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Paris, place de la République : les mensonges se répètent

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Ce qui s’est passé à Paris, place de la République, ce weekend n’est pas sans rappeler les manifestations pour Sivens à Toulouse en fin d’année dernière. Même interdiction préalable de la manif au nom de la « sécurité ». Même tactique policière d’encerclement / immobilisation. Mêmes violences et mêmes tentatives de résistance des manifestants. Même traitement partisan des médias ne parlant que de la « violence » de prétendues « casseurs » – ça en devient si grotesque que c’est à se demander si un seul journaliste était vraiment sur place au moment des faits. Même discours des politiques qui vont condamner les prétendues « violences » en oubliant volontairement de parler du contenu politique des manifestations.

La différence cependant, c’est que la manif à République a rassemblé plus de gens qu’à Toulouse. Conséquences : les témoignages (textes, photos et vidéos) se multiplient sur le Net et le gouffre se creuse entre la version « officielle » des hommes politiques et des médias, et celles des gens comme vous et moi qui ont directement participé à l’événement.

Même interdiction préalable de la manif au nom de la « sécurité »

Avec Sivens, c’était au nom de la sécurité des Toulousains que le préfet avait interdit les manifestations. Pour cela, il jouait la corde déjà usée des dangereux-militants-écolos-qui-vont-tout-casser, les colorant au choix en « black block » ou en « terroristes verts ». Comme la fable n’était pas suffisante pour convaincre, tout avait été mis en place pour faire peur.

En arrivant en centre-ville, bien avant le lieu de rendez-vous de la manif, on croisait des policiers cagoulés et armés par dizaines. Le métro avait été fermé, des annonces par haut-parleur parlaient de la manifestation sans donner de précisions. Des groupes de CRS passaient chez les commerçants pour leur demander de fermer leur vitrine, pour éviter que les manifestants ne les brisent. Tout ça pour à peine 400 manifestants, dont un grand nombre déguisés en clowns arborant des slogans pacifistes, qui réussiront à faire à peine 500 mètres avant de se faire encerclés, gazés et frappés par la police. Mais qu’importe la réalité de cette petite manifestation pacifiste réprimée : les moyens et les méthodes déployés avaient réussis à faire croire au passant lambda que des hordes de gauchos-casseurs mettaient le centre-ville à feu et à sang.

Cette fois, le contexte se prête encore mieux à ce genre d’effet d’annonce jouant sur la peur. On est en plein « état d’urgence », ce qui tend à légitimer de fait tous les comportements policiers. Le gouvernement reprend des slogans fascistes que même la famille Le Pen avait arrêté d’utiliser : « La sécurité est la première des libertés ». Partout ça joue sur les sentiments, les émotions ; penser devient un exercice difficile et ceux qui s’y prêtent sont accusés de justifier les terroristes.

Aussi les interdictions se font à une toute autre échelle : c’est l’ensemble des marches pour le climat qui ont été interdites au niveau national. Certains y verront une mesure normale pour garantir la sécurité de tous. D’autres remarqueront que ces marches interdites étaient politisées, rassemblant une grande variété de personnes et d’idées ayant néanmoins en commun une lecture critique de la COP21 (marchés de Noël, stades sportifs et autres lieux de consommation restent eux ouverts). Parmi les cibles des quasi 2000 perquisitions qui ont eu lieu depuis les attentats du 13/11, il y a d’ailleurs eu de nombreux militants d’extrême-gauche, des écolos et même des maraîchers bio dont le seul tord étaient de s’être rendus à Notre-Dame-des-Landes. La « sécurité » peut cacher des motivations autrement politiques.

Même tactique policière d’encerclement / immobilisation

À Toulouse, les manifestants s’étaient rapidement trouvés bloqués par deux murs de CRS, l’un devant et l’autre derrière. Toutes les rues adjacentes étaient fermées par des policiers portant des flashballs. C’est dans cette zone close que les CRS avaient lancé des grenades lacrymogènes, puis avaient chargé – en cela largement aidés par les gens de la Bac, de loin les plus gratuitement violents.

Pour Paris, la tactique est très similaire : surnombre de policiers, encerclement des manifestants, charge dans les manifestants qui ne peuvent pas s’enfuir. Exemple avec un témoignage initialement publié sur Facebook :

Vers midi nous nous sommes retrouvés place de la République dans une atmosphère bon enfant, les gens mangeaient, discutaient, chantaient et dansaient. Assez rapidement les CRS ont bloqué toutes les rues adjacentes à la place de la République, je dis bien toutes les rues avant de bloquer les entrées de métro. Nous avons décidé de faire une marche sur la place en tournant en rond en scandant des slogans, la manifestation interdite s’étant transformée en manifestation « obligatoire ».

Ou un autre sur la blogosphère Médiapart :

Arrivée vers 13h30, sur certains axes la Place est bouclée. Un NOMBRE (oui, majuscule) de CRS tellement impressionnant que cela en devient ridicule. J’entre sur la place par la rue Léon Jouhaux, des CRS sont présents mais on me sourit, tout va bien. Je fais le tour, 1er constat, il y a beaucoup plus de CRS que de manifestants. (…) Ce que je n’ai pas encore saisi, c’est que la Place est peu à peu claquemurée.

