Gender, Genre, GenreS : de quoi parle-t-on ?

"Girls Power", © Kristian Niemi (Kissen sur Flickr)

« Girls Power », © Kristian Niemi (Krissen sur Flickr)

La dite « Manif pour tous » a mis sur le devant de la scène médiatique un mot depuis longtemps utilisé dans le monde universitaire (principalement en sciences sociales, mais pas que). Mais elle l’a mis sous une forme bien particulière : la fameuse et fumeuse « théorie du djendeur ». Je ne reviendrai pas sur tous les présupposés erronés que porte cette expression ; d’autres l’ont fait bien mieux que moi (ici ou ). Mais il me semble que cette utilisation du mot « genre » vient compliquer encore une situation universitaire qui était déjà passablement difficile à saisir. En effet, en fonction des courants théoriques en sociologie, le mot « genre » ne renvoie pas du tout à la même définition. Tentative d’éclaircissement.

Le genre : origins

Longtemps, le terme de « genre » est resté cantonné au domaine de la grammaire. Le sexologue John Money, qui travaillait sur les opérations de changement de sexe, est le premier à l’utiliser dans un sens différent, en 1955, dans un article scientifique. Il parle de « rôle de genre », qu’il définit ainsi : « le terme de rôle de genre est utilisé pour désigner tout ce que dit ou fait un individu pour se dévoiler […] comme ayant, respectivement, le statut de garçon ou d’homme ou bien de fille ou de femme. Il inclut, sans y être limité, la sexualité au sens de l’érotisme ». Le « rôle de genre » est donc ce que l’on dit ou fait qui va donner aux gens une base pour déterminer si on est un homme ou une femme. À sa suite, Robert Stoller et Ralph Greenson, deux psychanalystes, introduiront le concept d’« identité de genre », soit la « conscience d’être un homme ou un mâle par distinction d’être une femme ou une femelle ».

Le genre comme « sexe social »

Il faut attendre 1972 pour que le terme « genre » entre dans la littérature des sciences sociales, sous la plume de la sociologue Ann Oakley. Ce faisant, elle s’écarte de la définition de Money, Stoller et Greenson. S’appuyant sur les travaux de Claude Levy-Strauss, elle tient à la distinction nature / culture. Elle parle donc du genre comme d’un « sexe social », une donnée culturelle qui vient s’appuyer sur une base naturelle, le sexe. Cette conception insiste sur le fait qu’il y a une différence entre être mâle et être masculin (ou être femelle et être féminin) ; et cette différence, cet apport de la culture, c’est le genre. La célèbre phrase de Simone de Beauvoir résume très bien cela : « on ne nait pas femme, on le devient. » (Remplacez « femme » par « homme », ça marche aussi.)

Ce qui explique que les valeurs et comportements placés derrière la masculinité et la féminité varient selon les pays, les époques, ou même, plus localement, selon les classes sociales auxquelles appartiennent les individus. On peut retenir par exemple l’exemple fort donné par l’anthropologue Margareth Mead : chez les Chambuli, une tribu de Nouvelle-Guinée, les femmes prennent en charge l’ensemble de la vie matérielle quand les hommes sont essentiellement préoccupés de danse et de coquetterie. Pour eux, être un homme, c’est savoir danser. On est très loin des normes occidentales.

Mais cette conception du genre est essentiellement nord-américaine. Même époque, en France, on parle plus volontiers de « rapports sociaux de sexe ». Et c’est d’ailleurs de la France (notamment) que l’acception du genre comme simple « sexe social » va trouver certains de ses plus ardents détracteurs.

La sociologue Christine Delphy affirmera que penser le sexe comme une donnée biologique est une impasse. En effet, la dichotomie genre / sexe ne tient que si l’on pense comparer du social à du naturel. Or, Delphy affirme que penser le sexe biologique en mode mâle / femelle relève aussi de la construction sociale. (Et de fait, les études en médecine viennent bousculer ce partage de l’humanité en seulement deux groupes de sexe. Pour ceux que ça intéresse, je vous invite à lire le dossier « Au delà de la dualité des sexes » que j’ai consacré à cette question : partie 1, partie 2 et partie 3.)

Le genre comme rapport social (de pouvoir)

Dès lors, une autre conception du genre est théorisée. On ne définit plus le genre comme un attribut personnel, mais comme un processus social de bicatégorisation et de hiérarchisation. Qu’est-ce que ça veut dire ? Eh bien que, d’une part, le genre n’est pas quelque chose qui vient se superposer au sexe – qui était préexistant dans cette première approche –, mais que le genre précède le sexe. C’est-à-dire qu’on adapte notre vision de la sexuation humaine en fonction de cette représentation en deux catégories (hommes et femmes), au mépris de la complexité biologique. C’est la bicatégorisation (ou différenciation).

Ça veut aussi dire que tout va être mis en œuvre dans l’espace social pour rappeler sans cesse, et ainsi perpétuellement ré-instituer, cette bicatégorisation. Par exemple les toilettes publiques, toujours non-mixtes, qui ne répondent pourtant à aucun besoin physique ou biologique. Ou la non-mixité également dans les sports, y compris quand un partage en catégories de poids rend inutile toute autre classification. Cette non-mixité, on la retrouve partout, et notamment dans la plupart des catégories professionnelles (en 2011, sur 87 familles professionnelles, seules 19 étaient mixtes. Ça n’a quasiment pas changé) et dans le partage des tâches ménagères (papa bricole et tond la pelouse, maman fait le ménage et s’occupe des enfants).

On institue partout et tout le temps la différences des sexes. Tant et si bien que non seulement on ne va plus la questionner, mais qu’on va en plus la légitimer, voire la valoriser (par exemple, avec l’idée de complémentarité).

L’autre point, c’est la hiérarchisation. C’est-à-dire qu’on va toujours considérer le masculin comme supérieur au féminin – d’où l’expression « domination masculine ». La langue française institue très bien cette inégalité : pour un groupe d’un seul homme et mille femmes, on doit quand même dire « ils » (ça n’a pas toujours été le cas). Mais la hiérarchisation, c’est aussi des exemples matériels. Par exemple dans le domaine professionnel. Les femmes sont moins bien payés, même à travail et diplôme égal, et sont majoritaires dans les emplois les plus précaires. Plus on monte dans la hiérarchie, moins on trouve de femmes (c’est vrai dans n’importe quel type d’entreprise).

Le genre comme logique sociale d’assujettissement des individus

Il existe une troisième conception du genre, qui a été développée par les mouvements queers. Ici on utilisera plus volontiers « gender » que « genre » pour ne pas confondre avec les deux conceptions précédentes, mais aussi pour rappeler le très fort ancrage nord-américain de cet usage du terme.

Dans la théorie queer, le genre désigne la logique sociale qui assujettit les individus en raison de leur sexe perçu, mais aussi de leurs pratiques sexuelles et de leur mise en scène du sexe. C’est donc quelque chose de plus global qu’un simple « sexe social » : c’est tout un ensemble de pratiques et de caractéristiques qui vont enfermer l’individu dans une identité socio-sexuelle, à laquelle il sera prié d’adhérer – et de reproduire de façon cohérence au quotidien par ce que Judith Butler appelle des « performances ». Il peut alors être question des genders pour désigner le genre. Mais cette fois le pluriel ne vient pas désigner une alternative duale (masculin ou féminin), mais plutôt une liste indéfinie de possibilités de jouer / performer le genre.

Conclusion

En quelque sorte, la première de ces conceptions (le genre comme « sexe social ») a été l’étape numéro 1 d’un travail de déconstruction des normes de sexe. Il fallait bien contester l’idée selon laquelle les rôles assignés aux hommes et aux femmes sont « naturels ». Mais elle a très vite trouvée ses limites : si le genre ne fait que se superposer au sexe, qui serait lui une vérité biologique, on continue de dire qu’il existe une différence ontologique entre les hommes et les femmes, différence sur laquelle on peut baser tout un système social inégalitaire.

D’où la deuxième conception (le genre comme rapport de pouvoir) qui va permettre d’insister sur la dimension structurelle des inégalités entre les hommes et les femmes, et ainsi permettre le développement de pensées féministes. Il ne faut pas oublier que le paradigme de genre a en général été mis en avant par des chercheurs militant-e-s pour une société plus égalitaire (même si Money, le premier a avoir utilisé le mot, n’était pas du tout progressiste à ce niveau). Car le genre, en pensant l’organisation de la société d’un point de vue inédit, permet de donner de nouveaux concepts et moyens d’actions aux luttes pour l’émancipation des femmes et des minorités sexuelles.

C’est aujourd’hui cette deuxième conception qui est assez largement utilisée en sciences sociales en France. On parle du genre – au singulier – pour désigner le processus qui conduit à une société basée sur la division entre deux groupes sociaux en tension – le groupe des hommes et le groupe des femmes – à la fois séparés et hiérarchisés. Pourtant, vous aurez souvent, sur les questionnaires et les sondages, à cocher une case « genre : masculin ou féminin ? ». On pourrait dire que c’est une mauvaise utilisation du mot genre, puisqu’en fait on est là en train de parler de sexe. Mais cette utilisation n’est pas sans rappeler la première conception du mot qui laisse à penser que le genre est un attribut personnel.

