Les hommes battus ? Réfléchir à la violence au sein du couple

domestic-violence

{Billet initialement publié sur le blog Bequelune le 25 avril 2015.} Par « violences conjugales », le plus souvent on entend simplement « femmes victimes ». Et si le phénomène des « hommes battus » fait régulièrement parler de lui dans les médias, il reste difficile de trouver des chiffres ou des structures traitant de cette question. Les hommes battus, quelle réalité ? Quelles différences avec les femmes battues ? Comment analyser le phénomène ?

Les hommes battus existent-ils ?

Commençons par une anecdote. Ayant l’occasion d’assister à un exposé présenté par l’APIAF (asso toulousaine de lutte contre les violences dites « conjugales »), je posais cette question, un peu par provocation et beaucoup par réel intérêt :

On entend parfois parler des « hommes battus », qu’en est-il donc de la situation quand les hommes sont victimes ?

La réponse m’avait surprise. L’intervenante m’avait, dans un premier temps, affirmé que « la violence subie par des hommes est un phénomène extrêmement marginal, qui n’a rien de commun avec celle subie par des femmes ». Nous n’en parlerions donc pas dans cette séance. Puis elle avait ajouté : « En fait on ne dispose pas de chiffres clairs sur les hommes victimes car les principales études sur la question en France n’ont interrogé que des femmes ».

Comment cette intervenant pouvait-elle affirmer que c’est un phénomène marginal si aucune étude n’existe sur les hommes victimes ?! Sur le coup j’étais très déçu et énervé. Parce que cette femme, militante de longue date dans une association qui fait un travail incroyable et plus que nécessaire auprès des femmes victimes, répondait à ma question avec une mauvaise foi flagrante. Pourquoi ? Je n’arrivais pas à me convaincre que cette femme, par ailleurs géniale, pouvait n’avoir répondu qu’avec idéologie. J’ai donc réfléchi, et voici quelques pistes d’explications possibles…

Les hommes battus… utilisés contre le féminisme

Si cette femme n’a pas répondu à ma question, ou si mal, c’est peut-être parce qu’elle a craint que j’utilise un argument de symétrisation. Soit le fait, quand on est en train de parler d’inégalités ou de violences subies spécifiquement par les femmes, de dire : « Mais les hommes aussi sont victimes, donc ce que vous dites est faux, le patriarcat n’existe pas ». Ce qui est au mieux un raccourci malhonnête.

Cette femme, dans son intervention, est d’ailleurs largement revenu sur la définition des violences dont elle était en train de parler. Pour elle, il était réducteur, voire dépolitisant, de parler de violences « conjugales », car il s’agissait bien de violences exercées par des hommes sur des femmes. Des violences de genre, donc. Directement liées à l’organisation patriarcale/ sexiste de la société.

Dans cette optique, parler de violences subies par les hommes n’a pas de sens. Les hommes sont socialement dans une position de dominants, qui leur assure un certain nombre de privilèges. Donc même si des hommes peuvent subir des violences au sein de leur couple, cela ne s’inscrit dans un phénomène global de sexisme. Ce sont juste des histoires individuelles.

L’intervenante a sans doute eu peur d’un deuxième effet. Quand on parle de violences faites aux femmes, cela a tendance à saouler beaucoup de gens. L’accusation de « féminisme » revient vite (comme si c’était une insulte), et certains se détournent de la discussion. Par contre il suffit que l’on parle d’hommes battus et tout le monde s’accorde : « Les hommes aussi sont victimes, on n’en parle pas assez… ». On n’en parle pas assez ? Le moindre sujet sur les hommes victimes est pourtant largement médiatisé. Exemple en ce moment avec le procès d’une femme violente, compagne et bourreau d’un certain Maxime Gaget, qui fait l’objet de plusieurs articles. (Ici, là ou encore là par exemple.)

Je suis tout à fait d’accord avec ce cadre posé par l’intervenante. On ne peut pas analyser la violence subie par les hommes de la même façon que celle subie par les femmes. Et il faut prendre garde que parler des hommes battus ne vienne pas invisibiliser les femmes victimes. Je crois que si aujourd’hui il est un peu tabou de parler des hommes battus, c’est parce que trop de gens (de mecs surtout, mais pas que) se sont emparés de ce sujet dans l’unique but de cracher sur le féminisme, et non pas par réel intérêt. (Je dis bien « un peu » tabou, car on peut quand même largement parler de cette question dans les milieux féministes. La preuve, le célèbre blog Genre vient de relayer un article sur la question sur sa page Facebook.)

Mais pour moi, même si l’analyse « genre » ne permet pas telle quelle d’analyser le phénomène des hommes battus, ce n’est pas une raison pour conclure qu’il s’agit là de simples histoires individuelles, sans signification sociale.

Le couple, lieu de violence

Premier point : s’il est vrai que les principales études sur les violences dites « conjugales » (enquête Enveff) n’interrogent que les femmes, ce n’est pas pour cela que l’on ne dispose d’aucun chiffre les hommes victimes. Nous avons notamment à disposition l’enquête « Cadre de vie et sécurité » réalisée par l’INSEE depuis 2007. Ce que nous dit cette étude, c’est qu’en 2012 et 2013 on a 149 000 hommes qui se sont déclarés « victimes de violence ». À la même période, elles étaient 398 000 femmes. Donc :

Un rapide calcul des victimes de violences conjugales montre que les hommes représentent donc 27 % des cas de violence conjugales et 17 % des cas mortels. La formule – tristement consacrée – : « Tous les trois jours, une femme décède sous les coups de son conjoint » peut toutefois son équivalent pour l’autre sexe : « Tous les 14,5 jours, un homme décède sous les coups de sa conjointe ».

Deuxième point : il me semble que l’on ne réfléchit pas assez à ce que représente un couple. Pour moi c’est un lieu où les rapports de force sont permanents, et peuvent à tout moment basculer dans la violence verbale, morale, voire physique. Surtout quand le couple est exclusif, puisque chaque partenaire est légitime à contrôler en partie la vie de l’autre. (Il est interdit de tromper son/sa partenaire, mais sans que cette « tromperie » ne soit jamais bien définie ; en résulte une sorte de surveillance de l’autre qui est légitime tant qu’elle ne bascule pas en contrôle. Mais où placer le curseur entre les surveillance légitime et contrôle coupable ?)

Le couple exclusif, lieu de rapports de pouvoir et de contrôles permanents donc. À mon sens il ne faut pas s’étonner que cela dérive en véritables violences : elles ne sont que le prolongement caricatural du fonctionnement normal du couple. Il est d’ailleurs assez logique que les hommes soient plus souvent auteurs de violences que les femmes : disposant de davantage de ressources/ privilèges en société, ils sont plus à même d’utiliser à leur avantage les rapports de pouvoir qui naissent dans le cadre conjugal.

Ce que je veux dire, c’est que que j’ai l’intuition que penser les violences dans le cadre conjugal sans jamais remettre en cause les normes de conjugalité (l’exclusivité) est problématique. C’est en tout cas limitant : invoquer le patriarcat n’est pas suffisant et ne permet pas bien d’analyser le cas des 27% des personnes qui se disent victimes de violences tout en étant des hommes. Cela reste un premier pas dans la réflexion à ne surtout pas mettre de coté. — Réflexion à suivre… —

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Sexes, genre, sexualités

Frances bleues, Frances roses

{Billet initialement publié sur le blog Bequelune le 31 mars 2015.} Faire une cartographie des résultats électoraux des cantonales 2015 révèlent plusieurs Frances. Les Bleues et les Roses s’affrontent sur des territoires géographiques bien marqués, et stables depuis l’avènement de la 5e République. Grâce aux apports de l’histoire et de  l’anthropologie, on peut expliquer ce phénomène avec les types d’habitats ruraux…

Cartes électorales en 2015

Quand on regarde la carte des résultats du 1er tour aux élections cantonales de 2015, les différences géographiques sont frappantes. La « vague bleue » semble avoir épargné le Sud-Ouest. Les partis « de gauche » sont aussi plus présents en Provence continentale, et en Bretagne. Pour l’implantation du FN, on a également un ancrage géographique fort : très présent dans le quart Nord-Est, le parti d’extrême-droite réalise aussi des bons scores sur les cotes provençales (Hérault, Gard, Bouches-du-Rhône, Vaucluse, Var). (La carte à l’issu du second tour donne des résultats similaires, avec pour différence une disparition du FN et une résistance du Parti Communiste.)

Carte des résultats à l'issu du premier tour des cantonales 2015 © Europe 1 ; Source Ministère de l'Interieur

Carte des résultats à l’issu du premier tour des cantonales 2015 © Europe 1 ; Source Ministère de l’Interieur

Ces différentes géographiques, aussi marquantes soient-elles, n’étonneront pas les habitués de la cartographie électorale. Depuis l’avènement de la 5e République, il existe cette coupure entre une Occitanie socialiste et un Nord-Est marqué à droite. La Bretagne, dans certains de ses territoires, est généralement rose ou rouge. Le FN est un parti plus récent, mais son apparition suit là aussi des logiques géographiques : implantation forte dans le Nord-Est et dans certains départements méditerranéens.

Pour le dire plus simplement, la distribution des résultats électoraux ne semble pas être du au hasard mais bien obéir à des logiques régionales qui se reproduisent d’élection en élection depuis plus d’un demi-siècle.

Les déterminants anthropologiques du vote

D’aucuns y verront un « effet soleil » : le nord de la France vote bleu quand les sudistes se tournent plutôt vers la gauche. Mais comment expliquer alors l’ancrage local ancien du rose en Bretagne ? Et comment comprendre la place de l’extrême-droite sur les départements côtiers provençaux ?

Une réponse facile serait de dire : en Provence, on vote à droite parce qu’il y a beaucoup de vieux. Certes, la Provence est une des régions françaises dont la population est la plus âgée. Mais le Languedoc et le Midi-Pyrénées sont aussi des régions vieillissantes. Et elles votent à gauche. A l’inverse, le Nord-Pas-de-Calais est une région « jeune »… et un terrain fertile aux droites.