Mêmes violences et mêmes tentatives de résistance des manifestants

Les journaux ont beaucoup parlé de « violences », de « vandalistes » en pointant du doigt les manifestants. À Toulouse comme à Paris, le décalage était pourtant grand entre ces discours et ceux relayés par les participants directs des événements. À chaque fois, tous témoignent des charges de CRS sur des foules pacifistes (les clowns en première ligne) qui ne peuvent de toute façon pas s’enfuir. On cherche également en vain les « casseurs » qui ne semblent être que des manifestants ripostant à l’agression qu’avec les faibles moyens à disposition.

À Toulouse :

Les premiers rangs de manifestants finissent par s’asseoir dans cette attente absurde. Des confettis sont jetés. Quelques filles dansent avec des clowns. Ambiance bon enfant, même si un peu plus loin on entend le slogan, repris en cœur, « Flics, porcs, assassins ». (…)

Pourtant une sorte de résistance des manifestants se met en place. Certains partagent des tubes de sérum physiologique pour se protéger les yeux, d’autres proposent du citron à mettre dans les écharpes – ça aide à masquer l’effet des lacrymos. Et d’autres, qui ont pensé à prendre des gants, font le choix de renvoyer les grenades lacrymos en direction des CRS. Ceux-là sont abondamment photographiés par les quelques journalistes présents – on les présentera sans doute comme les diaboliques « casseurs » qui provoquent la violence.

Et à Paris, République :

En face des CRS il n’y a plus que des clowns et beaucoup, beaucoup de journalistes. Et le spectacle devient vraiment comique, mais vraiment. Contre qui charge les CRS, je ne sais pas, et pourtant je suis là, je fais des photos, mais qui chargent-ils ? Ça ne peut pas être les 4 clowns, si…Non… « Moi, mais garçon regarde-moi, je pèse moins que tes pompes » ! Ce cirque est de tout évidence pour les médias. (…)

Les CRS ont gazés ceux qui étaient devant deux fois ce pourquoi quelques manifestants ont balancé une barrière métallique. (…) Les CRS ont donc commencé à envoyer des grenades lacrymogène dans la foule ce qui a provoqué des envois de projectiles de la part des manifestants.

Cette tactique policière a permis, les deux fois, d’interpeler un grand nombre de manifestants. À Toulouse certains avaient écopé de lourdes peines. Je crains que ce soit la même chose injuste à Paris.

Même traitement partisan des médias : où est la violence ?

Tous les médias ne vont pas aussi loin dans l’ignominie. Mais les réactions des manifestants parisiens sont globalement les mêmes que celle que j’avais eu en rentrant chez moi en novembre 2014.

Un Parisien sur Facebook :

Je viens de rentrer de Paris, j’allume les infos et évidemment les journalistes ne disent absolument pas ce qui c’est véritablement passé cet après-midi.

Moi sur ce blog :

Le soir, quand je regarde sur le Net le traitement médiatique de cette après-midi, je suis scandalisé. (…) Les titres disent : « La manifestation dégénère à Toulouse », « Arrestations et dégradations dans la manifestation Anti-Sivens », « Incidents à la manifestation contre les violences policières ». Toujours, le ou la journaliste font comme si la violence avait été le fait des manifestants. Nous nous sommes pourtant fait gazés alors que nous chantions, assis, des slogans ! D’autres parlent de « face à face tendu ». Mais ce n’était pas un face à face, nous étions encerclés, bloqués et harcelés par différentes troupes de CRS. Pas étonnant que la situation soit tendue pour les manifestants dans un rapport de force aussi inégal. D’un coté, des hommes surentrainés, suréquipés, qui sont légitimes à taper dans le tas ; et de l’autre des manifestants qui se protègent du gaz avec une écharpe, et n’ont pour eux, au mieux, que de renvoyer les grenades reçues.

À Paris, ce qui me marque le plus, c’est que les médias nous ont d’abord présenté la « profanation » par les manifestants de l’espace en hommage aux victimes des attentats. « Profanation », le mot est fort – il ne s’applique normalement qu’à un lieu sacré ou un lieu de culte, pas à un bricolage de bougies improvisé. Mais les nombreux témoignages, confortés par les photos et les vidéos postés sur les réseaux sociaux, montrent que ces bougies ont été piétinés par les CRS !

Il s’était passé un peu la même chose à Toulouse où une voiture avait commencé à bruler (pneus cramés et carrosserie noircie). Les médias avaient tous d’abord parlé de véhicule incendié par les manifestants. Un seul (France 3) avait très timidement (en légende d’une photographie sur leur site Web) pointé du doigt que c’était une grenade des CRS qui avait déclenché le feu, et pas les manifestants.

Même discours des politiques : condamner les prétendues violences et ne jamais parler des raisons politiques de la manifestation

Condamner en long, en large et en travers la « violence » des manifestants, même si celle-ci est impossible à documenter, est une excellente manière d’évacuer la dimension politique initiale des manifestations. Les gens ne se réunissaient pas pour rien dans la rue, ni à Toulouse ni à Paris. Mais ne comptez pas sur les médias et les hommes politiques pour parler de sujets sérieux.

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Les mouvements étudiants sont-ils anti-démocratiques ?