Enfin, chez les queers, le genre devient quelque chose de plus complexe encore, qui englobe de nouvelles dimensions, puisque ces mouvements universitaires et militants nord-américains cherchent à penser des dimensions que la sociologie française a un peu laissé de coté. La sexualité, par exemple.

Je vous ai présenté là les trois grandes manières de conceptualiser le genre. Dans la réalité, aucun auteur ne l’utilise exactement de la même façon ; il y a donc plus de variations que cela ; mais on peut dire que ces variations relèvent davantage du détail théorique pour les spécialistes. Vous l’aurez donc compris : ce n’est pas simple. Il est parfois difficile de s’y retrouver, même pour les sociologues. Alors, quand on fait preuve d’une mauvaise foi et d’un désintérêt manifeste – comme les gens de la Manif Pour Tous –, on en arrive à affirmer que malgré ces trois grandes conceptions, assez contradictoires entre elles, il existe une « théorie du djendeur » qui veut pervertir les enfants. N’importe quoi.

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Toulouse : violences policières et traitement médiatique scandaleux

crédits : Tien Tran (www.tien-tran.com)

Manifestation | Toulouse | 8 novembre 2014 © Tien Tran (www.tien-tran.com)

Toulouse, samedi 8 novembre 2014. Sans surprise, la manifestation contre les violences policières s’est faite gazée et chargée par les CRS. (Triste ironie.) Mais, évidemment, pour les médias la violence ne sera que du coté des dits « casseurs »…

Des violences policières…

L’autorisation de manifestation contre les violences policières, demandée notamment par un des collectifs du Testet et le NPA, ayant été refusée, c’est un rassemblement interdit – et donc illégal – qui s’est produit hier sur la place Jean-Jaurès de la ville rose. Cette situation autorisait la police à procéder, après deux sommations, à une « dispersion » des manifestants (sans que les textes de loi ne précisent bien avec quels moyens les policiers doivent disperser les gens) et à des arrestations. En démocratie, la rue n’est pas à tout le monde avec la même légitimité : les passants sont souhaités devant les vitrines des magasins, mais gazés lorsqu’ils essaient de jouer leur rôle de citoyens.

Je suis arrivé vers 15 h sur la place. Premier constat : il semble y avoir bien plus de CRS et de policiers de la BAC que de manifestants. Tous ces gens armés, cagoulés, me donnent l’impression d’être dans un pays en guerre. Deuxième constat : les policièrs se sont installés en cordons avant même que la manifestation ait pu commencer, empêchant de fait le rassemblement. Ainsi un groupe principal de manifestants se retrouve dès le départ encerclé près du métro – alors qu’ils faisaient une minute de silence en hommage à Rémi Fraisse – et plusieurs petits groupes se retrouvent coincés derrière les rangées de CRS.

Au début je suis coincé près du manège du square Wilson. Après une bonne demi heure d’attente, j’arrive à pénétrer sur les allées Jean-Jaurès en passant entre deux policiers. La manif (un peu plus de 400 personnes, je dirais) se met en route. Elle fera à peine 500 mètres. Des camions de CRS attendent les marcheurs, leur bloquant le passage avant le pont sur le canal. Derrière, les rangs de CRS se sont ressérés. On ne peut plus ni avancer ni quitter la manif : nous sommes bloqués. On attend comme cela, sans trop savoir quoi, un certain temps – mais on n’a plus le choix.

Les premiers rangs de manifestants finissent par s’asseoir dans cette attente absurde. Des confettis sont jetés. Quelques filles dansent avec des clowns. Ambiance bon enfant, même si un peu plus loin on entend le slogan, repris en cœur, « Flics, porcs, assassins ».

Pourtant l’ambiance devient de plus en tendue. Les policiers avancent, boucliers en avant. Ils ont déjà sortis les lance-fumigènes, les matraques. Ils mettent leurs masques à gaz. Les deux tirs de sommation d’usage sont tirés en l’air. On devine que l’attente est finie. Ils vont « disperser » la manif, comme la loi les y autorise… sauf que, bloqués comme nous sommes, nous n’avons aucun endroit vers lequel nous disperser – nous sommes encerclés de rangs de CRS.

De nouveaux manifestants s’assoient devant les cordons policiers. Je fais pareil. On se tient les bras, au cas où ils décident de nous déloger de force. Mais la technique policière est à la fois beaucoup plus violente et efficace. Les CRS s’avancent, sortent des bombes lacrymogènes et aspergent les manifestants directement dans les yeux. Évidemment, les manifestants commencent à gueuler devant cette violence gratuite mais toute personne qui s’approche un peu trop des policiers se voit accueilli d’un délicat coup de bouclier.

Là, un truc part – une sorte de pétard ? Je n’ai pas le temps de bien me rendre compte –, un truc part donc de la troupe des manifestants pour atterir derrière le cordon policier. Les CRS sont très prompts à réagir : dans la seconde, ils tirent des grenades lacrymogènes qui tombent en plein milieu de notre groupe. C’est rapidement la cohue : on cherche à s’abriter des gazs et des étincelles, on part en courant – d’autant plus que les coups de boucliers ont redoublé.

La panique passée, quelques manifestants cherchent à se rapprocher pour se repositionner face aux CRS, mais à chaque fois des jets de lacrymo ou une charge de CRS, boucliers et matraques en avant, dispersent à nouveau le début de foule.

Nous sommes toujours bloqués. On se retrouve pris en étau devant les rangs de CRS au niveau du métro, qui ne nous laissent pas plus passer, et finissent même par charger à leur tour. La situation est totalement absurde, et durera ainsi près de deux heures ! Coincés entre deux troupes de CRS, sans issue possible puisque toutes les petites rues adjacentes sont gardées par des policiers, flashballs en main, nous faisons des allers-retours sur les allées Jean-Jaurès au rythme des tirs de gaz lacrymogènes. À force, j’ai les yeux complètement défoncés, et je me félicite d’avoir pensé à prendre une écharpe pour me couvrir la bouche – sans quoi respirer aurait été devenu difficile. (Je finirais quand même par vomir en fin de manif.) Autour de moi, la majorité des personnes ont les yeux rouges, toussent et éternuent au milieu de la fumée. Une fille tombe. Mon ami la relève, elle est secoué par les gazs des policiers.

Pourtant une sorte de résistance des manifestants se met en place. Certains partagent des tubes de sérum physiologique pour se protéger les yeux, d’autres proposent du citron à mettre dans les écharpes – ça aide à masquer l’effet des lacrymos. Et d’autres, qui ont pensé à prendre des gants, font le choix de renvoyer les grenades lacrymos en direction des CRS. Ceux-là sont abondamment photographiés par les quelques journalistes présents – on les présentera sans doute comme les diaboliques « casseurs » qui provoquent la violence.

Sur ces prétendus « casseurs », je dois dire que je n’ai pas vu grand chose. Quelques pétards ont été jetés pour désorganiser les charges de CRS – sans vrai succès, d’ailleurs –, et j’ai compté deux pseudos « cocktails Molotov » (en fait de simple bouteilles avec un peu d’essence dedans) lancés ; il y a du en avoir quelques autres. (Je dis « pseudos cocktails » car, à la base, un cocktail Molotov était l’arme utilisé pendant la Guerre d’Espagne pour détruire les chars d’assaut ennemis. Les bouteilles utilisées en manif n’ont pas grand chose à voir avec cela, et seraient bien incapable de détruire un tank…) Une de ces bouteilles atterit sous une voiture. Un pneu prend feu, la carosserie noircit. Et les pompiers éteignent rapidement tout ça. Mais ça n’empêchera pas tous les journaux de parler de « voiture brulée ». (Édit du 11/11 : la voiture avait en fait brulée… du fait d’une grenade des forces de l’ordre !)

En fait, j’ai même envie de dire que heureusement que ces « casseurs » étaient là pour s’interposer entre les manifestants et les charges policières, car sinon il y aurait eu beaucoup plus de blessés dans notre camp.

Les charges de CRS se poursuivent. Il y a celles de la BAC également (on les reconnaît car ce sont les seuls policiers autorisés à être en civils ; ils ne portent qu’un brassard rouge sur le bras, et plusieurs d’entre eux sont souvent au milieu des manifestants, incognito, en début de manif… et ils jouent un rôle trouble), charges bien plus violentes d’ailleurs. À un moment ils se jettent dans le tas des manifestants. Un grand punk – visiblement la cible de la charge – se voit écrasé par cinq policiers sur lui. Ils le frappent de leurs matraque, y compris au visage, puis le traine par la jambe sur une dizaine de mètres. Devant ce nouvel épisode de violence gratuite, lui ne peut rien faire : il est déjà maintenu au sol par cinq types et continue à se prendre des coups. Ce n’est qu’après ces violences que les policiers l’embarqueront derrière les rangs de CRS. Nous pendant ce temps, juste devant, on ne pouvait rien faire : quiconque s’approchait recevait un coup de matraque ou de bouclier. (J’apprends qu’il y aurait eu en tout 21 arrestations. Ce genre de scène a donc de se répéter plusieurs fois.)