Ni le soleil ni l’âge des électeurs ne peuvent donc être identifiés comme des déterminants pertinents du vote.

Ce qui est par contre remarquable, c’est que cette carte électorale de 2015 (mais en fait, toutes les cartes électorales françaises) se superpose à peu près parfaitement à la carte des types d’habitats ruraux.

Qu’es aquo ? Il existe deux grands types d’habitat en milieu rural.

L’habitat est qualifié de dispersé quand la majeure partie de la population d’une zone donnée habite soit dans des hameaux soit dans des fermes isolées. Au contraire, dans l’autre type d’habitat rural – l’habitat groupé – la population s’implante préférentiellement autour d’un bourg principal. (Source)

Ainsi on a une Occitanie et une Bretagne de type « dispersé » qui s’opposent au Nord-Est et une façade méditerranéenne (de Perpignan à Nice) de type « groupé ». Les fermes et hameaux éparpillés du Sud-Ouest prennent le contrepied des bourgs importants de Lorraine. La « campagne », selon les régions françaises, n’a pas du tout le même aspect ; ce qu’on entend par « village » également : bourgs de plus de 1000 habitants en Moselle, hameaux de 200 personnes dans le Gers.

Cette partition serait très ancienne. L’historien Marc Bloch la disait antérieure « aux peuples historiquement attestés : Celtes, Romains, Germains, Slaves », issue donc des « populations anonymes de la préhistoire, créatrices de nos terroirs » (Source).

Évidemment, ces modes d’habitats supposent des régimes sociaux différents : une grande cohésion sociale et une mentalité plutôt communautaire sont nécessaires dans le Nord-Est, alors qu’en Occitanie et en Bretagne la possibilité et le goût de s’extraire de la communauté sont beaucoup plus courants.

L’influence du type d’habitat sur le vote

Tout l’intérêt de ce genre d’analyse historique est de montrer comment la modernité la plus récente ne peut pas s’extraire des structures anthropologiques déjà en place et bien plus anciennes qu’elle. Mais alors, comment un découpage du territoire vieux de plusieurs millénaires peut-il encore influencer les votes des électeurs du 21e siècle ? Emmanuel Todd et Hervé Le Bras le résument comment cela :

À partir des années 1975, le paysage social français a été bouleversé par le déserrement puis par l’étalement urbain, qui ont eu, selon le lieu, des conséquences très différentes. Partout, les ménages français se sont motorisés et ont changé de mode de vie. Ils ont délaissé le petit commerce du coin de la rue et ont pris l’habitude de consommer dans les centres commerciaux. Ils travaillent et prennent leurs loisirs, désormais, de plus en plus loin de leur domicile.

Conséquences ?

En pays d’habitat groupé, la vie sociale a été vidée de son contenu ; la vie sociale et les rapports de voisinage ont été dévasté. En pays d’habitat dispersé, en revanche, la rencontre des autres, jusque là difficile, a été facilitée par la mutation du mode de vie ; l’automobile et les grandes surfaces y permettent une sociabilité nouvelle. (Source)

Le FN construit sa toile sur le désastre de cette vie sociale en pays d’habitat groupé. Il est d’ailleurs remarquable que le parti d’extrême-droite fait ses meilleurs scores dans les zones périurbaines les plus éloignées des centres-villes. C’est-à-dire là où les commerces de proximité sont inexistants, tout comme les transports en commun et la vie de quartier.

Certains trouveront sans doute cette explication un peu rapide ; elle est en tout cas originale et assez éloigné des analyses de politologues qu’on entend habituellement dans les médias. Cette hypothèse des deux démographes a au moins un mérite : elle fonctionne et se vérifie parfaitement. Frances bleues, Frances roses se superposent parfaitement à la distribution des types d’habitat.

Poster un commentaire

Classé dans Régions : histoire & sociologie

Histoire de l’Aveyron (1)

Bien sur, il est anachronique de parler d’Aveyron dans les millénaires les plus anciens de notre histoire. Mais je voudrais ici proposer une histoire des populations qui ont traversé ou vécu sur le territoire qu’on nomme aujourd’hui Aveyron. Pour cela, je suis obligé d’adopter souvent une perspective plus large (régionale, européenne voire mondiale) pour bien comprendre les mutations locales. Cet article ayant pour but d’être poursuivi et amélioré au fur et à mesure de lectures et découvertes, n’hésitez pas à communiquer toute remarque ou commentaire.

Cliché 2013-06-10 15-13-11
Google Maps, © Google

 

Le temps des chasseurs-cueilleurs (périodes paléolithique et mésolithique)

Chaque spécialiste a sa propre réponse à la question : Quand commence l’humanité ? En fonction de la définition que l’on en donne, on peut faire remonter l’apparition des premiers hominidés à 5, 15 voire 40 millions d’années avant notre ère. Si l’on se concentre sur le genre Homo proprement dit, on situe son apparition il y a un peu plus de 2,5 millions d’années. Le genre Homo, dont nous faisons partie, est à ses débuts foisonnants. Plusieurs espèces différentes d’hommes cohabitent. Une seule a survécu jusqu’à aujourd’hui, les Homo sapiens – c’est-à-dire nous.

Le continent africain est le berceau de toutes ces espèces d’humains. Quelques groupes d’Homo Erectus vont quitter l’Afrique pour explorer le reste du monde. On soupçonne leur présence sur l’actuel territoire français à partir de 1 800 000 ans avant notre ère. Ils vont vivre de chasse, de pêche et de cueillette pendant très longtemps. L’espèce évoluera doucement pour donner, vers – 100 000 ans, les Hommes de Néandertal.

La période dont nous parlons est donc extrêmement longue. Quasiment deux millions d’années ! Soit deux mille milliers, ou vingt-mille siècles ! Une durée si incroyable que nous peinons d’ailleurs à bien l’imaginer. Durant ce laps vertigineux de temps, ces premiers Européens vont connaître quatre périodes de glaciation, entrecoupées par des réchauffements climatiques. Bien sur, ces glaciations et ces réchauffements se font sur la longue durée, et les chasseurs-cueilleurs, sur le temps d’une génération, ne voyaient pas forcément de leur vivant leur environnement changer.

Au plus fort de la glaciation, une épaisse couche de glace recouvrait tout le nord de l’Europe, à peu près jusqu’au niveau de Londres. La France échappe en bonne partie aux glaciers, mais elle se composait alors de paysages qui n’avaient pas grand chose à voir avec ceux que nous connaissons : une sorte de toundra, de la steppe, et des forêts. Le niveau des mers était bien plus bas, et on pouvait traverser la Manche à pieds. L’Aveyron ressemblait alors à l’actuelle Sibérie, peuplée de mammouths, de rennes, d’aurochs, de bouquetins. Les hauts plateaux de l’Aubrac formaient un large glacier.

Au plus chaud, les glaces fondaient, les sols, gorgés d’eau, voyaient naitre une forêt dense. Pour les chasseurs-cueilleurs, la vie dans les périodes chaudes n’était donc pas forcément plus facile que pendant les ères glaciaires : les plus gros animaux avaient fui vers le Nord, et il fallait apprendre à traquer les gibiers restants à travers les arbres.

Les Homo Erectus qui étaient restés en Afrique et au Moyen-Orient ont évolué eux d’une façon différente : ils deviennent les Homo sapiens, c’est-à-dire nos ancêtres directs. Ils arrivent en Europe il y a 40 000 ans, via le Moyen-Orient principalement, et peut-être le détroit de Gibraltar. Peu à peu, ces nouveaux arrivants vont coloniser l’ensemble de l’Europe.

Homo sapiens et Hommes de Néandertal vont cohabiter pendant 10 000 ans. Les Néandertals étaient peu nombreux, avec sans doute une population totale sur l’ensemble de l’Europe de moins de 20 000 individus. Il y avait donc de la place pour les nouveaux venus. On sait pourtant que les deux espèces se sont rencontrés. Elles ont même pu partager à l’occasion des grottes, fait du troc, quelques échanges… et même avoir ensemble quelques enfants (4% de nos gènes seraient d’origine néandertalienne).

Les Hommes de Néandertal vont disparaître assez brutalement. Alors qu’ils étaient présents en Europe depuis 100 000 ans, ayant traversé plusieurs glaciations, leur espèce va mourir en 5000 ans à peine (à l’échelle de l’évolution, c’est très rapide).

La question est : pourquoi ? Il faut bien l’avouer, aujourd’hui encore on ne sait pas trop. Ont-ils fuis devant l’arrivée des Homo Sapiens ? La concurrence pour l’accès aux ressources alimentaires entre les deux espèces a-t-elle joué contre eux ? Est-ce que c’est le dernier réchauffement climatique, bien plus rapide que les précédents, qui a désorganisé leurs groupes ? C’est sans doute un peu de tout ça. En tout cas, on a écarté certaines hypothèses, peu crédibles aujourd’hui : celui d’un génocide des Néandertals par les Sapiens, celui d’une épidémie les tuant tous (on aurait retrouvé des traces de massacre et de maladies si cela avait été le cas), celui d’une fusion génétique entre les deux races (beaucoup trop peu de traces d’échanges dans nos ADN).

Il faut sans doute rassembler différents facteurs pour parvenir le plus proche de la vérité : les modifications du climat et de la faune, l’arrivée des Sapiens, les avancées technologiques plus rapides de ces derniers, la démographie en berne des Hommes de Néandertal… Tout cela va conduire a les faire disparaître. Les Sapiens sont désormais les seuls sur le territoire.

Il y a 12 000 ans (passage au mésolithique) le climat commence à se réchauffer (il se stabilisera, pour devenir celui que l’on connait toujours aujourd’hui, vers – 8250 ans). L’Aveyron devait alors ressembler à une gigantesque forêt majoritairement composée de pins sylvestres et de chênes, parsemée de causses. Il faut imaginer des communautés mobiles de quelques dizaines d’hommes et femmes, vivant dans des tentes l’été et s’abritant dans des grottes l’hiver. On sait aussi qu’ils domestiquaient déjà des chiens.

