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Le FN, Athènes et l’abstention

"Little black spots", Athènes, © Éole Wind (Flickr)

« Little black spots », Athènes, © Éole Wind (Flickr)

À chaque élection, c’est la même rengaine dans les médias. On fait d’abord mine de s’émouvoir du faible taux de participation aux urnes pour, finalement, ne pas prendre en compte ce taux d’abstention, aussi important soit-il, dans les calculs de pourcentage.

Ainsi entend-on répéter partout que le FN a fait un score de 25% aux dernières élections européennes. C’est faux. Seuls 42,5% des électeurs se sont exprimés hier en déposant un bulletin dans l’urne. Le FN n’a fait que 24,85% de ces 42,5%. Il n’a donc recueilli, au final, que 10,56% des voix des électeurs. (Et encore ce chiffre ne prend en compte ni les votes blancs, ni les bulletins nuls, ni tous les gens qui, par choix ou par contrainte, ne sont pas inscrit sur les listes électorales alors qu’ils sont en âge de voter.)

Les "vrais" résultats ressemblent à ça… Image empruntée à http://semaphores.info/

Les « vrais » résultats ressemblent à ça… Image empruntée à http://semaphores.info/

Je dis « que » mais on est d’accord sur le fait que c’est déjà beaucoup trop. Peut-être faut-il quand même relativiser la crainte qui peut naitre face à ces résultats ? En fait le FN est très loin d’être majoritaire en France, et il a même perdu des voix depuis les élections présidentielles de 2012.

2012 : FN 18% = 6.421.426 bulletins
2014 : FN 25% = 4.500.000 bulletins
Perte réelle = 2 millions

Ce qui fait la différence de ces européennes par rapport aux présidentielles, c’est que l’abstention a monté en flèche, et que les électeurs d’extrême-droite sont apparemment restés un peu plus mobilisés que les autres. Pour autant, on se gardera bien des analyses débiles disant que les abstentionnistes permettent au FN de gagner. « Le FN passe quand leur idées nauséabondes sont déjà bien ancrées dans les têtes », comme disait un blogueur. Je me console un peu en voyant que, dans ma commune, c’est José Bové qui est arrivé en tête. Le monde n’est pas pourri partout pareil.

À chaque élection, c’est la même rengaine dans ma tête. Je me pose des questions sur l’abstention. Il y a deux ans j’avais déjà écris un article qui récapitulait mes réflexions sur le sujet. Il me semble que c’est toujours d’actualité.

D’abord, comment est-ce possible que, dans un système qui se dit « démocratique », une élection puisse être considérée comme valide alors que près de 6 personnes sur 10 a choisit de ne pas voter ?

Le concept de démocratie inventé par les Athéniens il y a 2500 ans n’avait rien à voir avec ce que l’on connait aujourd’hui en Occident. Eux cherchaient à éviter la formation d’une élite qui fasse du politique une profession et, surtout, s’organisaient pour que jamais le « pouvoir du peuple » ne se transforme à un « pouvoir sur le peuple« . Aujourd’hui, les personnes politiques sont devenus plus importantes que les projets politiques – qui brillent par leur absence, y compris au FN ; et ce qu’on considère comme l’acte politique le plus important consiste à glisser un papier dans une boite une fois de temps en temps. On élit des gens à propos desquels on ne sait rien, sur lesquels on a aucune garantie, aucune possibilité de contrôle.

La moindre des choses dans une démocratie serait d’organiser la révocabilité des élus en cas de non-respect du programme pour lesquels ils sont élus. Et, ce n’est pas négligeable, de ne considérer un représentant « légitime » que s’il obtient une majorité absolue des voix. Et 10%, comme a obtenu le FN ce weekend, c’est très loin d’être suffisant. Pareil pour le président en place qui est, selon les derniers sondages, à peine à 18% de popularité.

Cela suppose au moins deux choses :
– ne pas fonder la vie politique sur la compétition/consommation des personnalités mais sur le débat des idées ;
– ne pas organiser le pays en pyramide mais partir de la base pour aller vers le haut, et donc se rappeler que la seule vraie démocratie est locale, communale – une sorte de fédéralisme à la Proudhon.