Vers 17 h, avec mes amis, on trouve enfin une issue à cette situation absurde et horrible. Une rue a été libérée par les policiers. Nous pouvons enfin sortir, après deux heures de fuite devant les charges policières dans un espace complètement encerclé.

et un traitement médiatique scandaleux

Le soir, quand je regarde sur le Net le traitement médiatique de cette après-midi, je suis scandalisé. Comme à chaque fois que je participe à une manifestation, en fait, mais je n’arrive pas à m’habituer à ce traitement des faits partisan, voire carrément mensonger.

Les titres disent : « La manifestation dégénère à Toulouse », « Arrestations et dégradations dans la manifestation Anti-Sivens », « Incidents à la manifestation contre les violences policières ». Toujours, le ou la journaliste font comme si la violence avait été le fait des manifestants. Nous nous sommes pourtant fait gazés alors que nous chantions, assis, des slogans ! D’autres parlent de « face à face tendu ». Mais ce n’était pas un face à face, nous étions encerclés, bloqués et harcelés par différentes troupes de CRS. Pas étonnant que la situation soit tendue pour les manifestants dans un rapport de force aussi inégal. D’un coté, des hommes surentrainés, suréquipés, qui sont légitimes à taper dans le tas ; et de l’autre des manifestants qui se protègent du gaz avec une écharpe, et n’ont pour eux, au mieux, que de renvoyer les grenades reçues.

Mais bien évidemment, la violence n’est que du coté des manifestants et des « casseurs »…

D’autres insistent encore, selon la rhétorique débile de la « prise en otage » de la ville par les manifestants, sur les transports en commun interrompus. Pourtant, ce ne sont pas les quelques 400 manifestants présents qui auraient pu créer de telles perturbations, mais c’est bien le traitement policier complètement disproportionné qui est à l’origine d’un tel chaos.

Il y a beaucoup à perdre (être frappé, gazé, poursuivi, arrêté, poursuivi en justice) et peu à gagner à participer à ce genre de manifestation, tant le rapport de force est inégal. Mais je continuerai d’y aller, tant m’est insupportable l’idée d’une ville où la violence des policiers est toujours légitimée quand les actions de citoyens-acteurs soucieux d’un monde plus juste sont considérées comme criminelles…

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Écosse : leçons de démocratie

Vue sur Édimbourg, par Jesus Belzunce (Flickr)

Vue sur Édimbourg, par Jesus Belzunce (Flickr)

Les gens vivant en Écosse ont donc choisi de ne pas faire de ce pays un État indépendant. J’écris à dessein « gens vivant en Écosse », et non pas « Écossais », car c’est là, il me semble, la première leçon de démocratie de cette histoire.

Les organisateurs de ce référendum ont eu l’intelligence de baser le vote non pas sur des critères identitaires / nationalistes, mais sur l’ancrage concret des gens dans le quotidien du pays. L’idée était simple : toutes les personnes de plus de 16 ans vivant sur le territoire ont le droit de voter. Qu’ils soient Écossais, Anglais ou Hobbit ne change rien à l’affaire. C’est leur participation jour à jour dans la réalité du pays qui importe, et la dimension de nationalité est finalement assez secondaire.

Conséquence : les Anglais vivant en Écosse ont pu voter alors que les Écossais vivant hors d’Écosse ne l’ont pas pu. D’aucuns se sont offusqués de ce mode de fonctionnement qui a sans doute favorisé la victoire du « non ». Personnellement, je ne peux m’empêcher d’apprécier cette logique qui place à distance les questions identitaires pour se concentrer sur la question démocratique.

Car enfin, à partir du moment où l’on ne vit plus dans un pays, en quoi le fait d’y être né gratifie d’un quelconque droit à décider de la vie des gens qui y résident encore ? C’est évidemment une question rhétorique que je pose, car je répondrai : en rien. En rien car la politique – au sens de Politeia – renvoie à la structure et au fonctionnement de la vie en société ; cela concerne le commun. Les gens qui partagent ce commun sont les seuls concernés, les autres n’ont pas grand chose à y faire – et qu’ils soient nés sur place il y a quelque années n’est pas un argument.

Pour moi c’est une question logique de démocratie. La vie en collectivité se décide par les gens qui la vivent, tous les gens qui la vivent.

Pourtant, presque partout ailleurs ce n’est pas comme cela que ça fonctionne. En France en premier lieu. Les dits « Français de l’étranger » ont le droit de vote, même s’ils n’ont pas mis le pied sur le sol national depuis des années, alors que les étrangers vivant en France, qu’ils travaillent ou pas, sont privés de ce droit démocratique.

C’est donc la première leçon de démocratie de cette histoire, enseignée par l’Écosse. On a pourtant affaire à un peuple et un territoire avec une identité culturelle très marquée… mais qui a l’intelligence de ne pas réduire la question de l’indépendance à une bête question identitaire. C’est beaucoup plus intéressant que cela. Ils n’étaient pas en train de se demander : « Souhaitons-nous vivre entre nous ? », mais bien : « Quel modèle de société voulons-nous ? ». Alors, évidemment, le sentiment d’appartenance (d’un coté ou de l’autre) a fortement pesé sur la balance des choix individuels une fois devant l’urne. Mais grâce à ce mode de fonctionnement, ce référendum a été l’occasion d’un vrai débat politique et démocratique.

La deuxième leçon de démocratie, c’est le taux de participation de presque 90%. Preuve en est que si on leur propose un débat de qualité, avec une vraie alternative, les gens s’emparent de la question politique. Ils votent, et même plus que cela : ils en parlent, en débattent, encore et encore. Tous les commentateurs s’accordent pour dire que le pays entier discutait du référendum depuis plusieurs semaines. (Et ce n’est sans doute pas prêt de s’arrêter, parce que même avec le victoire du « non », quelque chose dans le pays est changé à jamais : c’est peut-être la naissance d’un nouvel imaginaire politique)

Prochain épisode : le référendum catalan, prévu pour début novembre. Cela risque d’être une tout autre histoire…

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Corps de garçons, corps de filles et sports de combat

Cours de bartitsu, © James Marwood (Flickr)

Cours de bartitsu, © James Marwood (Flickr)

Il existe donc des sports de combat mixtes. Vive le bartitsu et l’escrime médiévale !

Je n’ai jamais bien compris cette manie de séparer systématiquement les hommes et les femmes dans les pratiques sportives, et notamment dans les sports de combat. Dans ce genre de disciplines, il existe déjà, dans la plupart des cas, une organisation en classes de poids. Ce qui fait que, par exemple, les plus de 90 kg ne peuvent affronter que les plus de 90 kg. On comprends aisément l’intérêt d’un tel fonctionnement : face au crochet du droit d’un colosse de 110 kg, une personne de 45 kg se retrouverait vite mal… Ce qui est moins compréhensible, c’est d’ajouter à ce premier niveau d’organisation, une autre séparation : entre les hommes et les femmes.

Pourquoi cela ? Il faut qu’on m’explique. Qu’est-ce qui distingue vraiment un boxeur de 70 kg d’une boxeuse du même poids ? Ou deux judokas de même gabarit mais de sexe différent ? J’entends déjà les partisans de ladifférencedessexes – faut dire qu’ils sont nombreux, et bruyants – me dire : Oui mais les garçons, ils ont plus de musculature que les filles… blablabla… On n’y peut rien, c’est la nature… blabla…

Putain de nature.

Déjà, c’est faux. Dit comme cela en tout cas. Il existe des différences physiques de moyenne entre les hommes et les femmes. C’est-à-dire que si on prend 100 personnes de chaque sexe et qu’à tous on fait passer les mêmes tests, à la fin on constate qu’en moyenne les hommes sont plus grands que les femmes, plus lourds, qu’ils peuvent porter plus de poids, etc. Cela dit, ces différences de moyenne n’empêchent nullement que, individuellement, un grand nombre nombre de femmes soient plus grandes, ou plus lourdes, ou plus fortes (ou tout ça à la fois) que bien des hommes.

Et puis, est-ce qu’il faut vraiment s’étonner de ces différences de moyenne quand les différences de traitement des corps masculins et féminins sont aussi importantes. Un exemple : dans le club de handball de ma copine, les garçons ont droit à trois entraînements par semaine quand les filles n’en suivent que deux. Cet écart est vraie quel que soit l’âge des joueurs et joueuses. Dès lors, il me semble normal et logique que, les années passants, les écarts de niveaux entre les uns et les autres s’accroissent, qu’à force les résultats des garçons et des filles deviennent vraiment différents ! Et la « nature » n’a pas forcément grand chose à voir là dedans.

Je disais donc, il existe des sports de combats mixtes. Et c’est une bonne nouvelle. Car même si, parait-il, à entrainement égal les hommes développent un peu plus de musculature que les femmes (mais encore faudrait-il que les entrainements soient égaux), il existe un moyen simple d’atténuer ces différences de moyenne entre le physique des hommes et celui des femmes. Ce moyen, on y revient, c’est d’organiser les combattants par classe de poids. Alors évidemment qu’il y aura davantage d’hommes dans les catégories « lourdes », et des femmes dans les poids plus légers. Et alors ? Puisque, à poids égal, les différences de musculature sont minimes entre un boxeur de 60 kg et une boxeuse de 60 kg, je demande à ce qu’on les fasse combattre ensemble.

Pour le plaisir simple de voir quelques nanas flanquer des raclés à des hommes pourtant sportifs. Et, ainsi, casser les clichés.