Hommes de Néandertal comme Sapiens ont été très peu nombreux sur les sites aveyronnais – ou alors ils n’ont pas laissé beaucoup de traces.

Premiers bergers et paysans (période néolithique)

Il y a 11 000 ans une civilisation invente l’agriculture et les premières esquisses de villes au Moyen-Orient. Sous la pression démographique ces précurseurs partent vers l’Europe coloniser de nouveaux territoires. Leur voyage dure plusieurs milliers d’années. Sur leur passage, ils fondent de nombreuses communautés de peuplement et diffusent de révolutionnaires innovations technologiques.

Un premier courant d’hommes et femmes suit le pourtours de la Méditerranée, voyageant sans doute à bord de petits bateaux, et s’installe en Italie, sud de France et Espagne. On les appelle les « Cardiaux » parce qu’ils décorent leurs poteries avec l’impression d’un coquillage nommé cardium. Ils apportent avec eux des animaux et des plantes qui n’existaient pas à l’état sauvage en Europe : des moutons et des chèvres, ainsi que du blé, de l’orge et des lentilles.

L’apport principal de ces Cardiaux dans le Sud de la France est d’avoir introduit la pratique de l’élevage (principalement de moutons). On en retrouve des traces d’abord sur les cotes, puis elle s’enfonce vers les terres. L’élevage fait souche en Aveyron 3500 ans avant J.-C. Ces Cardiaux n’ont vraisemblablement pas submergé les populations autochtones de chasseurs-cueilleurs qui vivaient déjà sur ces territoires. C’est surtout l’idée de l’élevage et de l’agriculture qui a voyagé, et des animaux et des plantes qui ont été échangés. Pourtant, les hommes aussi ont bougé ; et une étude sur des dents humaines du Néolithique ont prouvé que certains habitants de l’Aveyron en 3500 avant notre ère avaient des origines anatoliennes (actuelle Turquie).

Il est probable que les chasseurs-cueilleurs et les nouveaux arrivants se soient mélangés, jusqu’à donner naissance à une société semi sédentaire où on pratique une forme de transhumance. On habite dans des petits villages de plaine pendant l’été, et des abris en hauteur pendant l’hiver. Certaines forêts commencent doucement à être défrichées.

Au nord-est de la France la situation est très différente. Un autre courant arrive du Moyen-Orient en suivant le cours du Danube. Ceux qu’on appelle les « Rubanés » (ils produisent des poteries aux décors en rubans) arrivent en bouleversant complètement le monde des chasseurs-cueilleurs déjà présents, et alors obligés de fuir ou de s’adapter. Les Rubanés sont de véritables agriculteurs. Ils vivent dans de grandes maisons en torchis, au sein de villages rassemblant jusqu’à 200 personnes. Ils défrichent beaucoup de forêts et élèvent des boeufs et des porcs. Il est amusant de constater que dès cette période le Midi et le Nord de la France vont connaître des histoires très différentes.

En Aveyron le défrichement des forêt continue, devant la population qui s’accroit. Peu à peu les communautés se font de plus en plus sédentaires, mais l’élevage restera encore longtemps le fait de groupes semi-nomades. On couvre les causses de dolmens, une pratique rituelle d’abord apparue en Bretagne et qui s’est diffusée jusqu’au Massif Central. C’est également l’apparition des premières inégalités sociales, avec une première hiérarchie entre individus dans les villages, et même des premières guerres entre clans.

C’est cette population qui se maintiendra en Aveyron pendant plusieurs milliers d’années, « jusqu’à la conquête romaine et même au-delà ». En effet, il y aura bien des bouleversements culturels, comme avec l’influence celte, des installations d’aristocraties politiques et militaires, comme avec les Romains ou les Goths, mais il n’y aura plus par la suite d’arrivée importante d’une population.

Poster un commentaire

Classé dans Régions : histoire & sociologie

Les mouvements étudiants sont-ils anti-démocratiques ?

"Le Mirail en lutte", © Frank Taillandier (Flickr)

« Le Mirail en lutte », © Frank Taillandier (Flickr)

Entre septembre et décembre, la faculté du Mirail à Toulouse aura vu naitre un mouvement social d’une jolie ampleur. Université bloquée, manifestations à répétition, assemblées regroupant plus de 1000 personnes… mais aussi occupation des locaux, de la présidence, camping improvisé sur les pelouses en mode ZAD, organisation d’ateliers divers et variés, de cours autogérés… Il s’est passé beaucoup de choses intéressantes. Mais d’autres événements ont été plus regrettables, et en premier lieu les prises de bec incessantes autour du blocage de l’Université, souvent très tendues, pour ne pas dire violentes.

Je sais par expérience (j’ai écumé 3 universités) que quelque soit la fac et le mouvement social, la question du blocage fait toujours polémique. Je ne reviendrais pas ici sur ce débat car je souhaite plutôt réfléchir sur un argument maintes fois entendues chez ceux qui se sont nommés eux-mêmes à Toulouse les « anti-blocus ». Cet argument consiste à dire que les blocages, voire les assemblées générales étudiantes (AG), ne sont pas légitimes car non démocratiques. La question du jour, donc, qui me motive à rassembler quelques réflexions par écrit : les mouvements étudiants sont-ils anti-démocratiques ?

De quoi parle-t-on quand on parle d’anti-démocratisme ?

Pour savoir si les mouvements étudiants sont anti-démocratiques, encore faut-il avoir défini ce que l’on entend par « anti-démocratique », et donc, en creux, par « démocratique ». Je tenterais plus tard une définition historique de ce peut recouvrir le mot démocratie, et je vais d’abord partir de la situation à Toulouse.

Il me semble qu’il y a deux points qui ont été reprochés aux bloqueurs. 1— le fait d’empêcher les étudiants qui le souhaitaient de pouvoir aller en cours, et 2— le fait que la décision du blocage ait été prise par une minorité d’étudiant-e-s, alors que les conséquences du blocage touchent tout le monde sur le campus. Dès lors, taxer les bloqueurs d’« anti-démocratiques » peut vouloir dire : 1— Vous privez les étudiants-es d’une liberté (aller en cours), c’est inacceptable, et 2— Vous n’êtes pas majoritaires, donc vous êtes illégitimes à prendre une décision comme le blocage.

Le premier de ces arguments fait appel à une notion de la liberté couramment admise dans nos sociétés modernes, qu’on peut résumer par la maxime bien connue « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres », ou encore par une citation de la Déclaration des droits de l’homme, la « liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Les pro-blocage répondent traditionnellement à cet argument en disant qu’ils se battent eux-aussi pour la liberté, la liberté de militer : étant donné que les absences sont pénalisantes à la fac, surtout pour les boursiers, le blocage est le seul moyen de permettre à chacun-e d’avoir le choix de militer ou non. Choix qui serait biaisé sans blocage, puisque contraint par la peur des représailles de l’Université en cas d’absence pour aller manifester. En bref, leur idée, c’est de dire que loin de restreindre la liberté, le blocage la permet en offrant à chaque étudiant-e la possibilité de choisir son quotidien. (« Le droit à la liberté sans les moyens de le réaliser n’est qu’un fantôme », écrivait Bakounine.)

Le deuxième argument résume « démocratique » à « majoritaire ». Pourquoi pas, après tout ? Ce qui est alors reproché aux AG, c’est de n’être pas représentatives de l’ensemble des étudiant-e-s du Mirail (puisque 1200 étudiant-e-s en AG – les jours d’affluence – sur une Université qui en compte à peu près 25 000, c’est peu), et donc de ne pas avoir la légitimité suffisante pour prendre des décisions qui engagent tout le monde comme un blocage.

Je ne peux m’empêcher de trouver un peu étonnant ces « anti-blocus » s’indigner de l’illégitimité des AG au prétexte que celles-ci ne seraient pas représentatives. Car cette logique n’est jamais appliquée dans aucune des organes que l’on qualifie habituellement de « démocratiques » ; et si elle l’était, elle aurait des effets assez révolutionnaires. Par exemple, au niveau des présidentielles, aucun président ne serait légitime depuis des décennies ! Hollande, en n’ayant recueilli que 22% des voix au premier tour en 2012 (et 39% au second), en comptant l’abstention, est loin d’être représentatif de quoi que ce soit. Cela le rendrait donc illégitime selon cette logique, et on aurait du le destituer suite à des vagues d’indignation. Et ne parlons même pas des autres élections qui attire encore moins les foules, comme les dernières européennes par exemple où avec 60% d’abstention aucun parti ne peut être légitime. (Le FN, titré « gagnant », n’a recueilli qu’à peine 10% des voix en comptant l’abstention.)

Si « anti-démocratique » signifie simplement « non majoritaire », alors aucune des institutions de notre pays n’est démocratique. Pourtant on voit bien que le fonctionnement de ces institutions ne provoquent pas de vagues d’indignation semblables à celles qui naissent suite aux AG et au blocage. Cette illégitimité due à une non-représentativité, en fait, on ne la pointe du doigt que dans les moments de lutte. C’est vrai dans les AG étudiantes, quand les anti-blocus reprochent aux pro-bloqueurs leurs actions. Mais c’est finalement vrai à chaque mouvement social, où on entend les responsables politiques ressortir le couplet de la « minorité » extrémiste ou terroriste qui « prend en otage » la majorité silencieuse – ces mêmes responsables politiques qui se cachent bien de dire qu’ils font exactement la même chose : légitimer leur action en se réclamant du peuple tout en n’étant pas du tout représentatif. Cela me fait donc dire qu’il y a une façon d’évoquer la démocratie qui est d’abord un moyen de faire taire les luttes.