Ensuite, quelle est la pertinence stratégique de l’abstention ?

Du coté des sociaux-démocrates, on accuse les abstentionnistes d’être responsables du score de l’extrême-droite. Du coté des anars initialement, et d’une frange de plus en plus importante de la population finalement, on valorise l’abstention sur un mode mi-cynique mi-rebelle en disant, en somme : voter ne changera jamais les choses alors qu’une abstention massive fera s’écrouler le système, de toute façon les clés du politiques sont ailleurs, donc abstiens toi et tu seras cool.

Double bullshit.

Je suis tout à fait d’accord pour dire qu’on ne fera pas la révolution en votant, ni en militant dans des orgas classiques de la politique d’ailleurs – et dans les « classiques » je comprends aussi les anars. Perso j’ai l’impression d’avoir rencontré bien plus de vraies attitudes révolutionnaires dans le mouvement associatif, notamment écolo (les Colibris par exemple sont un foyer riche de personnes géniales), que chez les militants. Pour une raison simple : les militants sont tellement persuadés de se battre pour la bonne cause, d’être les gentils de l’histoire, qu’ils ont du mal à remettre en cause leurs pratiques. Du coup, les milieux d’extrême gauche sont remplis de sexistes, racistes, gros cons plus ou moins refoulés à l’égo en quête de reconnaissance.

Bref, je suis d’accord avec cela mais je ne vois pas en quoi ne pas voter fais avancer le schmilblick. Surtout dans un monde où l’abstention, même ultra majoritaire, n’invalide pas une élection, et où les responsables politiques, qu’ils soient PS, UMP ou FN (on l’a vu ce weekend), se flatte de représenter le peuple dans son ensemble quand à peine un couillon sur dix s’est prononcé pour eux. L’abstention fera s’écrouler le système, donc ? C’est un peu court comme analyse. Et, surtout, c’est faire un pari dangereux puisqu’on voit bien qu’au final ce sont les pensées mortifères des droites qui gagnent en visibilité dans cette histoire.

Si le vote ne sert sans doute pas à grand chose, il me semble que l’abstention, dans l’état actuel des choses, ne sert clairement à rien.

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Lier, densifier, exploser

© Edward Kimber

© Edward Kimber

Perdu le contact. Aux mondes, aux gens, aux objets, aux moments. Le désert avance. Heureusement qu’il ne peut gagner, jamais. Tant qu’il restera des contacts de peau pour se brûler les doigts, des endurants viendront colorer le monde de leurs opéras chaotiques.

Il n’empêche : le désert est déjà là, partout présent.

Tu te crois un et unique, clairement identifiable, délimité. Du Je qu’on peut décrire, du Moi préformaté, qu’on peut ranger dans des cases. D’ailleurs, tu fais toi même le boulot : vive Facebook et ses « like ». Tu réduis toi même ta vie à une liste de films, de chansons, de livres et d’activités, à une liste d’« amis » que tu ne connais pas, de régularités et de singularités. Dans un monde où tout s’achète, l’identité est un bien de consommation comme les autres. Tu fais défiler les costumes en fonction des occasions et des gens rencontrés. Paraître évite d’être. Le Timide, la Fille, le Communiste, la Bretonne : c’est la grande parade de l’identitaire ! I AM WHAT I AM. « Je suis », et ça fait bander les impuissants du Monde Civilisé.

Il y a toi, et le monde autour. Ta peau, c’est des barrières. Barbelés difficilement franchissables et miradors qui guettent. C’est qu’il s’agit de repousser à distance les autres et leurs cortèges de surprises, de sensations ! D’ailleurs, c’est même plus un monde qui t’entoure : toi tu préfères parler d’environnement. C’est tout ce qu’il reste quand on a perdu les contacts, tout ce qui faisait de soi un être sensible, capable de participer aux mondes traversés et dont on fait parti.