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La France et l’immigration

Jamaica airport immigration, © rickpilot_2000 (Flickr)

Jamaica airport immigration, © rickpilot_2000 (Flickr)

Rue89 publie un article sur le fantasme du « Grand Remplacement », idée de plus en plus en vogue dans les milieux d’extrème-droite. Ce fantasme, c’est l’idée que le peuple français (voire européen, dans certaines versions) est en phase d’être remplacé par des peuples d’origine étrangères, notamment en provenance d’Afrique. Et cela, évidemment, avec la complaisance de l’État et des élites du pays.

J’ai envie de profiter de cet article, et des pistes d’éléments qui y sont donnés, pour faire un petit point sur la réalité de l’immigration en France. Car, souvent, on entend du tout et – surtout – du n’importe quoi. L’idée ici est de simplement compiler des données, des faits, sans développer une opinion ou une prise de position.

Un immigré, c’est quoi ?

On ne se pose pas forcément la question et pourtant les chiffres diffèrent grandement selon la définition que l’on choisit d’adopter. Prenons trois exemples.

Pour l’ONU, un immigré est, simplement, une « personne née dans un autre pays que celui où elle réside ». L’INSEE, organisme de statistique national, a déjà une approche plus restrictive puisqu’au critique géographique est ajouté la mention de nationalité : est immigré « une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France. » Enfin, le Haut Conseil à l’intégration définit l’immigré comme une « personne née étrangère à l’étranger et entrée en France en cette qualité en vue de s’établir sur le territoire français de façon durable. » Ce qui réduit encore le nombre de personnes classés comme immigrés. Ainsi, alors que l’ONU compte 11,1% d’immigrés en France, l’INSEE n’en voit que 8%.

Tout se complique alors si l’on considère qu’il y certes des immigrés, mais qu’il y a aussi des étrangers, et que ce n’est pas forcément la même chose. Ah bon ? Oui, et cette fois la définition est partagée internationalement : un étranger, dans notre cas, est « une personne qui réside en France et ne possède pas la nationalité française. » On peut donc être un immigré mais ne pas être un étranger car, depuis notre arrivée sur le sol français, on a obtenu la nationalité française.

Et les personnes d’origine étrangère alors ? Ah ! On les appelle aussi personnes issues de l’immigration. Cette notion, bien qu’utilisée très couramment dans les médias, est rarement définie avec précision. Ce sont les enfants de personnes immigrées, mais parfois on remonte jusqu’à la deuxième, voire troisième génération. Et parle-t-on des enfants dont les deux parents sont immigrés, ou suffit-il qu’un seul des deux le soit ? Ce point est important car en France les unions dites « mixtes » sont courantes.

Avec tout cela, on voit bien qu’il est extrêmement compliqué de compter combien de personnes l’immigration concerne directement ou indirectement. Tout dépend des critères de définition que l’on choisit. Mais on peut toujours essayer…

L’immigration, aujourd’hui, ca représente quoi en France ?

Pour cela, il nous faut maintenant distinguer le nombre d’immigrés qui sont rentrés récemment sur le territoire et ceux qui y sont déjà depuis de nombreuses années. Cette distinction est importante.

L’immigration…
— En terme d’entrées récentes, ça concerne environ 245 000 personnes, soit 0,4% de la population du pays. Ce qui est peu, et en dessous de la moyenne des pays de l’OCDE.
— En terme d’immigré résidant depuis longtemps en France, on l’a vu, on est entre 8 et 11% de la population selon la définition adoptée, ce qui nous fait grosso modo 7 millions de personnes. Ce qui place la France à la 6e place mondiale, derrière les États-Unis ou l’Allemagne mais devant le Royaume-Uni et l’Espagne.

La France est donc, aujourd’hui, un pays qui accueille relativement peu d’immigrés sur son territoire par rapport aux autres pays occidentaux, notamment européens. Cela peut s’expliquer par une donnée simple : la démographie. L’Allemagne, par exemple, est un pays où la population se renouvelle mal. Et qui donc a besoin de l’immigration pour ne pas perdre des habitants (ce qui est catastrophique à long terme selon la plupart des économistes), et qui donc tend plutôt à encourager la venue de nouvelles personnes. En France, ce problème de natalité se pose moins : on fait assez d’enfants, donc pas besoin de faire appel à des gens extérieurs. Ce qui explique pourquoi les frontières de la France, quoi que peuvent dire certains, sont plutôt davantage fermées qu’ailleurs.

Mais ce ne fut pas toujours le cas et, sans doute, vient de là ce fantasme du « Grand Remplacement ». Les droitistes avancent souvent l’idée qu’il y a plus de maghrébins aujourd’hui parmi les Français qu’auparavant. C’est vrai. Car, si l’immigration actuelle en France est en dessous de la moyenne européenne, l’immigration passée a été forte ! C’est-à-dire que, principalement dans les années 1960 et 70, on a fait venir un grand nombre de personnes pour alimenter l’économie du pays. Et, aussi, pour des raisons démographiques (après chaque guerre mondiale, la France a fait venir beaucoup de personnes).

Ces immigrés, naturalisés ou pas, sont donc là depuis plus de 50 ans pour certains. C’est une population hétérogène et dynamique qui a fait des enfants et gagné en espérance de vie. Aujourd’hui l’INSEE estime à 6,7 millions le nombre de personnes immigrées ou descendants directs d’immigrés (par au moins un des parents), et environ 26,6% des 25-54 ans seraient dans ce cas.

On a donc une double spécificité française :
– une immigration plutôt plus ancienne qu’ailleurs, ce qui explique un grand nombre de descendants d’immigrés, directs ou indirects, dans la population,
– et une immigration actuelle faible par rapport aux autres pays de l’OCDE.

Et la fameuse « intégration » ?

Dans l’ensemble, les immigrés et leurs descendants sont plutôt très bien intégrés. En témoigne un taux de mariage mixte parmi les plus forts d’Europe (mariage mixte = union de deux personnes de nationalités différentes) et un alignement très rapide du taux de fécondité des familles immigrées sur les familles françaises.

89% d’entre-eux disent se sentir « chez eux » en France (contre 94% de l’ensemble de la population) mais près d’un descendant d’immigré sur deux regrette qu' »on ne les voit pas comme des Français ».

Au niveau travail, les descendants d’immigrés connaissent beaucoup de difficultés à accéder aux emplois les plus qualifiés. Mais ce n’est pas vraiment une spécificité des descendants d’immigrés. En fait ces derniers s’intègrent souvent dans les classes sociales les plus dominées, au sein des travailleurs précaires et peu qualifiées. Ils en partagent l’essentiel des caractéristiques.

Il en reste que le niveau médian de vie des immigrés est inférieur de 30% au niveau de vie médian en France.

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Le FN, Athènes et l’abstention

"Little black spots", Athènes, © Éole Wind (Flickr)

« Little black spots », Athènes, © Éole Wind (Flickr)

À chaque élection, c’est la même rengaine dans les médias. On fait d’abord mine de s’émouvoir du faible taux de participation aux urnes pour, finalement, ne pas prendre en compte ce taux d’abstention, aussi important soit-il, dans les calculs de pourcentage.

Ainsi entend-on répéter partout que le FN a fait un score de 25% aux dernières élections européennes. C’est faux. Seuls 42,5% des électeurs se sont exprimés hier en déposant un bulletin dans l’urne. Le FN n’a fait que 24,85% de ces 42,5%. Il n’a donc recueilli, au final, que 10,56% des voix des électeurs. (Et encore ce chiffre ne prend en compte ni les votes blancs, ni les bulletins nuls, ni tous les gens qui, par choix ou par contrainte, ne sont pas inscrit sur les listes électorales alors qu’ils sont en âge de voter.)

Les "vrais" résultats ressemblent à ça… Image empruntée à http://semaphores.info/

Les « vrais » résultats ressemblent à ça… Image empruntée à http://semaphores.info/

Je dis « que » mais on est d’accord sur le fait que c’est déjà beaucoup trop. Peut-être faut-il quand même relativiser la crainte qui peut naitre face à ces résultats ? En fait le FN est très loin d’être majoritaire en France, et il a même perdu des voix depuis les élections présidentielles de 2012.

2012 : FN 18% = 6.421.426 bulletins
2014 : FN 25% = 4.500.000 bulletins
Perte réelle = 2 millions

Ce qui fait la différence de ces européennes par rapport aux présidentielles, c’est que l’abstention a monté en flèche, et que les électeurs d’extrême-droite sont apparemment restés un peu plus mobilisés que les autres. Pour autant, on se gardera bien des analyses débiles disant que les abstentionnistes permettent au FN de gagner. « Le FN passe quand leur idées nauséabondes sont déjà bien ancrées dans les têtes », comme disait un blogueur. Je me console un peu en voyant que, dans ma commune, c’est José Bové qui est arrivé en tête. Le monde n’est pas pourri partout pareil.

À chaque élection, c’est la même rengaine dans ma tête. Je me pose des questions sur l’abstention. Il y a deux ans j’avais déjà écris un article qui récapitulait mes réflexions sur le sujet. Il me semble que c’est toujours d’actualité.