Démocratie : origines d’un mot à la signification ambigüe

Le problème est finalement celui-ci : on ne sait jamais bien de quelle démocratie on est en train de parler. C’est maintenant l’heure de parler d’histoire. On a coutume de dire que la démocratie a été inventée dans la Grèce antique, à Athènes. Elle n’aurait ensuite plus été appliquée, mais aurait quand même traversé les âges, jusqu’à inspirer les révolutions de l’époque moderne. Et aujourd’hui, les pays occidentaux se seraient tous progressivement dotés de régimes démocratiques.

Pourtant, si l’on penche un peu plus en détail sur cette « histoire officielle » de la démocratie, plusieurs points font tache d’huile. Par exemple : en France après 1789, mais aussi pendant la Révolution américaine du dernier quart de 18e siècle, aucun des dirigeants politiques ne se disait « démocrate ». Au contraire, ils rejetaient violemment l’idée de démocratie, l’associant au désordre et à l’anarchie, et se traitaient les uns les autres de démocrates, comme aujourd’hui ils peuvent se traiter de populistes. (À ce sujet, lire notamment les bouquins du politologue Francis Dupuis-Déri.) Comment est-ce possible ? Comment ceux que l’on nous présente comme les fondateurs des démocraties modernes pouvaient-ils être farouchement anti-démocrates ?

Il faut bien comprendre que fin 18e siècle, on conçoit trois grands types de régimes politiques : la monarchie (le pouvoir d’un seul), l’aristocratie (le pouvoir d’une élite), la démocratie (le pouvoir des masses). La démocratie à l’athénienne leur faisait peur, avec ses grandes assemblées populaires et ses tirages au sort pour désigner les responsables politiques. La démocratie leur faisait d’autant plus peur que les seuls autres exemples de fonctionnement démocratiques qu’ils connaissaient, c’étaient les navires pirates, la ligue Iroquoise et les Amérindiens en général… bref, des sauvages et des gens peu fréquentables. Les fondateurs étaient plutôt pour un régime aristocratique, c’est-à-dire où les dirigeants sont élus au sein d’une très petite partie de la population, une sorte d’élite pensée plus apte que le peuple à gérer le pays. (La démocratie à l’origine n’avait pas grand chose à voir avec l’idée d’élection, processus plutôt aristocratique et/ou militaire. En France les rois ont d’ailleurs longtemps été élus.)

Peu à peu, tous les responsables se mettent à revendiquer le qualificatif de « démocrate », parce qu’ils voient bien que cela a un certain effet auprès des foules, et que c’est bon pour leurs carrières, mais dans les faits le système politique, aussi bien aux États-Unis qu’en France, ne va pas changer : on élit des représentants, tous issus d’une même petite élite économique et culturelle, qui vont gouverner le pays à notre place. On est loin des assemblées populaires, de la recherche de consensus et du tirage au sort qui permettaient concrètement le fameux « pouvoir du peuple » à Athènes.

Si bien qu’en 2015, on entend par « démocratie » une organisation politique aristocratique fondée sur l’élection, une fois tous les cinq ans. Et quand de véritables assemblées populaires se mettent en place (à chaque mouvement social), elles sont moquées et condamnées par ces élites dirigeantes, et le gros des médias toujours soucieux de véhiculer l’idéologie dominante. On se retrouve donc dans la situation un peu absurde ou les représentants censément « démocratiques » attaquent la pratique de ce que l’on appelait autrefois « démocratie », et qu’aujourd’hui on précise plutôt en « démocratie directe », « démocratie réelle » (chez les Indignés espagnols), ou qu’on nomme plus volontiers « assemblées générales » ou « populaires ».

On a donc deux conceptions de la démocratie, qui non seulement sont très différentes, mais en plus sont ennemies. Parce que la démocratie directe tend à être particulièrement visible dans les mouvements sociaux, elle est attaquée par la démocratie représentative « officielle ». Les deux démocraties ne semblent pas pouvoir cohabiter.

La démocratie « officielle » apparaît ici comme une technique de neutralisation des luttes. On l’invoque, dans les médias comme sur la fac du Mirail, pour faire taire les conflits, demander le retour à l’ordre, à la « paix sociale ». Alors ça veut dira quoi, « anti-démocratique » ? Qu’une minorité use de sa puissance au mépris des idées de la « majorité silencieuse » ? Dans ce cas, oui, tous les mouvements sociaux sont anti-démocratiques… mais Mai 68 aussi était anti-démocratique, et, dans une certaine mesure, même la révolution de 1789 était anti-démocratique ! S’il fallait attendre que la majorité bouge son gros cul mollasson, il n’y aurait jamais de lutte, ni d’acquis sociaux.

C’est là qu’on voit bien les limites d’une phrase comme « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » : elle ne permet qu’une liberté qui reste théorique, qui ne doit avoir aucun effet sur le réel. Une liberté sans puissance ni contenu.

La démocratie en Assemblées Générales ?

Reste la deuxième conception de la démocratie, c’est-à-dire directe, au niveau local : la démocratie comme organisation pratique pour parvenir à un but commun. C’est ce que valorisent certains militants quand ils demandent par exemple la mise en place « d’AG de luttes », où l’on décideraient des moyens d’actions à donner au mouvement entre militants seulement (en excluant les anti-bloqueurs, donc), distinctes des assemblées plus générales où l’on débattrait des questions qui touchent tout le monde comme le blocage.

À ce niveau, je trouve que la situation au Mirail était assez confuse. D’une part tous les militants étaient favorables à un fonctionnement démocratique, mais dans les faits celui ci n’existait pas vraiment. Un tout petit groupe de personnes s’auto-désignaient pour former les tribunes présidant les AG, les mêmes beaux parleurs défilent inlassablement d’AG en AG, certaines des propositions n’étaient pas soumises au vote alors qu’elles auraient du l’être selon les règles du jeu, les votes à main levée étaient comptabilisés avec une mauvaise foi évidente… Autant d’éléments qui ont enflammé les tensions entre pro et anti-bloqueurs, tensions qui n’avaient déjà pas besoin de ça…

J’avoue trouver ça un peu étrange : pourquoi se revendiquer d’un fonctionnement démocratique si dans les faits on ne l’applique pas ? D’autres traditions militantes ont abandonné ce principe démocratique, et ne se portent pas plus mal. Regardez ce qu’il se passe dans les ZAD par exemple. Tout n’est pas systématiquement soumis au vote du groupe, si une action trouve suffisamment de personnes motivées pour la faire, elle se fait, tout simplement. Je trouve cela à la fois plus logique et plus souple. Ça évite les situations un peu idiotes où une action va être votée en AG par plusieurs centaines de personnes, mais le jour J il y a à peine 10 militants sur le terrain. Et donc l’action doit être annulée par manque de personnes motivées. À quoi ça servait de voter dans ce cas si l’on ne comptait pas y participer de toute façon ?

Le fonds de cette question, prosaïquement, c’est d’où l’on tire notre légitimité. Je pense que la tradition militante étudiante, parce qu’elle est encore très influencée par les pratiques syndicales et leur bureaucratie, se base sur une légitimité par les urnes. Il faut que tout soit votée, que tout soit validée par la majorité. Quitte à produire des situations un peu absurdes. Alors qu’en ZAD, j’ai l’impression que la légitimité vient plutôt de l’action elle-même. Si une action fait sens pour assez de personnes pour que l’action puisse avoir lieu, alors elle est légitime de fait.

À ce titre, l’arrivée de Zadistes au Mirail a été l’élément le plus intéressant de cette dernière période de lutte au Mirail. Et, fait amusant, la « ZIC » mise en place (Zone d’interpellation chaleureuse) était à la fin du mouvement le type d’action le plus populaire… alors que c’était un des seuls qui n’aient jamais été voté en AG.

Poster un commentaire

Classé dans Terrains militants

Remarques sur les manifestations à Toulouse du 22/11

Manifestation Toulouse, 22 novembre 2014, © Pierre Selim (Flickr)

Manifestation Toulouse, 22 novembre 2014, © Pierre Selim (Flickr)

Ce samedi 22 novembre 2014, il y avait deux manifestations contre les violences policières à Toulouse. Pourquoi deux ? La première, prévue de longue date à 15 h, faisait suite aux appels – notamment – du collectif Tant qu’il y aura des bouilles (les zadistes du Testet). Cet appel s’inscrivait dans le cadre d’une « journée nationale de lutte contre les violences policières ». Elle n’avait volontairement fait l’objet d’aucune demande d’autorisation préalable en préfecture, et était donc de fait illégale.

Pourtant, plusieurs orgas traditionnelles de la politique avaient déposé une demande de manif sur cette même thématique. Mais très étrangement, ils l’avaient fait pour une heure différente (11 h) et un autre lieu de départ. Pourquoi ? Le Parti de gauche, Europe écologies les Verts, les syndicats FSU ou Solidaires tenaient-ils à ce point à se distinguer des étudiants et des zadistes ? (Cela dit, je suis heureux de voir que ces orgas s’emparent à leur tour de la question des violences policières et de la répression – ce qui n’était pas vraiment le cas avant. Même si elles ne manifestent pas à nos cotés, c’est un point positif.)

Quoi qu’il en soit, c’est la manif illégale qui a eu le plus de succès. Mais sans surprise, elle s’est faite chargée et gazée par CRS et gens de la BAC, alors même qu’elle était dans sa très grande majorité pacifiste. Quelques remarques sur les événements, un peu en vrac :

— Cette fois les policiers n’avaient visiblement pas prévu de déployer autant de monde que pour le 8. Espéraient-ils que la manif du matin vident les rangs de celle de l’après-midi ? En tout cas, raté ! Il y avait du monde, et ce monde a pu prendre de court  pour un temps  les dites « forces de l’ordre ». Dépassés par le nombre de gens dans la rue, les flics ont du lâché du lest aux manifestants, qui ont pu pénétrer des rues bloquées à l’origine. Cela dit, dès que les flics se sont réorganisés et ont pu recevoir des renforts, ils ont procédé aux habituelles « dispersions » : gazages, matraquages et arrestations.