"Le Mirail en lutte", © Frank Taillandier (Flickr)

« Le Mirail en lutte », © Frank Taillandier (Flickr)

Entre septembre et décembre, la faculté du Mirail à Toulouse aura vu naitre un mouvement social d’une jolie ampleur. Université bloquée, manifestations à répétition, assemblées regroupant plus de 1000 personnes… mais aussi occupation des locaux, de la présidence, camping improvisé sur les pelouses en mode ZAD, organisation d’ateliers divers et variés, de cours autogérés… Il s’est passé beaucoup de choses intéressantes. Mais d’autres événements ont été plus regrettables, et en premier lieu les prises de bec incessantes autour du blocage de l’Université, souvent très tendues, pour ne pas dire violentes.

Je sais par expérience (j’ai écumé 3 universités) que quelque soit la fac et le mouvement social, la question du blocage fait toujours polémique. Je ne reviendrais pas ici sur ce débat car je souhaite plutôt réfléchir sur un argument maintes fois entendues chez ceux qui se sont nommés eux-mêmes à Toulouse les « anti-blocus ». Cet argument consiste à dire que les blocages, voire les assemblées générales étudiantes (AG), ne sont pas légitimes car non démocratiques. La question du jour, donc, qui me motive à rassembler quelques réflexions par écrit : les mouvements étudiants sont-ils anti-démocratiques ?

De quoi parle-t-on quand on parle d’anti-démocratisme ?

Pour savoir si les mouvements étudiants sont anti-démocratiques, encore faut-il avoir défini ce que l’on entend par « anti-démocratique », et donc, en creux, par « démocratique ». Je tenterais plus tard une définition historique de ce peut recouvrir le mot démocratie, et je vais d’abord partir de la situation à Toulouse.

Il me semble qu’il y a deux points qui ont été reprochés aux bloqueurs. 1— le fait d’empêcher les étudiants qui le souhaitaient de pouvoir aller en cours, et 2— le fait que la décision du blocage ait été prise par une minorité d’étudiant-e-s, alors que les conséquences du blocage touchent tout le monde sur le campus. Dès lors, taxer les bloqueurs d’« anti-démocratiques » peut vouloir dire : 1— Vous privez les étudiants-es d’une liberté (aller en cours), c’est inacceptable, et 2— Vous n’êtes pas majoritaires, donc vous êtes illégitimes à prendre une décision comme le blocage.

Le premier de ces arguments fait appel à une notion de la liberté couramment admise dans nos sociétés modernes, qu’on peut résumer par la maxime bien connue « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres », ou encore par une citation de la Déclaration des droits de l’homme, la « liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Les pro-blocage répondent traditionnellement à cet argument en disant qu’ils se battent eux-aussi pour la liberté, la liberté de militer : étant donné que les absences sont pénalisantes à la fac, surtout pour les boursiers, le blocage est le seul moyen de permettre à chacun-e d’avoir le choix de militer ou non. Choix qui serait biaisé sans blocage, puisque contraint par la peur des représailles de l’Université en cas d’absence pour aller manifester. En bref, leur idée, c’est de dire que loin de restreindre la liberté, le blocage la permet en offrant à chaque étudiant-e la possibilité de choisir son quotidien. (« Le droit à la liberté sans les moyens de le réaliser n’est qu’un fantôme », écrivait Bakounine.)

Le deuxième argument résume « démocratique » à « majoritaire ». Pourquoi pas, après tout ? Ce qui est alors reproché aux AG, c’est de n’être pas représentatives de l’ensemble des étudiant-e-s du Mirail (puisque 1200 étudiant-e-s en AG – les jours d’affluence – sur une Université qui en compte à peu près 25 000, c’est peu), et donc de ne pas avoir la légitimité suffisante pour prendre des décisions qui engagent tout le monde comme un blocage.

Je ne peux m’empêcher de trouver un peu étonnant ces « anti-blocus » s’indigner de l’illégitimité des AG au prétexte que celles-ci ne seraient pas représentatives. Car cette logique n’est jamais appliquée dans aucune des organes que l’on qualifie habituellement de « démocratiques » ; et si elle l’était, elle aurait des effets assez révolutionnaires. Par exemple, au niveau des présidentielles, aucun président ne serait légitime depuis des décennies ! Hollande, en n’ayant recueilli que 22% des voix au premier tour en 2012 (et 39% au second), en comptant l’abstention, est loin d’être représentatif de quoi que ce soit. Cela le rendrait donc illégitime selon cette logique, et on aurait du le destituer suite à des vagues d’indignation. Et ne parlons même pas des autres élections qui attire encore moins les foules, comme les dernières européennes par exemple où avec 60% d’abstention aucun parti ne peut être légitime. (Le FN, titré « gagnant », n’a recueilli qu’à peine 10% des voix en comptant l’abstention.)