D’abord, comment est-ce possible que, dans un système qui se dit « démocratique », une élection puisse être considérée comme valide alors que près de 6 personnes sur 10 a choisit de ne pas voter ?

Le concept de démocratie inventé par les Athéniens il y a 2500 ans n’avait rien à voir avec ce que l’on connait aujourd’hui en Occident. Eux cherchaient à éviter la formation d’une élite qui fasse du politique une profession et, surtout, s’organisaient pour que jamais le « pouvoir du peuple » ne se transforme à un « pouvoir sur le peuple« . Aujourd’hui, les personnes politiques sont devenus plus importantes que les projets politiques – qui brillent par leur absence, y compris au FN ; et ce qu’on considère comme l’acte politique le plus important consiste à glisser un papier dans une boite une fois de temps en temps. On élit des gens à propos desquels on ne sait rien, sur lesquels on a aucune garantie, aucune possibilité de contrôle.

La moindre des choses dans une démocratie serait d’organiser la révocabilité des élus en cas de non-respect du programme pour lesquels ils sont élus. Et, ce n’est pas négligeable, de ne considérer un représentant « légitime » que s’il obtient une majorité absolue des voix. Et 10%, comme a obtenu le FN ce weekend, c’est très loin d’être suffisant. Pareil pour le président en place qui est, selon les derniers sondages, à peine à 18% de popularité.

Cela suppose au moins deux choses :
– ne pas fonder la vie politique sur la compétition/consommation des personnalités mais sur le débat des idées ;
– ne pas organiser le pays en pyramide mais partir de la base pour aller vers le haut, et donc se rappeler que la seule vraie démocratie est locale, communale – une sorte de fédéralisme à la Proudhon.

Ensuite, quelle est la pertinence stratégique de l’abstention ?

Du coté des sociaux-démocrates, on accuse les abstentionnistes d’être responsables du score de l’extrême-droite. Du coté des anars initialement, et d’une frange de plus en plus importante de la population finalement, on valorise l’abstention sur un mode mi-cynique mi-rebelle en disant, en somme : voter ne changera jamais les choses alors qu’une abstention massive fera s’écrouler le système, de toute façon les clés du politiques sont ailleurs, donc abstiens toi et tu seras cool.

Double bullshit.

Je suis tout à fait d’accord pour dire qu’on ne fera pas la révolution en votant, ni en militant dans des orgas classiques de la politique d’ailleurs – et dans les « classiques » je comprends aussi les anars. Perso j’ai l’impression d’avoir rencontré bien plus de vraies attitudes révolutionnaires dans le mouvement associatif, notamment écolo (les Colibris par exemple sont un foyer riche de personnes géniales), que chez les militants. Pour une raison simple : les militants sont tellement persuadés de se battre pour la bonne cause, d’être les gentils de l’histoire, qu’ils ont du mal à remettre en cause leurs pratiques. Du coup, les milieux d’extrême gauche sont remplis de sexistes, racistes, gros cons plus ou moins refoulés à l’égo en quête de reconnaissance.

Bref, je suis d’accord avec cela mais je ne vois pas en quoi ne pas voter fais avancer le schmilblick. Surtout dans un monde où l’abstention, même ultra majoritaire, n’invalide pas une élection, et où les responsables politiques, qu’ils soient PS, UMP ou FN (on l’a vu ce weekend), se flatte de représenter le peuple dans son ensemble quand à peine un couillon sur dix s’est prononcé pour eux. L’abstention fera s’écrouler le système, donc ? C’est un peu court comme analyse. Et, surtout, c’est faire un pari dangereux puisqu’on voit bien qu’au final ce sont les pensées mortifères des droites qui gagnent en visibilité dans cette histoire.

Si le vote ne sert sans doute pas à grand chose, il me semble que l’abstention, dans l’état actuel des choses, ne sert clairement à rien.

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Lier, densifier, exploser

© Edward Kimber

© Edward Kimber

Perdu le contact. Aux mondes, aux gens, aux objets, aux moments. Le désert avance. Heureusement qu’il ne peut gagner, jamais. Tant qu’il restera des contacts de peau pour se brûler les doigts, des endurants viendront colorer le monde de leurs opéras chaotiques.

Il n’empêche : le désert est déjà là, partout présent.

Tu te crois un et unique, clairement identifiable, délimité. Du Je qu’on peut décrire, du Moi préformaté, qu’on peut ranger dans des cases. D’ailleurs, tu fais toi même le boulot : vive Facebook et ses « like ». Tu réduis toi même ta vie à une liste de films, de chansons, de livres et d’activités, à une liste d’« amis » que tu ne connais pas, de régularités et de singularités. Dans un monde où tout s’achète, l’identité est un bien de consommation comme les autres. Tu fais défiler les costumes en fonction des occasions et des gens rencontrés. Paraître évite d’être. Le Timide, la Fille, le Communiste, la Bretonne : c’est la grande parade de l’identitaire ! I AM WHAT I AM. « Je suis », et ça fait bander les impuissants du Monde Civilisé.

Il y a toi, et le monde autour. Ta peau, c’est des barrières. Barbelés difficilement franchissables et miradors qui guettent. C’est qu’il s’agit de repousser à distance les autres et leurs cortèges de surprises, de sensations ! D’ailleurs, c’est même plus un monde qui t’entoure : toi tu préfères parler d’environnement. C’est tout ce qu’il reste quand on a perdu les contacts, tout ce qui faisait de soi un être sensible, capable de participer aux mondes traversés et dont on fait parti.

Mais réveille-toi ! Écarquille grand tes mirettes, touche, goute, vis. T’es pas un mini État centralisé. T’es ni en guerre contre tous les autres, ni seul au monde. Ton corps, c’est une carte striée de villes et de déserts, de chemins empruntés et de crêtes déchiquetées. C’est des territoires peuplés de tribus bigarrées et d’animaux mythologiques. Et ça migre, regarde, ne ferme pas les cages de ton zoo. Le concept du « moi-île », si cher à nos yeux, est une triste foutaise. Il n’y a pas de distinction franche entre ce Toi et ce qu’il y a autour. Le bruissement des arbres, les blocs de béton, le vent, elle et eux, leurs rires, les souvenirs, c’est aussi toi. Laisse courir les tremblements, les peurs, les rêves, les vifs, les doutes et les joies.

Des frontières, encore, jusque dans le plus intime des territoires : c’est les murs de ta chambre, de ta maison, c’est les barrières entre ton jardin et la rue. Mais c’est aussi cette distinction que tu fais entre le « privé » et le reste : privé et public, privé et politique. Comme si créer un potager n’était pas politique. Comme si faire l’amour n’était pas politique.

« Il est interdit de flâner », annoncent certains panneaux à Montréal. La rue est devenu un lieux de flux. Traversée de toutes parts, saturée d’informations qui transitent, passent et s’échappent en permanence. Rien ne reste, rien n’est partagé. C’est partout l’absence de situation, c’est « l’habitude que nous avons prise de vivre comme si nous n’étions pas au monde ». La question est, donc : Comment repeupler ces situations, ces moments de vie ? comment se donner des « lieux pour habiter le monde » ?

Télé écran plasma. Net 2.0. Devant tes écrans de concentration, tu crois voir le monde, faire partie. Au hasard des clics et des commentaires postés, t’as même l’impression de participer ! Mais oubliés la chaleur d’une peau, la brûlure d’un baiser, les éclats de voix et la vue qui fait trembler. Facebook, Twitter, blogosphère… tu te dis connecté en permanence. Mais connecté à quoi ? Pas à ton vital, ces éclairs chauds sur les membranes de ton épiderme : toucher, ouïe, vue, odorat, goût.

Le « réseau », voilà comment ils appellent le grand vide dans lequel on baigne, ce brouillard où « potes », « collègues » et « contacts » ne partagent plus que des codes et la déprimante habitude de composer leur identité. C’est que ces masques portés en permanence, ces sortes de caricatures de soi-même que l’on trimballe en société, sont autant carapaces que prisons. On nous a tant enseigné à avoir peur de notre propre chaos, qu’au lieu d’apprendre à l’accepter, à le développer même, on fragmente son Soi pour mieux le contrôler. Oublie tout ça, essaye l’exubérance, l’instinct. Croque le monde, croque des lèvres ! Je ne suis pas : je sommes. Fais exploser les barrières de ton Moi, apprends à devenir celui que tu n’as jamais été. Feu follet, individu-volcan, univers en expansion permanente ! S’inventer comme autre que soi. Et fuir, fuir toujours : déserter l’ordre marchand, policier et normé du monde. Pourtant, devenir matador : ne pas plier, faire corps, contrer ! Combattants pour le carnaval permanent, il est temps d’apprendre à boxer dans tous les sens à la fois.

Le défi, c’est d’intensifier ce présent qui nous échappe. Partir de la situation, pour l’explorer de fond à comble, jusqu’à la développer par delà ses propres limites, inventer un Dehors, l’exploser !

Et il y a du travail. Regarde toi : du mou, du fainéant, de la colonne vertébrale qui ne sait plus rien faire d’autre que plier, courber l’échine. Durcis tes os, mec. Densifie !