Le 8, nous avions marché tout juste 500 mètres. Cette fois, partis d’Esquirol, les manifestants ont pu rejoindre Saint-Cyprien, et quelques rues sur les cotés. Il y a donc eu un petit mieux par rapport à la dernière fois. (Mais en même temps, les flics ont réussi à éloigner la foule du centre-ville.) À noter que cette fois, la manif n’avait même pas essayé d’être déclaré. Prévue de longue date, sujet d’appels sur le net, et aussi de beaucoup de bouche à oreille ou de transmissions de pote en pote par sms, mais personne ne l’a déposée en préfecture. Tant mieux. C’est assez incroyable que l’on doive avoir une autorisation pour être dans la rue ! (Et puis la manif aurait sans doute été interdite de toute façon…)

— Progrès aussi sur le nombre de gens : autour de 2000 personnes. Pour une manif non autorisée, c’est quand même énorme. (Surtout que celle du matin, autorisée, a reçu 4 à 5 moins de monde apparemment). Je lis sur Facebook certains commentaires où on parle de « sentiment incroyable de liberté » sur le fait d’être autant, ensemble, dans un tel rassemblement. C’est vrai que c’est beau, et d’autant plus que l’on n’éprouve pas du tout le même sentiment dans les manifs organisées par les gros partis et syndicats, où l’on marche en rangs derrière des sonos trop fortes en criant des slogans idiots… Et en même c’est triste de se sentir libre quand on est dans la rue : ce devrait être normal. Mais non, la rue est autorisé pour les flaneurs-consommateurs devant les boutiques, à la limite pour les fétards le soir, mais pas pour ceux et celles qui veulent en faire un espace de discussion politique.

— Je trouve assez révélatrices les formulations du journal La Dépêche qui affirmait, en amont des manifs, qu’il n’y avait rien à craindre pour la manif déclarée parce qu’elle est le fait d’« organisations connues ». Mais les nouveaux trublions de la politique que nous sommes sont apparemment inquiétants car imprévisibles. Qu’est-ce qu’il peut bien avoir à craindre d’une manif ? C’est quand même dingue qu’on essaye de faire peur en parlant de jeunes qui essayent juste de faire valoir leur opinion. Cela dit, je trouve intéressante cette idée d’apparaitre là où on ne nous attend pas, de brouiller les pistes avec des fausses infos qui circulent partout sur les horaires ou lieux de manifs. Et surtout de ne pas demander l’autorisation pour être dans la rue.

— Encore une fois, il y a eu des actes de « violence » de la part des manifestants (dégradations et renvois de grenades en directions des CRS) seulement à partir du moment où les flics ont gazé / chargé. Même au moment où les quelques CRS du début, trop peu nombreux, se sont complètement fait encerclés par les manifestants, personne ne s’en est pris à eux. Alors même que  pour une fois !  le rapport de force était clairement en notre faveur. Faire croire que les manifestants sont à l’origine de la violence, c’est n’importe quoi. C’est ce que disait  notamment  Mathieu Burnel sur un plateau télé :

À l’évidence, la question de la violence n’est absolument pas posée par les jeunes, ou même les jeunes révolutionnaires, elle est posée par la police. Ceux qui définissent le niveau de la violence, c’est la police et la gendarmerie. Quiconque suggère que ce sont les manifestants qui instaurent le rapport de force, c’est un coup de philosophie politique absolument incroyable où on arriverait à suggérer, ne serait ce qu’un quart de seconde, que ce n’est pas le pouvoir d’état qui réprime le peuple, mais c’est le peuple qui réprimerait le pouvoir d’Etat. Arrêtez de rigoler !

— D’habitude, Policiers et médias tendent à sous estimer le nombre de manifestants. Pour les manifs du Testet, certains font l’inverse. « Ils étaient un millier le 8 novembre », dit France 3, quand nous étions à peine 400. Volonté de faire peur ? Mon dieu, une ville envahie par des gauchos-casseurs !!!

— Un pote digne de confiance me dit avoir vu :

… un homme, cagoulé de noir, qui sort un outil et se met à casser un panneau publicitaire. Puis il range son arme, marche un peu plus loin, et se met a parler dans sa manche. Je n’ai pas de preuve directe que ce soit un flic, et après tout il s’agit peut-être d’un groupe de manifestants organisés qui se parlent par talkie walkie, mais l’hypothèse du flic infiltré est quand même hautement plausible.

Oui, surtout vu les différentes preuves déjà réunies de ce type d’actions de flics qui provoquent la casse pour mieux légitimer leurs interventions (par Reporterre ou par Besancenot).

— Pour finir, le point de la honte distribué à France 3 pour ce reportage assez incroyable ! Les sujets choisis ? Des commerçants de Toulouse qui en appellent à davantage de police contre les manifestants et… les SDF (mais eux disent « clochards » ou « marginaux »…). Un bel exemple qui montre comment les médias dépolitisent complètement les questions de société, et font jouer les sentiments les plus dégueux chez leur public. (Cliquez sur l’image pour voir le replay du 20-11.)

Cliché 2014-11-23 22-38-44

Poster un commentaire

Classé dans Terrains militants

Gender, Genre, GenreS : de quoi parle-t-on ?

"Girls Power", © Kristian Niemi (Kissen sur Flickr)

« Girls Power », © Kristian Niemi (Krissen sur Flickr)

La dite « Manif pour tous » a mis sur le devant de la scène médiatique un mot depuis longtemps utilisé dans le monde universitaire (principalement en sciences sociales, mais pas que). Mais elle l’a mis sous une forme bien particulière : la fameuse et fumeuse « théorie du djendeur ». Je ne reviendrai pas sur tous les présupposés erronés que porte cette expression ; d’autres l’ont fait bien mieux que moi (ici ou ). Mais il me semble que cette utilisation du mot « genre » vient compliquer encore une situation universitaire qui était déjà passablement difficile à saisir. En effet, en fonction des courants théoriques en sociologie, le mot « genre » ne renvoie pas du tout à la même définition. Tentative d’éclaircissement.

Le genre : origins

Longtemps, le terme de « genre » est resté cantonné au domaine de la grammaire. Le sexologue John Money, qui travaillait sur les opérations de changement de sexe, est le premier à l’utiliser dans un sens différent, en 1955, dans un article scientifique. Il parle de « rôle de genre », qu’il définit ainsi : « le terme de rôle de genre est utilisé pour désigner tout ce que dit ou fait un individu pour se dévoiler […] comme ayant, respectivement, le statut de garçon ou d’homme ou bien de fille ou de femme. Il inclut, sans y être limité, la sexualité au sens de l’érotisme ». Le « rôle de genre » est donc ce que l’on dit ou fait qui va donner aux gens une base pour déterminer si on est un homme ou une femme. À sa suite, Robert Stoller et Ralph Greenson, deux psychanalystes, introduiront le concept d’« identité de genre », soit la « conscience d’être un homme ou un mâle par distinction d’être une femme ou une femelle ».

Le genre comme « sexe social »

Il faut attendre 1972 pour que le terme « genre » entre dans la littérature des sciences sociales, sous la plume de la sociologue Ann Oakley. Ce faisant, elle s’écarte de la définition de Money, Stoller et Greenson. S’appuyant sur les travaux de Claude Levy-Strauss, elle tient à la distinction nature / culture. Elle parle donc du genre comme d’un « sexe social », une donnée culturelle qui vient s’appuyer sur une base naturelle, le sexe. Cette conception insiste sur le fait qu’il y a une différence entre être mâle et être masculin (ou être femelle et être féminin) ; et cette différence, cet apport de la culture, c’est le genre. La célèbre phrase de Simone de Beauvoir résume très bien cela : « on ne nait pas femme, on le devient. » (Remplacez « femme » par « homme », ça marche aussi.)

Ce qui explique que les valeurs et comportements placés derrière la masculinité et la féminité varient selon les pays, les époques, ou même, plus localement, selon les classes sociales auxquelles appartiennent les individus. On peut retenir par exemple l’exemple fort donné par l’anthropologue Margareth Mead : chez les Chambuli, une tribu de Nouvelle-Guinée, les femmes prennent en charge l’ensemble de la vie matérielle quand les hommes sont essentiellement préoccupés de danse et de coquetterie. Pour eux, être un homme, c’est savoir danser. On est très loin des normes occidentales.

Mais cette conception du genre est essentiellement nord-américaine. Même époque, en France, on parle plus volontiers de « rapports sociaux de sexe ». Et c’est d’ailleurs de la France (notamment) que l’acception du genre comme simple « sexe social » va trouver certains de ses plus ardents détracteurs.

La sociologue Christine Delphy affirmera que penser le sexe comme une donnée biologique est une impasse. En effet, la dichotomie genre / sexe ne tient que si l’on pense comparer du social à du naturel. Or, Delphy affirme que penser le sexe biologique en mode mâle / femelle relève aussi de la construction sociale. (Et de fait, les études en médecine viennent bousculer ce partage de l’humanité en seulement deux groupes de sexe. Pour ceux que ça intéresse, je vous invite à lire le dossier « Au delà de la dualité des sexes » que j’ai consacré à cette question : partie 1, partie 2 et partie 3.)

Le genre comme rapport social (de pouvoir)

Dès lors, une autre conception du genre est théorisée. On ne définit plus le genre comme un attribut personnel, mais comme un processus social de bicatégorisation et de hiérarchisation. Qu’est-ce que ça veut dire ? Eh bien que, d’une part, le genre n’est pas quelque chose qui vient se superposer au sexe – qui était préexistant dans cette première approche –, mais que le genre précède le sexe. C’est-à-dire qu’on adapte notre vision de la sexuation humaine en fonction de cette représentation en deux catégories (hommes et femmes), au mépris de la complexité biologique. C’est la bicatégorisation (ou différenciation).