Si « anti-démocratique » signifie simplement « non majoritaire », alors aucune des institutions de notre pays n’est démocratique. Pourtant on voit bien que le fonctionnement de ces institutions ne provoquent pas de vagues d’indignation semblables à celles qui naissent suite aux AG et au blocage. Cette illégitimité due à une non-représentativité, en fait, on ne la pointe du doigt que dans les moments de lutte. C’est vrai dans les AG étudiantes, quand les anti-blocus reprochent aux pro-bloqueurs leurs actions. Mais c’est finalement vrai à chaque mouvement social, où on entend les responsables politiques ressortir le couplet de la « minorité » extrémiste ou terroriste qui « prend en otage » la majorité silencieuse – ces mêmes responsables politiques qui se cachent bien de dire qu’ils font exactement la même chose : légitimer leur action en se réclamant du peuple tout en n’étant pas du tout représentatif. Cela me fait donc dire qu’il y a une façon d’évoquer la démocratie qui est d’abord un moyen de faire taire les luttes.

Démocratie : origines d’un mot à la signification ambigüe

Le problème est finalement celui-ci : on ne sait jamais bien de quelle démocratie on est en train de parler. C’est maintenant l’heure de parler d’histoire. On a coutume de dire que la démocratie a été inventée dans la Grèce antique, à Athènes. Elle n’aurait ensuite plus été appliquée, mais aurait quand même traversé les âges, jusqu’à inspirer les révolutions de l’époque moderne. Et aujourd’hui, les pays occidentaux se seraient tous progressivement dotés de régimes démocratiques.

Pourtant, si l’on penche un peu plus en détail sur cette « histoire officielle » de la démocratie, plusieurs points font tache d’huile. Par exemple : en France après 1789, mais aussi pendant la Révolution américaine du dernier quart de 18e siècle, aucun des dirigeants politiques ne se disait « démocrate ». Au contraire, ils rejetaient violemment l’idée de démocratie, l’associant au désordre et à l’anarchie, et se traitaient les uns les autres de démocrates, comme aujourd’hui ils peuvent se traiter de populistes. (À ce sujet, lire notamment les bouquins du politologue Francis Dupuis-Déri.) Comment est-ce possible ? Comment ceux que l’on nous présente comme les fondateurs des démocraties modernes pouvaient-ils être farouchement anti-démocrates ?

Il faut bien comprendre que fin 18e siècle, on conçoit trois grands types de régimes politiques : la monarchie (le pouvoir d’un seul), l’aristocratie (le pouvoir d’une élite), la démocratie (le pouvoir des masses). La démocratie à l’athénienne leur faisait peur, avec ses grandes assemblées populaires et ses tirages au sort pour désigner les responsables politiques. La démocratie leur faisait d’autant plus peur que les seuls autres exemples de fonctionnement démocratiques qu’ils connaissaient, c’étaient les navires pirates, la ligue Iroquoise et les Amérindiens en général… bref, des sauvages et des gens peu fréquentables. Les fondateurs étaient plutôt pour un régime aristocratique, c’est-à-dire où les dirigeants sont élus au sein d’une très petite partie de la population, une sorte d’élite pensée plus apte que le peuple à gérer le pays. (La démocratie à l’origine n’avait pas grand chose à voir avec l’idée d’élection, processus plutôt aristocratique et/ou militaire. En France les rois ont d’ailleurs longtemps été élus.)

Peu à peu, tous les responsables se mettent à revendiquer le qualificatif de « démocrate », parce qu’ils voient bien que cela a un certain effet auprès des foules, et que c’est bon pour leurs carrières, mais dans les faits le système politique, aussi bien aux États-Unis qu’en France, ne va pas changer : on élit des représentants, tous issus d’une même petite élite économique et culturelle, qui vont gouverner le pays à notre place. On est loin des assemblées populaires, de la recherche de consensus et du tirage au sort qui permettaient concrètement le fameux « pouvoir du peuple » à Athènes.

Si bien qu’en 2015, on entend par « démocratie » une organisation politique aristocratique fondée sur l’élection, une fois tous les cinq ans. Et quand de véritables assemblées populaires se mettent en place (à chaque mouvement social), elles sont moquées et condamnées par ces élites dirigeantes, et le gros des médias toujours soucieux de véhiculer l’idéologie dominante. On se retrouve donc dans la situation un peu absurde ou les représentants censément « démocratiques » attaquent la pratique de ce que l’on appelait autrefois « démocratie », et qu’aujourd’hui on précise plutôt en « démocratie directe », « démocratie réelle » (chez les Indignés espagnols), ou qu’on nomme plus volontiers « assemblées générales » ou « populaires ».

On a donc deux conceptions de la démocratie, qui non seulement sont très différentes, mais en plus sont ennemies. Parce que la démocratie directe tend à être particulièrement visible dans les mouvements sociaux, elle est attaquée par la démocratie représentative « officielle ». Les deux démocraties ne semblent pas pouvoir cohabiter.

La démocratie « officielle » apparaît ici comme une technique de neutralisation des luttes. On l’invoque, dans les médias comme sur la fac du Mirail, pour faire taire les conflits, demander le retour à l’ordre, à la « paix sociale ». Alors ça veut dira quoi, « anti-démocratique » ? Qu’une minorité use de sa puissance au mépris des idées de la « majorité silencieuse » ? Dans ce cas, oui, tous les mouvements sociaux sont anti-démocratiques… mais Mai 68 aussi était anti-démocratique, et, dans une certaine mesure, même la révolution de 1789 était anti-démocratique ! S’il fallait attendre que la majorité bouge son gros cul mollasson, il n’y aurait jamais de lutte, ni d’acquis sociaux.