Le confort a quelque chose de puant. Avachis sur ton canapé, bien au chaud dans ton manteau à 200 balles, tranquille derrière ton double-vitrage. Et alors ? Alors ça carbure plus. Plus de contacts, de ricochets ou d’explosions, c’est rien que du lisse, en surface comme en dedans, du poli et du policé. On pense avec son corps, oublie jamais. Tu sais pas ce que c’est le froid, la faim, la peur. Il y a que dalle pour ébouillanter ton sang, planqué comme tu es sous la clim. Rien pour faire frissonner tes artères, vibrer tes veines. T’as oublié le voyage, tu connais plus que le tourisme. L’aventure, tu la vis sur grand écran. Même l’amour qui enflamme, tu ne le penses plus qu’en mode cynique et aigri. L’époque est aux couples fidèles mais dépressifs. Ton énergie vitale elle bouge plus. Stagne. Bonjour papimami, je suis comme vous : pas encore et pourtant déjà mort.

On s’est planté trop longtemps à voir l’ennemi comme facilement identifiable. Toujours cette même tendance à chercher des boucs émissaires. Le capitalisme, l’empire, la société du spectacle (appelle ça comme tu veux) n’est pas un adversaire qui nous fait face, c’est d’abord un rapport qui nous tient. Résister, c’est moins hurler contre les riches, ou augmenter encore sa collection de bonnes raisons de se révolter, que faire du lien. C’est une question de rythme, de rythme intérieur. Il s’agit d’apprendre à ressentir dans son ventre les battements du cœur du monde. Court-circuiter toutes les médiations aliénantes. Pas de « communication », mais du lien. Du rapport direct, de la chaleur et des tremblements. Sensualiser le monde, oui, plutôt que le consommer. Toucher, sentir et gouter.

© Riccardo Cuppini

© Riccardo Cuppini

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Fifty Shades of Grey (et les autres) : les romances érotiques au secours de la domination

Untitled, © mardruck (Flickr)

Untitled, © mardruck (Flickr)

Le roman Fifty Shades of Grey, en plus d’avoir été un best-seller dans de nombreux pays, a initié une véritable mode des récits érotiques teintés de BDSM. Citons, sans chercher à être exhaustif, Dévoile-moi de Sylvia Day, Beautiful Bastard de Christina Lauren, Dublin Street de Samantha Young, À lui… Corps et âme de Olivia Dean, Laisse-moi te posséder de Beth Kery… Autant d’ouvrages que vous trouverez positionnés de façon bien visible sur les présentoirs de la Fnac.

Ces « romances érotiques »1 ont plusieurs points en commun :
– une héroïne femme, jeune et jolie…
– qui rencontre un personnage homme, souvent plus vieux, toujours plus riche et occupant une position sociale supérieure à la sienne…
– et qui va l’initier à une relation dominant/dominée.

Ainsi, dans Fifty Shades of Grey, l’étudiante en littérature Annie rencontre le « richissime » (c’est le résumé éditeur qui le dit) chef d’entreprise Christian. Dans Dévoile-moi, la stagiaire Éva croise le businessman plein aux as Gideon. Dans Beautiful Bastard, Chloé l’employée couche avec son patron tyrannique Bennet. Dans la suite Beautiful Stranger, la jeune Sara tombe dans les bras du célèbre Max. Dans Dublin Street, Jocelyn rencontre le très riche Braden. Dans À lui… Corps et âme, Emma l’étudiante finit dans le lit de son propriétaire d’immeuble (qui est multimillionnaire). Dans Laisse-moi te posséder Francesca, étudiante elle aussi, tombe amoureuse de Ian, dirigeant de société « puissant et insaisissable ». Bref, vous avez compris le topo.

L’allusion au BDSM n’est pas toujours aussi explicite que dans Fifty Shades of Grey où on peut lire en intégralité le « contrat » que le mâle Christian propose à sa douce et naïve dulcinée, mais on la devine en toile de fond permanente. L’aspect contractuel est en effet un point assez central dans l’univers du BDSM. Par contrat, il faut entendre l’accord par lequel deux individus libres instaurent les termes d’une relation fondée sur les jeux de domination. Il s’agit pour les partenaires de déterminer, ensemble, ce qui est prêt à être accompli, subi, expérimenté et ce qui ne l’est pas. Dans Fifty Shades of Grey le contrat est écrit, long et laborieux. Dans la réalité des amours quotidiennes, c’est plus souvent une sorte de liste avec des cases à cocher2 pour renseigner l’autre sur ses envies personnelles, ses désirs, ses fantasmes mais aussi ses craintes et ses dégoûts. Cela peut aussi être une simple discussion.

Car, enfin, qu’est-ce que le BDSM ? Ces initiales porteuses de bien des fantasmes signifient Bondage, Domination, Sado-Masochisme. Une certaine opinion commune – naïve voire idiote – fait du BDSM (d’ailleurs souvent appelé SM tout court) un ensemble de pratiques violentes, voire dangereuses, où l’on glorifie la douleur et où le/la dominant-e a le droit de faire un peu tout ce qu’il veut au/à la dominé-e.

Cette vision est à coté de la plaque. S’il est vrai que le BDSM regroupe un ensemble assez incroyable de pratiques, qui elles-même se sous-divisent en une multitude de tendances, il y a entre toutes ces nuances un point commun important, une essence du BDSM que ces livres à succès n’ont pas saisi. Ce qui est central dans toutes les variantes du BDSM c’est que le/la dominé-e est la véritable figure-phare du jeu de domination qui s’instaure : le rôle du/de la dominant-e n’étant que d’aider le/la dominé-e à explorer son corps et sa sexualité.

D’où l’intérêt de définir a priori les envies, craintes et désirs : il ne s’agit pas de forcer son partenaire à faire quoi que ce soit. Même si le sigle BDSM comprend le mot « domination », la domination est ici librement consentie et le/la dominé-e tout à fait libre de partir à tout moment – ce n’est qu’un simulacre de domination. L’usage systématique d’un safe word, mot-clé respecté qui permet au/à la dominé-e d’arrêter le déroulement du jeu en cours de route s’il le souhaite, en est la meilleure preuve.

Or, dans Fifty Shades of Grey, Christian ne respecte pas le contrat que son amie et lui avaient signé. Il outrepasse ses droits, va beaucoup plus loin que ce qui était initialement prévu (même si le roman reste en mode soft guimauve). C’est grave. D’une part parce que ça contribue à véhiculer des clichés tout à fait faux sur le BDSM, mais surtout parce que c’est jouer dangereusement avec les limites du viol et de son apologie. Le Christian du roman se moque totalement du consentement d’Annie. Celle-ci, sans doute pour conforter l’idée selon laquelle « au fond, elles aiment bien ça », ne jouit que davantage quand Christian lui prouve son irrespect. Qu’on soit donc clair : Fifty Shades of Grey N’EST PAS du BDSM. Il s’en éloigne même tout à fait dans l’esprit. Il ne suffit pas d’érotiser des rapports de domination pour faire du BDSM.

Marie-Hélène Bourcier, sociologue à Lille, affirme que « le BDSM [est] si pratique pour dénaturaliser, pervertir, resignifier ou bien tout simplement réagir à des dynamiques de pouvoir opprimantes »3. On n’est pas obligé de lire un coté aussi subversif à ce qui n’est plus prosaïquement, pour une grande partie des gens le pratiquant, qu’un ensemble de pratiques sexuelles permettant de pimenter leur vie sensuelle. Quoi qu’il en soit, il reste que la réalité du BDSM tel qu’il est pratiqué est à mille lieux de la représentation développée dans les romans à succès cités plus haut.

Il semble en fait que l’auteure de Fifty Shades of Grey ignore la nature véritable, ou en tout cas le fondement éthique, des pratiques et relations BDSM. La question est donc : si ce livre (et les autres) ne parle pas véritablement de BDSM, alors de quoi parlent-ils ?

Revenons au listing des livres et de leur résumé effectué en début d’article. Vous conviendrez que l’histoire et les personnages développés dans cet ensemble de romans sont extrêmement stéréotypés ; c’est toujours la même chose d’un livre à l’autre.

Lisons ces bouquins avec les lunettes de la socio. Le scénario est quasiment identique à chaque fois : une jeune femme rencontre un homme plus riche et plus vieux qu’elle – c’est-à-dire un individu qui socialement est en haut de la pyramide, dans une position de dominant : masculin, blanc, classe sociale supérieure voire très supérieure, âge valorisé, etc. De cette rencontre va découler logiquement un rapport de domination : à cause de leur sexe et de leur position sociale, les deux personnages n’ont absolument pas le mêmes cartes en main.

Il semble que l’objet de ces romances érotiques soit de mettre en spectacle ce rapport de domination, de le rendre visible en prenant appui sur l’excuse du BDSM. Mais cela ne se fait absolument pas dans une perspective critique. Il ne s’agit pas ici de dénoncer le chantage (sexuel) d’un patron sur son employée, ou d’un homme riche sur une jolie étudiante. Au contraire : en recouvrant d’un vernis sexy les rapports de pouvoir, les auteures les neutralisent. Voire pire : elles les rendent désirables. L’érotisation de relations inégalitaires permet de rendre attirantes les micro-violences, les brimades et les humiliations du quotidien entre les hommes et les femmes, entre les dirigeants et les dirigés.