Ça veut aussi dire que tout va être mis en œuvre dans l’espace social pour rappeler sans cesse, et ainsi perpétuellement ré-instituer, cette bicatégorisation. Par exemple les toilettes publiques, toujours non-mixtes, qui ne répondent pourtant à aucun besoin physique ou biologique. Ou la non-mixité également dans les sports, y compris quand un partage en catégories de poids rend inutile toute autre classification. Cette non-mixité, on la retrouve partout, et notamment dans la plupart des catégories professionnelles (en 2011, sur 87 familles professionnelles, seules 19 étaient mixtes. Ça n’a quasiment pas changé) et dans le partage des tâches ménagères (papa bricole et tond la pelouse, maman fait le ménage et s’occupe des enfants).

On institue partout et tout le temps la différences des sexes. Tant et si bien que non seulement on ne va plus la questionner, mais qu’on va en plus la légitimer, voire la valoriser (par exemple, avec l’idée de complémentarité).

L’autre point, c’est la hiérarchisation. C’est-à-dire qu’on va toujours considérer le masculin comme supérieur au féminin – d’où l’expression « domination masculine ». La langue française institue très bien cette inégalité : pour un groupe d’un seul homme et mille femmes, on doit quand même dire « ils » (ça n’a pas toujours été le cas). Mais la hiérarchisation, c’est aussi des exemples matériels. Par exemple dans le domaine professionnel. Les femmes sont moins bien payés, même à travail et diplôme égal, et sont majoritaires dans les emplois les plus précaires. Plus on monte dans la hiérarchie, moins on trouve de femmes (c’est vrai dans n’importe quel type d’entreprise).

Le genre comme logique sociale d’assujettissement des individus

Il existe une troisième conception du genre, qui a été développée par les mouvements queers. Ici on utilisera plus volontiers « gender » que « genre » pour ne pas confondre avec les deux conceptions précédentes, mais aussi pour rappeler le très fort ancrage nord-américain de cet usage du terme.

Dans la théorie queer, le genre désigne la logique sociale qui assujettit les individus en raison de leur sexe perçu, mais aussi de leurs pratiques sexuelles et de leur mise en scène du sexe. C’est donc quelque chose de plus global qu’un simple « sexe social » : c’est tout un ensemble de pratiques et de caractéristiques qui vont enfermer l’individu dans une identité socio-sexuelle, à laquelle il sera prié d’adhérer – et de reproduire de façon cohérence au quotidien par ce que Judith Butler appelle des « performances ». Il peut alors être question des genders pour désigner le genre. Mais cette fois le pluriel ne vient pas désigner une alternative duale (masculin ou féminin), mais plutôt une liste indéfinie de possibilités de jouer / performer le genre.

Conclusion

En quelque sorte, la première de ces conceptions (le genre comme « sexe social ») a été l’étape numéro 1 d’un travail de déconstruction des normes de sexe. Il fallait bien contester l’idée selon laquelle les rôles assignés aux hommes et aux femmes sont « naturels ». Mais elle a très vite trouvée ses limites : si le genre ne fait que se superposer au sexe, qui serait lui une vérité biologique, on continue de dire qu’il existe une différence ontologique entre les hommes et les femmes, différence sur laquelle on peut baser tout un système social inégalitaire.

D’où la deuxième conception (le genre comme rapport de pouvoir) qui va permettre d’insister sur la dimension structurelle des inégalités entre les hommes et les femmes, et ainsi permettre le développement de pensées féministes. Il ne faut pas oublier que le paradigme de genre a en général été mis en avant par des chercheurs militant-e-s pour une société plus égalitaire (même si Money, le premier a avoir utilisé le mot, n’était pas du tout progressiste à ce niveau). Car le genre, en pensant l’organisation de la société d’un point de vue inédit, permet de donner de nouveaux concepts et moyens d’actions aux luttes pour l’émancipation des femmes et des minorités sexuelles.

C’est aujourd’hui cette deuxième conception qui est assez largement utilisée en sciences sociales en France. On parle du genre – au singulier – pour désigner le processus qui conduit à une société basée sur la division entre deux groupes sociaux en tension – le groupe des hommes et le groupe des femmes – à la fois séparés et hiérarchisés. Pourtant, vous aurez souvent, sur les questionnaires et les sondages, à cocher une case « genre : masculin ou féminin ? ». On pourrait dire que c’est une mauvaise utilisation du mot genre, puisqu’en fait on est là en train de parler de sexe. Mais cette utilisation n’est pas sans rappeler la première conception du mot qui laisse à penser que le genre est un attribut personnel.

Enfin, chez les queers, le genre devient quelque chose de plus complexe encore, qui englobe de nouvelles dimensions, puisque ces mouvements universitaires et militants nord-américains cherchent à penser des dimensions que la sociologie française a un peu laissé de coté. La sexualité, par exemple.

Je vous ai présenté là les trois grandes manières de conceptualiser le genre. Dans la réalité, aucun auteur ne l’utilise exactement de la même façon ; il y a donc plus de variations que cela ; mais on peut dire que ces variations relèvent davantage du détail théorique pour les spécialistes. Vous l’aurez donc compris : ce n’est pas simple. Il est parfois difficile de s’y retrouver, même pour les sociologues. Alors, quand on fait preuve d’une mauvaise foi et d’un désintérêt manifeste – comme les gens de la Manif Pour Tous –, on en arrive à affirmer que malgré ces trois grandes conceptions, assez contradictoires entre elles, il existe une « théorie du djendeur » qui veut pervertir les enfants. N’importe quoi.

Poster un commentaire

Classé dans Sexes, genre, sexualités

Toulouse : violences policières et traitement médiatique scandaleux

crédits : Tien Tran (www.tien-tran.com)

Manifestation | Toulouse | 8 novembre 2014 © Tien Tran (www.tien-tran.com)

Toulouse, samedi 8 novembre 2014. Sans surprise, la manifestation contre les violences policières s’est faite gazée et chargée par les CRS. (Triste ironie.) Mais, évidemment, pour les médias la violence ne sera que du coté des dits « casseurs »…

Des violences policières…

L’autorisation de manifestation contre les violences policières, demandée notamment par un des collectifs du Testet et le NPA, ayant été refusée, c’est un rassemblement interdit – et donc illégal – qui s’est produit hier sur la place Jean-Jaurès de la ville rose. Cette situation autorisait la police à procéder, après deux sommations, à une « dispersion » des manifestants (sans que les textes de loi ne précisent bien avec quels moyens les policiers doivent disperser les gens) et à des arrestations. En démocratie, la rue n’est pas à tout le monde avec la même légitimité : les passants sont souhaités devant les vitrines des magasins, mais gazés lorsqu’ils essaient de jouer leur rôle de citoyens.

Je suis arrivé vers 15 h sur la place. Premier constat : il semble y avoir bien plus de CRS et de policiers de la BAC que de manifestants. Tous ces gens armés, cagoulés, me donnent l’impression d’être dans un pays en guerre. Deuxième constat : les policièrs se sont installés en cordons avant même que la manifestation ait pu commencer, empêchant de fait le rassemblement. Ainsi un groupe principal de manifestants se retrouve dès le départ encerclé près du métro – alors qu’ils faisaient une minute de silence en hommage à Rémi Fraisse – et plusieurs petits groupes se retrouvent coincés derrière les rangées de CRS.

Au début je suis coincé près du manège du square Wilson. Après une bonne demi heure d’attente, j’arrive à pénétrer sur les allées Jean-Jaurès en passant entre deux policiers. La manif (un peu plus de 400 personnes, je dirais) se met en route. Elle fera à peine 500 mètres. Des camions de CRS attendent les marcheurs, leur bloquant le passage avant le pont sur le canal. Derrière, les rangs de CRS se sont ressérés. On ne peut plus ni avancer ni quitter la manif : nous sommes bloqués. On attend comme cela, sans trop savoir quoi, un certain temps – mais on n’a plus le choix.

Les premiers rangs de manifestants finissent par s’asseoir dans cette attente absurde. Des confettis sont jetés. Quelques filles dansent avec des clowns. Ambiance bon enfant, même si un peu plus loin on entend le slogan, repris en cœur, « Flics, porcs, assassins ».

Pourtant l’ambiance devient de plus en tendue. Les policiers avancent, boucliers en avant. Ils ont déjà sortis les lance-fumigènes, les matraques. Ils mettent leurs masques à gaz. Les deux tirs de sommation d’usage sont tirés en l’air. On devine que l’attente est finie. Ils vont « disperser » la manif, comme la loi les y autorise… sauf que, bloqués comme nous sommes, nous n’avons aucun endroit vers lequel nous disperser – nous sommes encerclés de rangs de CRS.

De nouveaux manifestants s’assoient devant les cordons policiers. Je fais pareil. On se tient les bras, au cas où ils décident de nous déloger de force. Mais la technique policière est à la fois beaucoup plus violente et efficace. Les CRS s’avancent, sortent des bombes lacrymogènes et aspergent les manifestants directement dans les yeux. Évidemment, les manifestants commencent à gueuler devant cette violence gratuite mais toute personne qui s’approche un peu trop des policiers se voit accueilli d’un délicat coup de bouclier.

Là, un truc part – une sorte de pétard ? Je n’ai pas le temps de bien me rendre compte –, un truc part donc de la troupe des manifestants pour atterir derrière le cordon policier. Les CRS sont très prompts à réagir : dans la seconde, ils tirent des grenades lacrymogènes qui tombent en plein milieu de notre groupe. C’est rapidement la cohue : on cherche à s’abriter des gazs et des étincelles, on part en courant – d’autant plus que les coups de boucliers ont redoublé.

La panique passée, quelques manifestants cherchent à se rapprocher pour se repositionner face aux CRS, mais à chaque fois des jets de lacrymo ou une charge de CRS, boucliers et matraques en avant, dispersent à nouveau le début de foule.