C’est là qu’on voit bien les limites d’une phrase comme « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » : elle ne permet qu’une liberté qui reste théorique, qui ne doit avoir aucun effet sur le réel. Une liberté sans puissance ni contenu.

La démocratie en Assemblées Générales ?

Reste la deuxième conception de la démocratie, c’est-à-dire directe, au niveau local : la démocratie comme organisation pratique pour parvenir à un but commun. C’est ce que valorisent certains militants quand ils demandent par exemple la mise en place « d’AG de luttes », où l’on décideraient des moyens d’actions à donner au mouvement entre militants seulement (en excluant les anti-bloqueurs, donc), distinctes des assemblées plus générales où l’on débattrait des questions qui touchent tout le monde comme le blocage.

À ce niveau, je trouve que la situation au Mirail était assez confuse. D’une part tous les militants étaient favorables à un fonctionnement démocratique, mais dans les faits celui ci n’existait pas vraiment. Un tout petit groupe de personnes s’auto-désignaient pour former les tribunes présidant les AG, les mêmes beaux parleurs défilent inlassablement d’AG en AG, certaines des propositions n’étaient pas soumises au vote alors qu’elles auraient du l’être selon les règles du jeu, les votes à main levée étaient comptabilisés avec une mauvaise foi évidente… Autant d’éléments qui ont enflammé les tensions entre pro et anti-bloqueurs, tensions qui n’avaient déjà pas besoin de ça…

J’avoue trouver ça un peu étrange : pourquoi se revendiquer d’un fonctionnement démocratique si dans les faits on ne l’applique pas ? D’autres traditions militantes ont abandonné ce principe démocratique, et ne se portent pas plus mal. Regardez ce qu’il se passe dans les ZAD par exemple. Tout n’est pas systématiquement soumis au vote du groupe, si une action trouve suffisamment de personnes motivées pour la faire, elle se fait, tout simplement. Je trouve cela à la fois plus logique et plus souple. Ça évite les situations un peu idiotes où une action va être votée en AG par plusieurs centaines de personnes, mais le jour J il y a à peine 10 militants sur le terrain. Et donc l’action doit être annulée par manque de personnes motivées. À quoi ça servait de voter dans ce cas si l’on ne comptait pas y participer de toute façon ?

Le fonds de cette question, prosaïquement, c’est d’où l’on tire notre légitimité. Je pense que la tradition militante étudiante, parce qu’elle est encore très influencée par les pratiques syndicales et leur bureaucratie, se base sur une légitimité par les urnes. Il faut que tout soit votée, que tout soit validée par la majorité. Quitte à produire des situations un peu absurdes. Alors qu’en ZAD, j’ai l’impression que la légitimité vient plutôt de l’action elle-même. Si une action fait sens pour assez de personnes pour que l’action puisse avoir lieu, alors elle est légitime de fait.

À ce titre, l’arrivée de Zadistes au Mirail a été l’élément le plus intéressant de cette dernière période de lutte au Mirail. Et, fait amusant, la « ZIC » mise en place (Zone d’interpellation chaleureuse) était à la fin du mouvement le type d’action le plus populaire… alors que c’était un des seuls qui n’aient jamais été voté en AG.

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Remarques sur les manifestations à Toulouse du 22/11

Manifestation Toulouse, 22 novembre 2014, © Pierre Selim (Flickr)

Manifestation Toulouse, 22 novembre 2014, © Pierre Selim (Flickr)

Ce samedi 22 novembre 2014, il y avait deux manifestations contre les violences policières à Toulouse. Pourquoi deux ? La première, prévue de longue date à 15 h, faisait suite aux appels – notamment – du collectif Tant qu’il y aura des bouilles (les zadistes du Testet). Cet appel s’inscrivait dans le cadre d’une « journée nationale de lutte contre les violences policières ». Elle n’avait volontairement fait l’objet d’aucune demande d’autorisation préalable en préfecture, et était donc de fait illégale.

Pourtant, plusieurs orgas traditionnelles de la politique avaient déposé une demande de manif sur cette même thématique. Mais très étrangement, ils l’avaient fait pour une heure différente (11 h) et un autre lieu de départ. Pourquoi ? Le Parti de gauche, Europe écologies les Verts, les syndicats FSU ou Solidaires tenaient-ils à ce point à se distinguer des étudiants et des zadistes ? (Cela dit, je suis heureux de voir que ces orgas s’emparent à leur tour de la question des violences policières et de la répression – ce qui n’était pas vraiment le cas avant. Même si elles ne manifestent pas à nos cotés, c’est un point positif.)

Quoi qu’il en soit, c’est la manif illégale qui a eu le plus de succès. Mais sans surprise, elle s’est faite chargée et gazée par CRS et gens de la BAC, alors même qu’elle était dans sa très grande majorité pacifiste. Quelques remarques sur les événements, un peu en vrac :

— Cette fois les policiers n’avaient visiblement pas prévu de déployer autant de monde que pour le 8. Espéraient-ils que la manif du matin vident les rangs de celle de l’après-midi ? En tout cas, raté ! Il y avait du monde, et ce monde a pu prendre de court  pour un temps  les dites « forces de l’ordre ». Dépassés par le nombre de gens dans la rue, les flics ont du lâché du lest aux manifestants, qui ont pu pénétrer des rues bloquées à l’origine. Cela dit, dès que les flics se sont réorganisés et ont pu recevoir des renforts, ils ont procédé aux habituelles « dispersions » : gazages, matraquages et arrestations.