Si ces romances érotiques se vendent si bien c’est peut-être justement parce qu’elles caressent dans le sens du poil une société encore profondément inégalitaire du point de vue des rapports sociaux de sexe et de classe. En donnant une mise en spectacle littéraire et érotique de ces rapports de domination, elles permettent au lecteur ou à la lectrice de base de s’autoriser l’illusion de transgresser les règles des amours classiques sans jamais en avoir subverti le fonctionnement pourtant. On sait que le couple hétérosexuel est un « lieu » où la domination masculine se donne particulièrement à voir4 ; ces romans n’en sont que le prolongement commercial. La caution « BDSM » permet de se draper d’un air subversif, d’un parfum d’interdit : elle ne fait que masquer la profonde adéquation du contenu de ces romances avec l’air du temps, machiste et inégalitaire.


1. Comme Wikipedia les appelle.

2. Vous en trouverez de nombreux exemples sur le Web en tapant « check list bdsm » sur un moteur de recherche.

3. Bourcier M.-H., Queer Zones 3. Identités, cultures, politiques, Paris, Éditions Amsterdam, 2011

4. À ce sujet lire notamment l’article de LG Tin de 2008 « L’amour, l’opium des femmes (hétérosexuelles) » sur son blog.

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La « normalité » sexuelle à l’épreuve de l’histoire et de la science (Au-delà de la dualité des sexes 3)

(Épisodes précédents : 1. Intersexes, bisounours et charcutiers ; 2. Fixer la frontière)

Partie 3 : La « normalité » sexuelle à l’épreuve de l’histoire et de la science

Prenez 500 hommes considérés comme « normaux » qui se rendent à l’hôpital pour un examen bénin. On profite de leur venue pour réaliser une expérience : à ces hommes persuadés depuis toujours d’être de vrais mâles puisqu’ils ont été déclarés comme tel à la naissance et que jamais dans leur vie un événement ne soit venu perturber cette affirmation première, à ces hommes donc les médecins font passer la batterie de tests qu’on ne réserve habituellement qu’aux enfants nés clairement intersexes. Ces tests, on l’a vu dans l’épisode précédent, touchent quatre domaines : organes génitaux extérieurs, gonades, hormones et chromosomes.

Ça se passe en Allemagne en 1994 (consulter l’étude ici, en anglais) et le résultat est perturbant : 225 d’entre-eux, soit 45% de ces hommes, ne peuvent plus être considérés comme « normaux » selon les critères appliqués aux intersexes. Soit que leur rapport hormones/gonades est ambigu, soit qu’il témoignent d’une hypospadias par exemple.

Tiens, parlons de cette « hypospadias » : c’est un bon moyen de montrer l’absurde des protocoles médicaux. La théorie veut qu’une hypospadias soit une malformation du canal de l’urètre qui fait déboucher celui-ci, non pas au bout précis de la verge comme le veut la « normalité », mais plus ou moins sur la face intérieure du pénis. Pour les médecins, une hypospadias, c’est peu courant mais grave. Ça doit s’opérer. Je ne nie pas que dans certains cas c’est très problématique (problèmes pour uriner, etc.), mais on voit bien avec cette étude que l’idée de « normalité » ou de « nature » avancée par les médecins est à mille lieux de la réalité ! Dorlin le dit mieux que moi :

Les critères socialement définis par les protocoles de réassignement de sexe… sont à ce point drastiques et caricaturaux que, appliqués à l’ensemble de la population, ils jettent dans l’anormalité, non pas naturelle, mais bien sociale, près de la moitié de la population.

Faisons un petit détour par l’histoire des représentations des sexes. La Fabrique du sexe de Thomas Laqueur est ici un bouquin indispensable. L’historien étatsunien nous rappelle qu’avant le 18e siècle en Occident, le modèle de représentation prédominant est celui du sexe unique. On a une vision de l’humanité comme tenant dans un seul sexe, mais avec des différences de gradation : en gros les femmes sont des hommes, mais en moins parfait. Les médecins de la Renaissance insistait donc sur la correspondance entre sexe féminin et masculin, les deux sont pareils mais soit à l’intérieur soit à l’extérieur du corps.

C’est au 18e que ce modèle s’effrite devant les avancées de la rationnalisation médicale. Pour les intersexes, ce changement de paradigme modifie leur condition. Avant on les appelait « hermaphrodites » et on ne les considérait pas comme anormaux. Ils étaient simplement des « en retard ». Dans une optique qui fait du Mâle la même chose que le Femelle mais en plus développé, les hermaphrodites sont simplement des individus qui réalisent de leur vivant le développement de leurs organes sexuels. Certes ce développement aurait du se faire avant la naissance et non pas après, mais l’existence des hermaphrodites ne remet pas en cause le modèle du sexe unique ; au contraire, il tend plutôt à prouver qu’il n’y a pas de différences majeures entre Mâle et Femelle. À partir du 18e, tout change puisque les hermaphrodites/intersexes deviennent des sortes d’erreurs de la nature, des hérésies par rapport au modèle de la dualité des sexes, qu’il s’agit de faire rentrer dans le rang par des techniques chirurgicales appropriées.

Aujourd’hui le débat reste vif sur le modèle à adopter en ce qui concerne les sexes. D’un coté on peut choisir de ne voir qu’un seul sexe, avec des gradations sur un plan horizontal, en abandonnant cette fois l’idée de hiérarchie. De l’autre ont peut complexifier le schéma en essayant d’intégrer toutes les possibilités anatomiques, hormonales, chromosomiques. La biologiste Anne Fausto-Sterling, dans Corps en tous genres, propose par exemple un modèle à cinq sexes.

D’autres travaux, issus de disciplines diverses, viennent secouer le modèle des deux sexes clairement délimités. Commençons par les paléo-anthropologues avec Évelyne Peyre, Christian Picq et Alain Testart. Ces trois-là veulent contester l’idée d’une domination masculine héritée de la nuit des temps. Face au succès des docu-fictions L’Odyssée de l’espèce et Homo Sapiens, ils s’indignent. Pourquoi, dans ces films, voit-on que ce sont des hommes qui sont passés de 4 à 2 pattes, qui ont inventé le feu, qui ont découvert les outils ? Où sont les femmes, pourquoi restent-elles à la fois secondaires et passives ? Au niveau des connaissances scientifiques il n’y a rien, mais alors strictement rien, qui nous laisse penser que la division sexuelle des tâches existait déjà à l’époque préhistorique. Les hommes à la chasse, les femmes à la caverne préparant la tambouille ? Un mythe idéologique. En vrai, on n’en sait rien. En vrai, on n’arrive même pas à savoir si les squelettes que l’on trouve sont ceux d’hommes ou de femmes.

Déterminer le sexe d’un squelette – même contemporain – est un exercice très difficile ; pour identifier le sexe d’un squelette il faut de nombreux critères, rarement réunis dans les restes de nos ancêtres.

Laurence Waki récapitule pour la revue 7évident :

Les traits sexués (des os) présentent une forte variabilité selon les individus au sein d’une même population. Et en plus, le squelette change au cours de notre vie, nous nous masculinisons avec le temps. Même l’histoire de la largeur des hanches pour le squelette féminin est un mensonge : « la largeur des hanches est principalement déterminée par des facteurs culturels et non par des facteurs génétiques ».

Ah bon ? Oui, c’est ce qu’on appelle la plasticité des corps. Ils ne sont pas donnés une fois pour toutes, mais bougent, évoluent, s’adaptent, mutent au cours d’une vie, mais plus encore au cours de l’Histoire. C’est la thèse de Priscille Touraille : alimentation différenciée en fonction des sexes et division sexuelle du travail ont sculpté les corps, de génération en génération, jusqu’à produire aujourd’hui des corps masculins et féminins distincts et facilement reconnaissables. Elle rappelle que les différences de moyenne de taille ou de musculature entre hommes et femmes n’ont pas toujours existé, ou pas de façon si nette, si l’on en croit les études statistiques de taille/poids effectuées dans le passé. Son livre Hommes grands, femmes petites : une évolution couteuse, a le mérite de questionner le rapport nature/culture. Elle montre bien que des données que l’on pense spontanément comme naturelles – la taille des corps, par exemple – ne le sont sans doute pas tant que ça, que poser une frontière nature/culture est peu pertinent, que les interactions entre les deux pôles sont permanentes et que « les comportements genrés contribuent à créer des corps sexuellement différents, souvent à l’encontre des tendances naturelles ».

Impossible de parler de plasticité des corps sans évoquer Catherine Vidal. Cette neurobiologiste s’est posée une question simple : le cerveau a-t-il un sexe ? Après avoir effectué et analysé un grand nombre d’IRM, elle propose un principe fort : non seulement il n’y a pas de différence entre cerveau masculin et féminin, mais en plus il n’y a pas de cerveau « naturel » pur. À la naissance, seules 10% des connexions synaptiques dans le cerveau du bébé sont effectuées. Le reste va se construire peu à peu, et si on ignore jusqu’à quel point l’éducation reçue par l’enfant est déterminante dans cette organisation cérébrale, on sait qu’elle joue un rôle important, et qu’elle conditionne les schémas de pensées. En fait, l’organisation et le fonctionnement du cerveau dépendent de l’organisation et du fonctionnement de la société.