Mais réveille-toi ! Écarquille grand tes mirettes, touche, goute, vis. T’es pas un mini État centralisé. T’es ni en guerre contre tous les autres, ni seul au monde. Ton corps, c’est une carte striée de villes et de déserts, de chemins empruntés et de crêtes déchiquetées. C’est des territoires peuplés de tribus bigarrées et d’animaux mythologiques. Et ça migre, regarde, ne ferme pas les cages de ton zoo. Le concept du « moi-île », si cher à nos yeux, est une triste foutaise. Il n’y a pas de distinction franche entre ce Toi et ce qu’il y a autour. Le bruissement des arbres, les blocs de béton, le vent, elle et eux, leurs rires, les souvenirs, c’est aussi toi. Laisse courir les tremblements, les peurs, les rêves, les vifs, les doutes et les joies.

Des frontières, encore, jusque dans le plus intime des territoires : c’est les murs de ta chambre, de ta maison, c’est les barrières entre ton jardin et la rue. Mais c’est aussi cette distinction que tu fais entre le « privé » et le reste : privé et public, privé et politique. Comme si créer un potager n’était pas politique. Comme si faire l’amour n’était pas politique.

« Il est interdit de flâner », annoncent certains panneaux à Montréal. La rue est devenu un lieux de flux. Traversée de toutes parts, saturée d’informations qui transitent, passent et s’échappent en permanence. Rien ne reste, rien n’est partagé. C’est partout l’absence de situation, c’est « l’habitude que nous avons prise de vivre comme si nous n’étions pas au monde ». La question est, donc : Comment repeupler ces situations, ces moments de vie ? comment se donner des « lieux pour habiter le monde » ?

Télé écran plasma. Net 2.0. Devant tes écrans de concentration, tu crois voir le monde, faire partie. Au hasard des clics et des commentaires postés, t’as même l’impression de participer ! Mais oubliés la chaleur d’une peau, la brûlure d’un baiser, les éclats de voix et la vue qui fait trembler. Facebook, Twitter, blogosphère… tu te dis connecté en permanence. Mais connecté à quoi ? Pas à ton vital, ces éclairs chauds sur les membranes de ton épiderme : toucher, ouïe, vue, odorat, goût.

Le « réseau », voilà comment ils appellent le grand vide dans lequel on baigne, ce brouillard où « potes », « collègues » et « contacts » ne partagent plus que des codes et la déprimante habitude de composer leur identité. C’est que ces masques portés en permanence, ces sortes de caricatures de soi-même que l’on trimballe en société, sont autant carapaces que prisons. On nous a tant enseigné à avoir peur de notre propre chaos, qu’au lieu d’apprendre à l’accepter, à le développer même, on fragmente son Soi pour mieux le contrôler. Oublie tout ça, essaye l’exubérance, l’instinct. Croque le monde, croque des lèvres ! Je ne suis pas : je sommes. Fais exploser les barrières de ton Moi, apprends à devenir celui que tu n’as jamais été. Feu follet, individu-volcan, univers en expansion permanente ! S’inventer comme autre que soi. Et fuir, fuir toujours : déserter l’ordre marchand, policier et normé du monde. Pourtant, devenir matador : ne pas plier, faire corps, contrer ! Combattants pour le carnaval permanent, il est temps d’apprendre à boxer dans tous les sens à la fois.

Le défi, c’est d’intensifier ce présent qui nous échappe. Partir de la situation, pour l’explorer de fond à comble, jusqu’à la développer par delà ses propres limites, inventer un Dehors, l’exploser !

Et il y a du travail. Regarde toi : du mou, du fainéant, de la colonne vertébrale qui ne sait plus rien faire d’autre que plier, courber l’échine. Durcis tes os, mec. Densifie !

Le confort a quelque chose de puant. Avachis sur ton canapé, bien au chaud dans ton manteau à 200 balles, tranquille derrière ton double-vitrage. Et alors ? Alors ça carbure plus. Plus de contacts, de ricochets ou d’explosions, c’est rien que du lisse, en surface comme en dedans, du poli et du policé. On pense avec son corps, oublie jamais. Tu sais pas ce que c’est le froid, la faim, la peur. Il y a que dalle pour ébouillanter ton sang, planqué comme tu es sous la clim. Rien pour faire frissonner tes artères, vibrer tes veines. T’as oublié le voyage, tu connais plus que le tourisme. L’aventure, tu la vis sur grand écran. Même l’amour qui enflamme, tu ne le penses plus qu’en mode cynique et aigri. L’époque est aux couples fidèles mais dépressifs. Ton énergie vitale elle bouge plus. Stagne. Bonjour papimami, je suis comme vous : pas encore et pourtant déjà mort.