Le 8, nous avions marché tout juste 500 mètres. Cette fois, partis d’Esquirol, les manifestants ont pu rejoindre Saint-Cyprien, et quelques rues sur les cotés. Il y a donc eu un petit mieux par rapport à la dernière fois. (Mais en même temps, les flics ont réussi à éloigner la foule du centre-ville.) À noter que cette fois, la manif n’avait même pas essayé d’être déclaré. Prévue de longue date, sujet d’appels sur le net, et aussi de beaucoup de bouche à oreille ou de transmissions de pote en pote par sms, mais personne ne l’a déposée en préfecture. Tant mieux. C’est assez incroyable que l’on doive avoir une autorisation pour être dans la rue ! (Et puis la manif aurait sans doute été interdite de toute façon…)

— Progrès aussi sur le nombre de gens : autour de 2000 personnes. Pour une manif non autorisée, c’est quand même énorme. (Surtout que celle du matin, autorisée, a reçu 4 à 5 moins de monde apparemment). Je lis sur Facebook certains commentaires où on parle de « sentiment incroyable de liberté » sur le fait d’être autant, ensemble, dans un tel rassemblement. C’est vrai que c’est beau, et d’autant plus que l’on n’éprouve pas du tout le même sentiment dans les manifs organisées par les gros partis et syndicats, où l’on marche en rangs derrière des sonos trop fortes en criant des slogans idiots… Et en même c’est triste de se sentir libre quand on est dans la rue : ce devrait être normal. Mais non, la rue est autorisé pour les flaneurs-consommateurs devant les boutiques, à la limite pour les fétards le soir, mais pas pour ceux et celles qui veulent en faire un espace de discussion politique.

— Je trouve assez révélatrices les formulations du journal La Dépêche qui affirmait, en amont des manifs, qu’il n’y avait rien à craindre pour la manif déclarée parce qu’elle est le fait d’« organisations connues ». Mais les nouveaux trublions de la politique que nous sommes sont apparemment inquiétants car imprévisibles. Qu’est-ce qu’il peut bien avoir à craindre d’une manif ? C’est quand même dingue qu’on essaye de faire peur en parlant de jeunes qui essayent juste de faire valoir leur opinion. Cela dit, je trouve intéressante cette idée d’apparaitre là où on ne nous attend pas, de brouiller les pistes avec des fausses infos qui circulent partout sur les horaires ou lieux de manifs. Et surtout de ne pas demander l’autorisation pour être dans la rue.

— Encore une fois, il y a eu des actes de « violence » de la part des manifestants (dégradations et renvois de grenades en directions des CRS) seulement à partir du moment où les flics ont gazé / chargé. Même au moment où les quelques CRS du début, trop peu nombreux, se sont complètement fait encerclés par les manifestants, personne ne s’en est pris à eux. Alors même que  pour une fois !  le rapport de force était clairement en notre faveur. Faire croire que les manifestants sont à l’origine de la violence, c’est n’importe quoi. C’est ce que disait  notamment  Mathieu Burnel sur un plateau télé :

À l’évidence, la question de la violence n’est absolument pas posée par les jeunes, ou même les jeunes révolutionnaires, elle est posée par la police. Ceux qui définissent le niveau de la violence, c’est la police et la gendarmerie. Quiconque suggère que ce sont les manifestants qui instaurent le rapport de force, c’est un coup de philosophie politique absolument incroyable où on arriverait à suggérer, ne serait ce qu’un quart de seconde, que ce n’est pas le pouvoir d’état qui réprime le peuple, mais c’est le peuple qui réprimerait le pouvoir d’Etat. Arrêtez de rigoler !

— D’habitude, Policiers et médias tendent à sous estimer le nombre de manifestants. Pour les manifs du Testet, certains font l’inverse. « Ils étaient un millier le 8 novembre », dit France 3, quand nous étions à peine 400. Volonté de faire peur ? Mon dieu, une ville envahie par des gauchos-casseurs !!!

— Un pote digne de confiance me dit avoir vu :

… un homme, cagoulé de noir, qui sort un outil et se met à casser un panneau publicitaire. Puis il range son arme, marche un peu plus loin, et se met a parler dans sa manche. Je n’ai pas de preuve directe que ce soit un flic, et après tout il s’agit peut-être d’un groupe de manifestants organisés qui se parlent par talkie walkie, mais l’hypothèse du flic infiltré est quand même hautement plausible.

Oui, surtout vu les différentes preuves déjà réunies de ce type d’actions de flics qui provoquent la casse pour mieux légitimer leurs interventions (par Reporterre ou par Besancenot).

— Pour finir, le point de la honte distribué à France 3 pour ce reportage assez incroyable ! Les sujets choisis ? Des commerçants de Toulouse qui en appellent à davantage de police contre les manifestants et… les SDF (mais eux disent « clochards » ou « marginaux »…). Un bel exemple qui montre comment les médias dépolitisent complètement les questions de société, et font jouer les sentiments les plus dégueux chez leur public. (Cliquez sur l’image pour voir le replay du 20-11.)