Et cette « plasticité cérébrale » est permanente. Nicolas Delesalle, journaliste à Télérama :

Le cerveau est en perpétuelle réorganisation… Des synapses, ces « boutons » de connexion entre les neurones, se créent, d’autres disparaissent. En fonction des apprentissages et des interactions avec le monde environnant, des parties du réseau sont abandonnées au profit de nouvelles. Cette plasticité synaptique que l’on croyait réservée aux jeunes cerveaux opère dans le cerveau adulte jusqu’à la mort. On a donc en permanence la capacité de réorganiser son réseau pour tracer un chemin privilégié de circulation de l’information. Cela n’a l’air de rien. C’est énorme, notamment parce-que cela invalide les thèses du déterminisme génétique, sexuel, cérébral (femme volubile, homme scientifique). Un trader décide de devenir menuisier ? Les connexions liées à la manipulation des chiffres seront peu à peu abandonnées, tandis que celles liées à la précision manuelle s’enrichiront de nouvelles connexions synaptiques.

En conclusion, posons plusieurs constats.
1) La sexuation humaine est un vaste bazar, assez rétif à tout système de classification. Plusieurs modèles ont pourtant existé en Occident dans l’Histoire, celui de la dualité des sexes n’étant que le plus récent.
2) Les scientifiques connaissent depuis longtemps tous les arguments contre la dualité des sexes. On peut même dire que plus la science se rend compte de la non-validité de la dualité des sexes, et plus la médecine dispose d’outils pour faire correspondre dans les corps cette dualité qui n’est d’abord qu’un point de vue idéologique sur le réel.
3) Il existe un fossé énorme entre connaissances scientifiques et pensée commune sur ces sujets, alors même que le modèle de la dualité des sexes est remis en question depuis de nombreuses décennies. On peut se demander : pourquoi ? À qui profite le crime ? Quand une étude vient conforter les clichés de genre, les médias s’empressent d’en faire un billet, sans vérifier la validité scientifique de ladite étude. Mais, de tels travaux pourtant révolutionnaires pour les consciences, les représentations, les médias ne parlent pas, ou peu, et toujours de façon assez caricaturale. Il y a une résistance forte à la diffusion de ce type de savoirs, pourtant très « objectif », très « scientifique » puisque issu des sciences dites « dures ». Parce qu’ils menacent de faire vaciller le système de domination qui fait primer le masculin sur le féminin ? Le débat est ouvert !

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Fixer la frontière (Au delà de la dualité des sexes 2)

(Suite de cet article.) Qu’est-ce qu’un sexe normal ? Comment différencier à coup sûr pathologie intersexuée et « vrai » sexe ? Quel est le point de séparation exact entre le Mâle et le Femelle pour les humains ?

Partie 2 : Fixer la frontière

Quand un bébé nait intersexe et qu’une opération de réassignation de sexe est envisagée, une commission de spécialistes se réunit qui va décider de quelle façon bricoler le sexe zarbi de l’enfant. Le but : en faire un sexe crédible et conforme. Ces « spécialistes » – chirurgiens, urologues, endocrinologues, psychologues et travailleurs sociaux – se basent sur 4 critères : l’apparence extérieure des organes génitaux, les gonades (ovaires ou testicules), les hormones, les chromosomes. En fonction de si l’enfant penche plutôt du coté garçon ou plutôt du coté fille, on l’opère. Mais la possibilité technique joue aussi un grand rôle : alors qu’il est possible de faire un vagin à partir de n’importe quel corps, un pénis est techniquement plus difficile à réaliser.

Genderfuckers, même tout nus

J’ai beau l’avoir vu mille fois, je trouve cette photo SUBLIME

Ça vous étonne peut-être qu’il faille multiplier les critères pour déterminer de quel sexe l’enfant est le plus proche… C’est que médecins et biologistes ont du mal à se mettre d’accord sur le marqueur qui signifierait le « vrai » sexe. Il faut dire que les choses ne sont pas simples…

À première vue il suffit de regarder l’apparence des organes génitaux. Mais, on l’a vu avec les intersexes, parfois cela ne suffit pas. Alors on se penche du coté des gonades. Mais on tombe sur le même problème : il n’y a pas toujours testicules OU ovaires mais parfois majoritairement de l’un et un peu de l’autre, ou alors les deux mais un seul est en état de marche, ou alors on a quelque chose entre les deux… Bref, les gonades ne forment pas plus un bon critère que le sexe génital. On se penche alors sur les hormones. Là, c’est encore pire. Non seulement il n’y a pas d’hormones typiquement mâle ou femelle (la testostérone par exemple est produite par tous les corps, même si les hommes en moyenne en produisent plus que les femmes), mais en plus c’est quasi mission impossible de fixer un seuil qui tranche coté mâle/coté femelle. La philosophe Beatriz Preciado s’est penché sur la question est parle de « chaos épistémologique » et de « vaste domaine de non-savoir » à propos des hormones :

Après avoir examiné plusieurs manuels d’endocrinologie clinique, nous pouvons affirmer que la quantité « normale » de testostérone produite par les biohommes et les biofemmes semble toute relative, ou du moins sujette à d’importantes variations d’interprétation. Par exemple, les valeurs moyennes de testostérone dans le sang des corps considérés comme politiquement mâles varient entre 437 et 707 nanogrammes par décilitre. Mais certains corps ne produisent que 125 nanogrammes par décilitre et leur assignation sexuelle est masculine. Selon un autre manuel d’endocrinologie clinique, la quantité « normale » de production de testostérone chez un biohomme adulte varie entre 260 et 1000 nanogrammes par décilitre de sang. Elle peut monter à 2000 nanogrammes pendant l’adolescence.

Il y a des différences de moyenne entre hommes et femmes qui n’empêchent pas une bonne partie des femmes de produire davantage de testostérone qu’une partie des hommes. Et c’est pareil pour les œstrogènes et les autres hormones sexuelles. Si vous ajoutez à cela que le niveau seul d’une hormone ne signifie pas grand chose puisque, à taux d’exposition égal, tous les corps n’ont pas les mêmes réactions face aux hormones… En fait, concrètement, on a encore du mal à comprendre les logiques d’actions des hormones… Preciado encore :

La testostérone augmente le désir de fumer, mais la consommation de cigarettes fait baisser la production de testostérone ; la testostérone augmente l’agressivité et la libido, alors que baiser et réagir avec agressivité augmentent les niveaux de testostérone. Le stress inhibe la production de testostérone… Finalement, nous sommes face à un vaste domaine de non-savoir.

On oublie donc les hormones pour trancher le débat homme/femme, ça ne marche pas. Il reste les chromosomes. À l’école on apprend que un homme = XY et une femme = XX. Dans la majorité des cas, c’est effectivement ce qu’il se passe. Pourtant, pourquoi fermer les yeux sur tous les cas non standards ? Surtout que ceux-ci sont nombreux. Citons cette fois Joëlle Wiels, généticienne :

À coté des formules « standard », qui sont évidemment les plus nombreuses, on trouve de très nombreuses autres formules… On ne peut qu’être frappé par le nombre non négligeable de personnes présentant des chromosomes sexuels « non-standards ». on peut par exemple estimer à 60 000 le nombre de Françaises ayant trois chromosomes X ou plus, et à 60 000 également les Français possédant deux X et un Y.

Voici les principales formules non-standards : XO, XXX, XXXX, XYY, XXY, XXYY, XXXY. En plus, il faut compter sur les formules standards qui n’aboutissent pas au résultat attendu. Ainsi on peut tout à fait avoir un XX et être mâle, ou XY et être femelle.

C’est compliqué n’est-ce pas ? Julien Picquart, journaliste, récapitule :

Ce débat autour du nombre de sexes ne pourrait avoir lieu s’il ne s’avérait extrêmement difficile de définir un sexe par rapport à l’autre (ou aux autres). A première vue, il devrait pourtant suffire de regarder les organes génitaux. C’est d’ailleurs ce que l’on fait encore aujourd’hui. Mais les variations du développement sexuel nous montrent que c’est parfois insuffisant. Il faut alors se baser sur d’autres critères. Au XIXe siècle, on se focalisait sur les gonades : testicules ou ovaires. C’est ainsi qu’on pouvait parler de « pseudo-hermaphrodite » masculin ou féminin. Avec la découverte des chromosomes, le milieu médical a trouvé ce raisonnement insuffisant. L’important, ce serait en réalité les chromosomes sexuels : XX ou XY. La technique est apparue ensuite tout aussi grossière que la précédente. Non, ce qui compte, ce sont les gènes ! Et puis les hormones ! […] Autrement dit, le milieu médical va toujours plus avant dans la recherche du « vrai sexe » […]. On finit quand même par se demander s’il ne court pas après un mirage. […] Car se passe-t-il en réalité ? On accumule les niveaux de sexe : sexe phénotypique (l’aspect extérieur), sexe chromosomique, sexe génétique, sexe hormonal, et la définition du sexe d’une personne en devient toujours plus complexe.

Un « mirage », voilà comment Picquart appelle la théorie de la dualité des sexes. Pour tester cette dernière, un groupe de médecins allemands a eu l’idée d’appliquer les tests que l’on ne réserve habituellement qu’aux enfants intersexes à des hommes « normaux ». Le résultat est surprenant…

Suite au prochain épisode.

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