On s’est planté trop longtemps à voir l’ennemi comme facilement identifiable. Toujours cette même tendance à chercher des boucs émissaires. Le capitalisme, l’empire, la société du spectacle (appelle ça comme tu veux) n’est pas un adversaire qui nous fait face, c’est d’abord un rapport qui nous tient. Résister, c’est moins hurler contre les riches, ou augmenter encore sa collection de bonnes raisons de se révolter, que faire du lien. C’est une question de rythme, de rythme intérieur. Il s’agit d’apprendre à ressentir dans son ventre les battements du cœur du monde. Court-circuiter toutes les médiations aliénantes. Pas de « communication », mais du lien. Du rapport direct, de la chaleur et des tremblements. Sensualiser le monde, oui, plutôt que le consommer. Toucher, sentir et gouter.

© Riccardo Cuppini

© Riccardo Cuppini

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Le Vote : quelques réflexions

démocratie mon cul

Voter. Pour un bonhomme comme moi qui a toujours erré à proximité des pensées anarchistes, la question du vote est assez problématique. En effet, pour nous autres libertaires peu amateurs de cette « démocratie » telle qu’elle s’exerce en 2012, il y a, en amont de cette sempiternelle prise de tête « pour qui ? », l’importance du « pourquoi ? ».

Sur les cartes d’électeur il est inscrit : « Voter est un droit, c’est aussi un devoir civique ». En France, ce n’est un devoir qu’au sens moral, et personne ne risque de sanction pour ne pas avoir été voter (contrairement en Australie ou au Luxembourg, par exemple). Quand on parle de « droit », c’est pour rappeler que cette situation de pouvoir choisir entre plusieurs dirigeants n’a pas toujours été une évidence, qu’il a fallu plusieurs révolutions pour cela – et plusieurs massacres ! –, que pour les femmes c’est un droit encore plus récent (1944), et je ne parle même pas des moins de 21 ans (1974).

Les discours moralisateurs font toujours chier, et qu’on me dise qu’en ne votant pas j’insulte la mémoire de ceux qui ce sont battus pour ce droit est assez pitoyable. La « démocratie », j’aime bien le concept. Ça me plait bien « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » (comme disait Lincoln). Mais qu’on la mette en place ! Quand les Athéniens inventent le mot et expérimentent le régime politique au VIe av. J.-C., cela n’a pas grand chose à voir avec ce que l’on connait actuellement ! Eux c’était plutôt : démocratie directe et tirage au sort. L’idée c’est de rendre impossible la création d’une certaine élite politique – les partis par exemple –, que jamais la gestion de la cité ne devienne l’affaire de professionnels. Du coup, la démocratie ne peut avoir de sens qu’à échelle réduite. (À ce sujet, voir les conférences de Chouard.) Bien plus tard, Rousseau pensera dans la même logique : pour lui, dès qu’un peuple se dote de représentants, il cesse d’être démocratique.

Aujourd’hui non seulement on est dans un espèce de culte des représentants – y’a qu’à voir tout le blabla médiatique provoqué par la présidentielle –, si bien qu’on ne parle plus du politique mais de la politique –, mais en plus ces « représentants » ne représentent plus grand chose si ce n’est les intérêts des gros groupes financiers.