Nous sommes toujours bloqués. On se retrouve pris en étau devant les rangs de CRS au niveau du métro, qui ne nous laissent pas plus passer, et finissent même par charger à leur tour. La situation est totalement absurde, et durera ainsi près de deux heures ! Coincés entre deux troupes de CRS, sans issue possible puisque toutes les petites rues adjacentes sont gardées par des policiers, flashballs en main, nous faisons des allers-retours sur les allées Jean-Jaurès au rythme des tirs de gaz lacrymogènes. À force, j’ai les yeux complètement défoncés, et je me félicite d’avoir pensé à prendre une écharpe pour me couvrir la bouche – sans quoi respirer aurait été devenu difficile. (Je finirais quand même par vomir en fin de manif.) Autour de moi, la majorité des personnes ont les yeux rouges, toussent et éternuent au milieu de la fumée. Une fille tombe. Mon ami la relève, elle est secoué par les gazs des policiers.

Pourtant une sorte de résistance des manifestants se met en place. Certains partagent des tubes de sérum physiologique pour se protéger les yeux, d’autres proposent du citron à mettre dans les écharpes – ça aide à masquer l’effet des lacrymos. Et d’autres, qui ont pensé à prendre des gants, font le choix de renvoyer les grenades lacrymos en direction des CRS. Ceux-là sont abondamment photographiés par les quelques journalistes présents – on les présentera sans doute comme les diaboliques « casseurs » qui provoquent la violence.

Sur ces prétendus « casseurs », je dois dire que je n’ai pas vu grand chose. Quelques pétards ont été jetés pour désorganiser les charges de CRS – sans vrai succès, d’ailleurs –, et j’ai compté deux pseudos « cocktails Molotov » (en fait de simple bouteilles avec un peu d’essence dedans) lancés ; il y a du en avoir quelques autres. (Je dis « pseudos cocktails » car, à la base, un cocktail Molotov était l’arme utilisé pendant la Guerre d’Espagne pour détruire les chars d’assaut ennemis. Les bouteilles utilisées en manif n’ont pas grand chose à voir avec cela, et seraient bien incapable de détruire un tank…) Une de ces bouteilles atterit sous une voiture. Un pneu prend feu, la carosserie noircit. Et les pompiers éteignent rapidement tout ça. Mais ça n’empêchera pas tous les journaux de parler de « voiture brulée ». (Édit du 11/11 : la voiture avait en fait brulée… du fait d’une grenade des forces de l’ordre !)

En fait, j’ai même envie de dire que heureusement que ces « casseurs » étaient là pour s’interposer entre les manifestants et les charges policières, car sinon il y aurait eu beaucoup plus de blessés dans notre camp.

Les charges de CRS se poursuivent. Il y a celles de la BAC également (on les reconnaît car ce sont les seuls policiers autorisés à être en civils ; ils ne portent qu’un brassard rouge sur le bras, et plusieurs d’entre eux sont souvent au milieu des manifestants, incognito, en début de manif… et ils jouent un rôle trouble), charges bien plus violentes d’ailleurs. À un moment ils se jettent dans le tas des manifestants. Un grand punk – visiblement la cible de la charge – se voit écrasé par cinq policiers sur lui. Ils le frappent de leurs matraque, y compris au visage, puis le traine par la jambe sur une dizaine de mètres. Devant ce nouvel épisode de violence gratuite, lui ne peut rien faire : il est déjà maintenu au sol par cinq types et continue à se prendre des coups. Ce n’est qu’après ces violences que les policiers l’embarqueront derrière les rangs de CRS. Nous pendant ce temps, juste devant, on ne pouvait rien faire : quiconque s’approchait recevait un coup de matraque ou de bouclier. (J’apprends qu’il y aurait eu en tout 21 arrestations. Ce genre de scène a donc de se répéter plusieurs fois.)

Vers 17 h, avec mes amis, on trouve enfin une issue à cette situation absurde et horrible. Une rue a été libérée par les policiers. Nous pouvons enfin sortir, après deux heures de fuite devant les charges policières dans un espace complètement encerclé.

et un traitement médiatique scandaleux

Le soir, quand je regarde sur le Net le traitement médiatique de cette après-midi, je suis scandalisé. Comme à chaque fois que je participe à une manifestation, en fait, mais je n’arrive pas à m’habituer à ce traitement des faits partisan, voire carrément mensonger.

Les titres disent : « La manifestation dégénère à Toulouse », « Arrestations et dégradations dans la manifestation Anti-Sivens », « Incidents à la manifestation contre les violences policières ». Toujours, le ou la journaliste font comme si la violence avait été le fait des manifestants. Nous nous sommes pourtant fait gazés alors que nous chantions, assis, des slogans ! D’autres parlent de « face à face tendu ». Mais ce n’était pas un face à face, nous étions encerclés, bloqués et harcelés par différentes troupes de CRS. Pas étonnant que la situation soit tendue pour les manifestants dans un rapport de force aussi inégal. D’un coté, des hommes surentrainés, suréquipés, qui sont légitimes à taper dans le tas ; et de l’autre des manifestants qui se protègent du gaz avec une écharpe, et n’ont pour eux, au mieux, que de renvoyer les grenades reçues.

Mais bien évidemment, la violence n’est que du coté des manifestants et des « casseurs »…

D’autres insistent encore, selon la rhétorique débile de la « prise en otage » de la ville par les manifestants, sur les transports en commun interrompus. Pourtant, ce ne sont pas les quelques 400 manifestants présents qui auraient pu créer de telles perturbations, mais c’est bien le traitement policier complètement disproportionné qui est à l’origine d’un tel chaos.

Il y a beaucoup à perdre (être frappé, gazé, poursuivi, arrêté, poursuivi en justice) et peu à gagner à participer à ce genre de manifestation, tant le rapport de force est inégal. Mais je continuerai d’y aller, tant m’est insupportable l’idée d’une ville où la violence des policiers est toujours légitimée quand les actions de citoyens-acteurs soucieux d’un monde plus juste sont considérées comme criminelles…

6 Commentaires

Classé dans Terrains militants

Écosse : leçons de démocratie

Vue sur Édimbourg, par Jesus Belzunce (Flickr)

Vue sur Édimbourg, par Jesus Belzunce (Flickr)

Les gens vivant en Écosse ont donc choisi de ne pas faire de ce pays un État indépendant. J’écris à dessein « gens vivant en Écosse », et non pas « Écossais », car c’est là, il me semble, la première leçon de démocratie de cette histoire.

Les organisateurs de ce référendum ont eu l’intelligence de baser le vote non pas sur des critères identitaires / nationalistes, mais sur l’ancrage concret des gens dans le quotidien du pays. L’idée était simple : toutes les personnes de plus de 16 ans vivant sur le territoire ont le droit de voter. Qu’ils soient Écossais, Anglais ou Hobbit ne change rien à l’affaire. C’est leur participation jour à jour dans la réalité du pays qui importe, et la dimension de nationalité est finalement assez secondaire.

Conséquence : les Anglais vivant en Écosse ont pu voter alors que les Écossais vivant hors d’Écosse ne l’ont pas pu. D’aucuns se sont offusqués de ce mode de fonctionnement qui a sans doute favorisé la victoire du « non ». Personnellement, je ne peux m’empêcher d’apprécier cette logique qui place à distance les questions identitaires pour se concentrer sur la question démocratique.

Car enfin, à partir du moment où l’on ne vit plus dans un pays, en quoi le fait d’y être né gratifie d’un quelconque droit à décider de la vie des gens qui y résident encore ? C’est évidemment une question rhétorique que je pose, car je répondrai : en rien. En rien car la politique – au sens de Politeia – renvoie à la structure et au fonctionnement de la vie en société ; cela concerne le commun. Les gens qui partagent ce commun sont les seuls concernés, les autres n’ont pas grand chose à y faire – et qu’ils soient nés sur place il y a quelque années n’est pas un argument.

Pour moi c’est une question logique de démocratie. La vie en collectivité se décide par les gens qui la vivent, tous les gens qui la vivent.

Pourtant, presque partout ailleurs ce n’est pas comme cela que ça fonctionne. En France en premier lieu. Les dits « Français de l’étranger » ont le droit de vote, même s’ils n’ont pas mis le pied sur le sol national depuis des années, alors que les étrangers vivant en France, qu’ils travaillent ou pas, sont privés de ce droit démocratique.

C’est donc la première leçon de démocratie de cette histoire, enseignée par l’Écosse. On a pourtant affaire à un peuple et un territoire avec une identité culturelle très marquée… mais qui a l’intelligence de ne pas réduire la question de l’indépendance à une bête question identitaire. C’est beaucoup plus intéressant que cela. Ils n’étaient pas en train de se demander : « Souhaitons-nous vivre entre nous ? », mais bien : « Quel modèle de société voulons-nous ? ». Alors, évidemment, le sentiment d’appartenance (d’un coté ou de l’autre) a fortement pesé sur la balance des choix individuels une fois devant l’urne. Mais grâce à ce mode de fonctionnement, ce référendum a été l’occasion d’un vrai débat politique et démocratique.

La deuxième leçon de démocratie, c’est le taux de participation de presque 90%. Preuve en est que si on leur propose un débat de qualité, avec une vraie alternative, les gens s’emparent de la question politique. Ils votent, et même plus que cela : ils en parlent, en débattent, encore et encore. Tous les commentateurs s’accordent pour dire que le pays entier discutait du référendum depuis plusieurs semaines. (Et ce n’est sans doute pas prêt de s’arrêter, parce que même avec le victoire du « non », quelque chose dans le pays est changé à jamais : c’est peut-être la naissance d’un nouvel imaginaire politique)

Prochain épisode : le référendum catalan, prévu pour début novembre. Cela risque d’être une tout autre histoire…

2 Commentaires

Classé dans Tics politiques

Corps de garçons, corps de filles et sports de combat

Cours de bartitsu, © James Marwood (Flickr)

Cours de bartitsu, © James Marwood (Flickr)

Il existe donc des sports de combat mixtes. Vive le bartitsu et l’escrime médiévale !