Cliché 2014-11-23 22-38-44

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Toulouse : violences policières et traitement médiatique scandaleux

crédits : Tien Tran (www.tien-tran.com)

Manifestation | Toulouse | 8 novembre 2014 © Tien Tran (www.tien-tran.com)

Toulouse, samedi 8 novembre 2014. Sans surprise, la manifestation contre les violences policières s’est faite gazée et chargée par les CRS. (Triste ironie.) Mais, évidemment, pour les médias la violence ne sera que du coté des dits « casseurs »…

Des violences policières…

L’autorisation de manifestation contre les violences policières, demandée notamment par un des collectifs du Testet et le NPA, ayant été refusée, c’est un rassemblement interdit – et donc illégal – qui s’est produit hier sur la place Jean-Jaurès de la ville rose. Cette situation autorisait la police à procéder, après deux sommations, à une « dispersion » des manifestants (sans que les textes de loi ne précisent bien avec quels moyens les policiers doivent disperser les gens) et à des arrestations. En démocratie, la rue n’est pas à tout le monde avec la même légitimité : les passants sont souhaités devant les vitrines des magasins, mais gazés lorsqu’ils essaient de jouer leur rôle de citoyens.

Je suis arrivé vers 15 h sur la place. Premier constat : il semble y avoir bien plus de CRS et de policiers de la BAC que de manifestants. Tous ces gens armés, cagoulés, me donnent l’impression d’être dans un pays en guerre. Deuxième constat : les policièrs se sont installés en cordons avant même que la manifestation ait pu commencer, empêchant de fait le rassemblement. Ainsi un groupe principal de manifestants se retrouve dès le départ encerclé près du métro – alors qu’ils faisaient une minute de silence en hommage à Rémi Fraisse – et plusieurs petits groupes se retrouvent coincés derrière les rangées de CRS.

Au début je suis coincé près du manège du square Wilson. Après une bonne demi heure d’attente, j’arrive à pénétrer sur les allées Jean-Jaurès en passant entre deux policiers. La manif (un peu plus de 400 personnes, je dirais) se met en route. Elle fera à peine 500 mètres. Des camions de CRS attendent les marcheurs, leur bloquant le passage avant le pont sur le canal. Derrière, les rangs de CRS se sont ressérés. On ne peut plus ni avancer ni quitter la manif : nous sommes bloqués. On attend comme cela, sans trop savoir quoi, un certain temps – mais on n’a plus le choix.

Les premiers rangs de manifestants finissent par s’asseoir dans cette attente absurde. Des confettis sont jetés. Quelques filles dansent avec des clowns. Ambiance bon enfant, même si un peu plus loin on entend le slogan, repris en cœur, « Flics, porcs, assassins ».

Pourtant l’ambiance devient de plus en tendue. Les policiers avancent, boucliers en avant. Ils ont déjà sortis les lance-fumigènes, les matraques. Ils mettent leurs masques à gaz. Les deux tirs de sommation d’usage sont tirés en l’air. On devine que l’attente est finie. Ils vont « disperser » la manif, comme la loi les y autorise… sauf que, bloqués comme nous sommes, nous n’avons aucun endroit vers lequel nous disperser – nous sommes encerclés de rangs de CRS.

De nouveaux manifestants s’assoient devant les cordons policiers. Je fais pareil. On se tient les bras, au cas où ils décident de nous déloger de force. Mais la technique policière est à la fois beaucoup plus violente et efficace. Les CRS s’avancent, sortent des bombes lacrymogènes et aspergent les manifestants directement dans les yeux. Évidemment, les manifestants commencent à gueuler devant cette violence gratuite mais toute personne qui s’approche un peu trop des policiers se voit accueilli d’un délicat coup de bouclier.

Là, un truc part – une sorte de pétard ? Je n’ai pas le temps de bien me rendre compte –, un truc part donc de la troupe des manifestants pour atterir derrière le cordon policier. Les CRS sont très prompts à réagir : dans la seconde, ils tirent des grenades lacrymogènes qui tombent en plein milieu de notre groupe. C’est rapidement la cohue : on cherche à s’abriter des gazs et des étincelles, on part en courant – d’autant plus que les coups de boucliers ont redoublé.

La panique passée, quelques manifestants cherchent à se rapprocher pour se repositionner face aux CRS, mais à chaque fois des jets de lacrymo ou une charge de CRS, boucliers et matraques en avant, dispersent à nouveau le début de foule.

Nous sommes toujours bloqués. On se retrouve pris en étau devant les rangs de CRS au niveau du métro, qui ne nous laissent pas plus passer, et finissent même par charger à leur tour. La situation est totalement absurde, et durera ainsi près de deux heures ! Coincés entre deux troupes de CRS, sans issue possible puisque toutes les petites rues adjacentes sont gardées par des policiers, flashballs en main, nous faisons des allers-retours sur les allées Jean-Jaurès au rythme des tirs de gaz lacrymogènes. À force, j’ai les yeux complètement défoncés, et je me félicite d’avoir pensé à prendre une écharpe pour me couvrir la bouche – sans quoi respirer aurait été devenu difficile. (Je finirais quand même par vomir en fin de manif.) Autour de moi, la majorité des personnes ont les yeux rouges, toussent et éternuent au milieu de la fumée. Une fille tombe. Mon ami la relève, elle est secoué par les gazs des policiers.

