que si on procède à une analyse statistique il y a autant de différence entre une famille anglaise et une famille russe qu’entre une famille du Languedoc et une famille alsacienne.

(Attention : le bouquin date de 1981. Les auteurs se basent sur plusieurs études démographiques dont la dernière date de 1975. Jusqu’à cette date on peut trouver ces différences fortes entre régions. Il semble qu’après la France s’homogénéise – au moins en ce qui concerne le type de famille dominant – vers le modèle de la famille nucléaire, en bonne partie parce que les différentes mondes paysans et ouvriers disparaissent.)

Le Bras et Todd affirment qu’en schématisant on peut proposer une répartition des structures familiales françaises en trois classes. 1) Régions de structures nucléaires où les parents cohabitent avec leurs enfants tant que ceux-ci ne sont pas mariés, on retrouve dans ces régions un âge au mariage précoce et un taux de célibat assez faible. 2) Régions de structures complexes à mariage peu contrôlé où on a en gros un modèle de famille communautaire où les individus vivent en groupes élargis tout en conservant une certaine indépendance. 3) Régions de structures complexes à mariage contrôlé où le modèle est assez patriarcal : un chef de famille homme qui règne sur sa tribu, avec un fort taux de célibat et un âge au mariage assez élevé.

Leur répartition selon les régions s’organise ainsi :

Nucléaire

Communautaire

Patriarcal

Normandie

Ouest intérieur (Anjou, Mayenne)

Champagne

Lorraine

Orléanais

Bourgogne

Franche-Comté

Sud Ouest

Provence

Nord

Bretagne

Pays Basque

Sud du Massif Central (Aveyron, Lozère)

Savoie

Alsace

Metz -porte des allemands, © Laurent Braun 1972 (Flickr)

Metz -porte des allemands, © Laurent Braun 1972 (Flickr)

Les rapports conjugaux

Pour mieux cerner ces systèmes de parenté, les auteurs s’intéressent également au rapport hommes/femmes. Pour cela ils regardent les écarts d’âge entre maris et femmes, le taux de divorce, le pourcentage d’enfants nés hors-mariage, si la femme est inscrite au recensement comme productrice/travailleuse ou non.

Cette fois il est impossible d’identifier des groupes aux frontières assez nettes. On voit par contre se dessiner trois pôles, avec certains traits régionaux très forts, qui n’empêchent pas de vastes zones plus floues où les modèles se chevauchent. Ces trois pôles correspondent aux trois grands ensembles qu’avaient cru identifier les premiers anthropologues travaillant sur le territoire français : l’Ouest celtique, l’Est germanique, le Midi romain.

L’Ouest est un pôle égalitaire et stable. Le participation féminine au travail et aux décisions économiques est importante, l’écart d’âge entre mari et femme est faible. Par contre peu de naissances hors-mariage et de divorces. L’Est est égalitaire et instable (ou conflictuel). Si l’écart entre mari et femme est également faible, les divorces sont nombreux tout comme les enfants nés hors-mariage (qui sont toutefois reconnus, on ne parle pas ici d’abandons). Les femmes sont également écartées de la sphère économique. Le Midi est inégalitaire et stable. Fort écart d’âge entre mari et femme au bénéfice du premier (ce qui implique un glissement du statut d’épouse vers celui de fille), différenciation des rôles masculins et féminins plus fort que dans la partie nord de la France.

Plateau de l'Aubrac, © frederic.conte (Flickr)

Plateau de l’Aubrac, © frederic.conte (Flickr)

Affiner l’analyse

Cette séparation du territoire français en trois pôles celte, germanique et romain est néanmoins trop simpliste : il faut y ajouter tout un tas de micro-cultures mal définies aux origines anthropologiques et historiques encore mal comprises. Deux régions échappent particulièrement à cette typologie en trois zones.

Le Pays Basque d’abord qui se révèle culturellement assez éloigné des terres occitanes desquelles il est pourtant proche géographiquement. Énormément d’enfants y naissent hors-mariage, ce qui tranche avec tout le reste du Midi qui est assez stable de ce point de vue. Le Pays Basque est un territoire de coutume plutôt matriarcale (les hommes viennent s’installer dans la ferme de leur femme) au contraire de la Provence qui exaltent beaucoup plus les valeurs viriles. Malgré tout l’écart d’âge entre maris et femmes est important, comme dans le reste du Sud. Le système basque est donc assez original.

La Normandie ensuite qui se révèle comme une synthèse harmonieuse des modèles Est et Ouest. Fort travail féminin, comme en Bretagne, et possibilités de divorces importantes, comme dans l’ensemble germanique.

En croisant cette typologie des structures familiales et cette typologie des relations conjugales on a déjà un tableau assez fin des systèmes de parenté en France. Il nous permet de ne pas rapprocher trop rapidement des territoires qui paraissent similaires mais qui ne le sont pas.

L’Aveyron, la Bretagne et l’Alsace par exemple semblent assez proches du strict point de vue de la forme familiale. On y retrouve une famille traditionnelle large et organisée autour de la figure d’un patriarche, avec une adhésion forte au principe d’autorité et un âge au mariage élevé, surtout pour les fils. En outre, ce sont des territoires où la religion catholique est bien implantée. Si on regarde les modèles matrimoniaux il n’y a par contre plus de comparaisons possibles : en Alsace relations conflictuelles entre hommes et femmes, comme dans le reste de l’ensemble Est, en Bretagne relations égalitaires et stables et en Aveyron relations hiérarchiques au profit de l’homme et stabilité (trés peu de divorces et de naissances hors-mariage).

Clairière d'automne en Normandie, © arno1977 (Flickr)

Clairière d’automne en Normandie, © arno1977 (Flickr)

Conclusion

L’analyse des rapports entre parents et enfants puis entre hommes et femmes montrent donc que la France est un pays découpés en plusieurs espaces où l’on ne s’aime, ni se marie, ni ne vit de la même façon. Le Bras et Todd font des systèmes de parenté la clé de voute de leurs analyses mais ils montrent également que ce découpage du pays en différentes réalités restent pertinent si l’on analyse la conception de la mort, les pratiques violentes, l’alcoolisme ou encore l’attitude face au travail.

Alors que la plupart des pays d’Europe sont homogènes – anciennes tribus démesurément gonflées par mille ans d’expansion pour devenir aujourd’hui des nations –, ce n’est absolument pas le cas pour la France. Certains pays sont hétérogènes : la Yougoslavie ou l’Espagne par exemple. Mais ce sont des pays où les différentes cultures sont socialement et politiquement reconnues, où il n’y a pas d’unité linguistique et administrative.

Pays exceptionnel parce qu’il combine originalement diversité et unité, il faut comprendre la France comme une regroupement de peuples très différents qui malgré tout ont choisi de vivre ensemble.

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