Je n’ai jamais bien compris cette manie de séparer systématiquement les hommes et les femmes dans les pratiques sportives, et notamment dans les sports de combat. Dans ce genre de disciplines, il existe déjà, dans la plupart des cas, une organisation en classes de poids. Ce qui fait que, par exemple, les plus de 90 kg ne peuvent affronter que les plus de 90 kg. On comprends aisément l’intérêt d’un tel fonctionnement : face au crochet du droit d’un colosse de 110 kg, une personne de 45 kg se retrouverait vite mal… Ce qui est moins compréhensible, c’est d’ajouter à ce premier niveau d’organisation, une autre séparation : entre les hommes et les femmes.

Pourquoi cela ? Il faut qu’on m’explique. Qu’est-ce qui distingue vraiment un boxeur de 70 kg d’une boxeuse du même poids ? Ou deux judokas de même gabarit mais de sexe différent ? J’entends déjà les partisans de ladifférencedessexes – faut dire qu’ils sont nombreux, et bruyants – me dire : Oui mais les garçons, ils ont plus de musculature que les filles… blablabla… On n’y peut rien, c’est la nature… blabla…

Putain de nature.

Déjà, c’est faux. Dit comme cela en tout cas. Il existe des différences physiques de moyenne entre les hommes et les femmes. C’est-à-dire que si on prend 100 personnes de chaque sexe et qu’à tous on fait passer les mêmes tests, à la fin on constate qu’en moyenne les hommes sont plus grands que les femmes, plus lourds, qu’ils peuvent porter plus de poids, etc. Cela dit, ces différences de moyenne n’empêchent nullement que, individuellement, un grand nombre nombre de femmes soient plus grandes, ou plus lourdes, ou plus fortes (ou tout ça à la fois) que bien des hommes.

Et puis, est-ce qu’il faut vraiment s’étonner de ces différences de moyenne quand les différences de traitement des corps masculins et féminins sont aussi importantes. Un exemple : dans le club de handball de ma copine, les garçons ont droit à trois entraînements par semaine quand les filles n’en suivent que deux. Cet écart est vraie quel que soit l’âge des joueurs et joueuses. Dès lors, il me semble normal et logique que, les années passants, les écarts de niveaux entre les uns et les autres s’accroissent, qu’à force les résultats des garçons et des filles deviennent vraiment différents ! Et la « nature » n’a pas forcément grand chose à voir là dedans.

Je disais donc, il existe des sports de combats mixtes. Et c’est une bonne nouvelle. Car même si, parait-il, à entrainement égal les hommes développent un peu plus de musculature que les femmes (mais encore faudrait-il que les entrainements soient égaux), il existe un moyen simple d’atténuer ces différences de moyenne entre le physique des hommes et celui des femmes. Ce moyen, on y revient, c’est d’organiser les combattants par classe de poids. Alors évidemment qu’il y aura davantage d’hommes dans les catégories « lourdes », et des femmes dans les poids plus légers. Et alors ? Puisque, à poids égal, les différences de musculature sont minimes entre un boxeur de 60 kg et une boxeuse de 60 kg, je demande à ce qu’on les fasse combattre ensemble.

Pour le plaisir simple de voir quelques nanas flanquer des raclés à des hommes pourtant sportifs. Et, ainsi, casser les clichés.

Poster un commentaire

Classé dans Sexes, genre, sexualités

La France et l’immigration

Jamaica airport immigration, © rickpilot_2000 (Flickr)

Jamaica airport immigration, © rickpilot_2000 (Flickr)

Rue89 publie un article sur le fantasme du « Grand Remplacement », idée de plus en plus en vogue dans les milieux d’extrème-droite. Ce fantasme, c’est l’idée que le peuple français (voire européen, dans certaines versions) est en phase d’être remplacé par des peuples d’origine étrangères, notamment en provenance d’Afrique. Et cela, évidemment, avec la complaisance de l’État et des élites du pays.

J’ai envie de profiter de cet article, et des pistes d’éléments qui y sont donnés, pour faire un petit point sur la réalité de l’immigration en France. Car, souvent, on entend du tout et – surtout – du n’importe quoi. L’idée ici est de simplement compiler des données, des faits, sans développer une opinion ou une prise de position.

Un immigré, c’est quoi ?

On ne se pose pas forcément la question et pourtant les chiffres diffèrent grandement selon la définition que l’on choisit d’adopter. Prenons trois exemples.

Pour l’ONU, un immigré est, simplement, une « personne née dans un autre pays que celui où elle réside ». L’INSEE, organisme de statistique national, a déjà une approche plus restrictive puisqu’au critique géographique est ajouté la mention de nationalité : est immigré « une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France. » Enfin, le Haut Conseil à l’intégration définit l’immigré comme une « personne née étrangère à l’étranger et entrée en France en cette qualité en vue de s’établir sur le territoire français de façon durable. » Ce qui réduit encore le nombre de personnes classés comme immigrés. Ainsi, alors que l’ONU compte 11,1% d’immigrés en France, l’INSEE n’en voit que 8%.

Tout se complique alors si l’on considère qu’il y certes des immigrés, mais qu’il y a aussi des étrangers, et que ce n’est pas forcément la même chose. Ah bon ? Oui, et cette fois la définition est partagée internationalement : un étranger, dans notre cas, est « une personne qui réside en France et ne possède pas la nationalité française. » On peut donc être un immigré mais ne pas être un étranger car, depuis notre arrivée sur le sol français, on a obtenu la nationalité française.

Et les personnes d’origine étrangère alors ? Ah ! On les appelle aussi personnes issues de l’immigration. Cette notion, bien qu’utilisée très couramment dans les médias, est rarement définie avec précision. Ce sont les enfants de personnes immigrées, mais parfois on remonte jusqu’à la deuxième, voire troisième génération. Et parle-t-on des enfants dont les deux parents sont immigrés, ou suffit-il qu’un seul des deux le soit ? Ce point est important car en France les unions dites « mixtes » sont courantes.

Avec tout cela, on voit bien qu’il est extrêmement compliqué de compter combien de personnes l’immigration concerne directement ou indirectement. Tout dépend des critères de définition que l’on choisit. Mais on peut toujours essayer…

L’immigration, aujourd’hui, ca représente quoi en France ?

Pour cela, il nous faut maintenant distinguer le nombre d’immigrés qui sont rentrés récemment sur le territoire et ceux qui y sont déjà depuis de nombreuses années. Cette distinction est importante.

L’immigration…
— En terme d’entrées récentes, ça concerne environ 245 000 personnes, soit 0,4% de la population du pays. Ce qui est peu, et en dessous de la moyenne des pays de l’OCDE.
— En terme d’immigré résidant depuis longtemps en France, on l’a vu, on est entre 8 et 11% de la population selon la définition adoptée, ce qui nous fait grosso modo 7 millions de personnes. Ce qui place la France à la 6e place mondiale, derrière les États-Unis ou l’Allemagne mais devant le Royaume-Uni et l’Espagne.

La France est donc, aujourd’hui, un pays qui accueille relativement peu d’immigrés sur son territoire par rapport aux autres pays occidentaux, notamment européens. Cela peut s’expliquer par une donnée simple : la démographie. L’Allemagne, par exemple, est un pays où la population se renouvelle mal. Et qui donc a besoin de l’immigration pour ne pas perdre des habitants (ce qui est catastrophique à long terme selon la plupart des économistes), et qui donc tend plutôt à encourager la venue de nouvelles personnes. En France, ce problème de natalité se pose moins : on fait assez d’enfants, donc pas besoin de faire appel à des gens extérieurs. Ce qui explique pourquoi les frontières de la France, quoi que peuvent dire certains, sont plutôt davantage fermées qu’ailleurs.

Mais ce ne fut pas toujours le cas et, sans doute, vient de là ce fantasme du « Grand Remplacement ». Les droitistes avancent souvent l’idée qu’il y a plus de maghrébins aujourd’hui parmi les Français qu’auparavant. C’est vrai. Car, si l’immigration actuelle en France est en dessous de la moyenne européenne, l’immigration passée a été forte ! C’est-à-dire que, principalement dans les années 1960 et 70, on a fait venir un grand nombre de personnes pour alimenter l’économie du pays. Et, aussi, pour des raisons démographiques (après chaque guerre mondiale, la France a fait venir beaucoup de personnes).

Ces immigrés, naturalisés ou pas, sont donc là depuis plus de 50 ans pour certains. C’est une population hétérogène et dynamique qui a fait des enfants et gagné en espérance de vie. Aujourd’hui l’INSEE estime à 6,7 millions le nombre de personnes immigrées ou descendants directs d’immigrés (par au moins un des parents), et environ 26,6% des 25-54 ans seraient dans ce cas.

On a donc une double spécificité française :
– une immigration plutôt plus ancienne qu’ailleurs, ce qui explique un grand nombre de descendants d’immigrés, directs ou indirects, dans la population,
– et une immigration actuelle faible par rapport aux autres pays de l’OCDE.

Et la fameuse « intégration » ?

Dans l’ensemble, les immigrés et leurs descendants sont plutôt très bien intégrés. En témoigne un taux de mariage mixte parmi les plus forts d’Europe (mariage mixte = union de deux personnes de nationalités différentes) et un alignement très rapide du taux de fécondité des familles immigrées sur les familles françaises.

89% d’entre-eux disent se sentir « chez eux » en France (contre 94% de l’ensemble de la population) mais près d’un descendant d’immigré sur deux regrette qu' »on ne les voit pas comme des Français ».

Au niveau travail, les descendants d’immigrés connaissent beaucoup de difficultés à accéder aux emplois les plus qualifiés. Mais ce n’est pas vraiment une spécificité des descendants d’immigrés. En fait ces derniers s’intègrent souvent dans les classes sociales les plus dominées, au sein des travailleurs précaires et peu qualifiées. Ils en partagent l’essentiel des caractéristiques.

Il en reste que le niveau médian de vie des immigrés est inférieur de 30% au niveau de vie médian en France.

1 commentaire

Classé dans Tics politiques