Pourtant une sorte de résistance des manifestants se met en place. Certains partagent des tubes de sérum physiologique pour se protéger les yeux, d’autres proposent du citron à mettre dans les écharpes – ça aide à masquer l’effet des lacrymos. Et d’autres, qui ont pensé à prendre des gants, font le choix de renvoyer les grenades lacrymos en direction des CRS. Ceux-là sont abondamment photographiés par les quelques journalistes présents – on les présentera sans doute comme les diaboliques « casseurs » qui provoquent la violence.

Sur ces prétendus « casseurs », je dois dire que je n’ai pas vu grand chose. Quelques pétards ont été jetés pour désorganiser les charges de CRS – sans vrai succès, d’ailleurs –, et j’ai compté deux pseudos « cocktails Molotov » (en fait de simple bouteilles avec un peu d’essence dedans) lancés ; il y a du en avoir quelques autres. (Je dis « pseudos cocktails » car, à la base, un cocktail Molotov était l’arme utilisé pendant la Guerre d’Espagne pour détruire les chars d’assaut ennemis. Les bouteilles utilisées en manif n’ont pas grand chose à voir avec cela, et seraient bien incapable de détruire un tank…) Une de ces bouteilles atterit sous une voiture. Un pneu prend feu, la carosserie noircit. Et les pompiers éteignent rapidement tout ça. Mais ça n’empêchera pas tous les journaux de parler de « voiture brulée ». (Édit du 11/11 : la voiture avait en fait brulée… du fait d’une grenade des forces de l’ordre !)

En fait, j’ai même envie de dire que heureusement que ces « casseurs » étaient là pour s’interposer entre les manifestants et les charges policières, car sinon il y aurait eu beaucoup plus de blessés dans notre camp.

Les charges de CRS se poursuivent. Il y a celles de la BAC également (on les reconnaît car ce sont les seuls policiers autorisés à être en civils ; ils ne portent qu’un brassard rouge sur le bras, et plusieurs d’entre eux sont souvent au milieu des manifestants, incognito, en début de manif… et ils jouent un rôle trouble), charges bien plus violentes d’ailleurs. À un moment ils se jettent dans le tas des manifestants. Un grand punk – visiblement la cible de la charge – se voit écrasé par cinq policiers sur lui. Ils le frappent de leurs matraque, y compris au visage, puis le traine par la jambe sur une dizaine de mètres. Devant ce nouvel épisode de violence gratuite, lui ne peut rien faire : il est déjà maintenu au sol par cinq types et continue à se prendre des coups. Ce n’est qu’après ces violences que les policiers l’embarqueront derrière les rangs de CRS. Nous pendant ce temps, juste devant, on ne pouvait rien faire : quiconque s’approchait recevait un coup de matraque ou de bouclier. (J’apprends qu’il y aurait eu en tout 21 arrestations. Ce genre de scène a donc de se répéter plusieurs fois.)

Vers 17 h, avec mes amis, on trouve enfin une issue à cette situation absurde et horrible. Une rue a été libérée par les policiers. Nous pouvons enfin sortir, après deux heures de fuite devant les charges policières dans un espace complètement encerclé.

et un traitement médiatique scandaleux

Le soir, quand je regarde sur le Net le traitement médiatique de cette après-midi, je suis scandalisé. Comme à chaque fois que je participe à une manifestation, en fait, mais je n’arrive pas à m’habituer à ce traitement des faits partisan, voire carrément mensonger.

Les titres disent : « La manifestation dégénère à Toulouse », « Arrestations et dégradations dans la manifestation Anti-Sivens », « Incidents à la manifestation contre les violences policières ». Toujours, le ou la journaliste font comme si la violence avait été le fait des manifestants. Nous nous sommes pourtant fait gazés alors que nous chantions, assis, des slogans ! D’autres parlent de « face à face tendu ». Mais ce n’était pas un face à face, nous étions encerclés, bloqués et harcelés par différentes troupes de CRS. Pas étonnant que la situation soit tendue pour les manifestants dans un rapport de force aussi inégal. D’un coté, des hommes surentrainés, suréquipés, qui sont légitimes à taper dans le tas ; et de l’autre des manifestants qui se protègent du gaz avec une écharpe, et n’ont pour eux, au mieux, que de renvoyer les grenades reçues.

Mais bien évidemment, la violence n’est que du coté des manifestants et des « casseurs »…

D’autres insistent encore, selon la rhétorique débile de la « prise en otage » de la ville par les manifestants, sur les transports en commun interrompus. Pourtant, ce ne sont pas les quelques 400 manifestants présents qui auraient pu créer de telles perturbations, mais c’est bien le traitement policier complètement disproportionné qui est à l’origine d’un tel chaos.

Il y a beaucoup à perdre (être frappé, gazé, poursuivi, arrêté, poursuivi en justice) et peu à gagner à participer à ce genre de manifestation, tant le rapport de force est inégal. Mais je continuerai d’y aller, tant m’est insupportable l’idée d’une ville où la violence des policiers est toujours légitimée quand les actions de citoyens-acteurs soucieux d’un monde plus juste sont considérées comme criminelles…

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