Et les choses empirent. On en était déjà là : en France les deux principaux partis ont grosso modo la même idéologie, défendent les mêmes logiques socio-économiques. Du coup il n’est pas étonnant de voir que, pour 2012, UMP comme PS choisissent comme points centraux de leurs programmes austérité et sécurité. Certes ! depuis quelques temps l’UMP se teinte aussi d’un discours anti-immigration piqué au FN, mais c’est une autre histoire. [Encore que je suis mauvaise langue parce qu’il y a eu des trucs intéressants (du point de vue d’un mec de gauche) à observer ces derniers mois. Le phénomène Montebourg aux primaires PS par exemple (enfin un socialiste au Parti Socialiste : événement ! On n’y croyait plus.). Ou le fait que Mélenchon grimpe dans les intentions de votes et arrive à réunir jusqu’à 9 000 personnes pour plusieurs de ses meetings. Mais aussi : que Sarkozy lui-même se mette à défendre une sorte de Taxe Tobin, jusqu’alors plutôt portée par des orgas altermondialistes ; qu’on parle de plus en plus du « revenu de base », inconditionnel et garanti à tous de la naissance à la mort (en France ce sont un peu étrangement Boutin et Villepin qui se sont retrouvés à défendre ça, mais en Allemagne le Parti Pirate – qui a un écho bien plus important que les droitiers précédemment cités – l’a adopté dans son programme).]

Bref, on en était là, un système qui permet certes de choisir mais qui propose entre quelques projets de sociétés très très proches. Aujourd’hui c’est pire parce que les dirigeants ne se cachent même plus pour bafouer les lois les plus élémentaires de la démocratie. Des exemples ? Sarkozy faisant adopter le Traité européen alors même que celui-ci avait été rejeté par référendum quelques mois plus tôt. Les technocrates placés à la tête de gouvernement, à la place des élus du peuple (#Grèce #Italie) ou le fait que le référendum voulue à la base par Papandréou soit qualifiée de « populiste » par les instances européennes et, devant les pressions, finalement annulé. Et donc le plan de super-austérité imposé de force.

Mais en fait ce n’est même pas tellement pour cela que je ne suis pas un fan du vote. Certes les élections sont un spectacle de clowns tristes. Mais il y a des clowns bien pires que d’autres.

Où se cache donc le politique ?

J’ai du mal à me convaincre qu’il résultera vraiment quelque chose de ces élections. D’une part, je doute beaucoup quand au fait qu’un gouvernement ou une assemblée puisse représenter réellement un peuple de plus de 60 millions d’habitants. Par exemple parce que : en juin 1968, juste après un des événements les plus furieusement libertaires qu’est connu notre vieille France, qui gagne les élections législatives ? La droite, qu’est plutôt du genre réactionnaire. Donc bon. Puis il y a autre chose : même en imaginant que le futur président et son gouvernement aient les intentions les plus louables pour les petites gens (on peut toujours rêver, hein), est-ce qu’un schéma autoritaire, où les décisions vont du haut vers le bas, peut produire quelque chose de bon ? (C’est une vrai question.)

Je crois en la démocratie directe. Aux gens qui s’organisent entre eux, à la base, pour recréer des liens entre eux, entre eux et le monde. Je crois en l’autogestion collective de nos vies. Se bricoler des rêves ensemble et tout faire pour les expérimenter dans le concret, dans le présent passionnément vécu. Bien sûr que ça fait des différences si Sarkozy ou Mélenchon est président. Le premier n’a pas peur de faire appel au GIGN pour déloger des grévistes, le deuxième essaye de populariser la « démocratie participative » – et c’est quand même pas la même vision de l’humain derrière tout ça. J’avoue que je me sentirais plus à l’aise avec le deuxième de ces gus aux commandes. Il n’empêche : je n’arrive vraiment pas à me figurer que glisser un petit bout de papier dans une urne soit un acte davantage politique que, par exemple, s’organiser en groupe pour pouvoir se passer des supermarchés – si je choisis celui là (d’exemple), c’est parce qu’avec les glandeurs de ma coloc-maison on développe un projet pour bouffer bio et local en se fournissant directement chez les paysans du coin.

Anarchistes dogmatiques

Tout cela, c’est bien beau. Je vous ai donc expliqué pourquoi j’avais du mal à trouver de l’intérêt, ou même de la pertinence finalement, dans le vote. Mais, pour ne pas voter, encore faudrait-il qu’il y ait davantage d’intérêt – et de pertinence – à ne pas voter !

Étant contre toute délégation de pouvoir, les anars ont des réponses toutes prêtes à ce genre de questions. « Voter, c’est abdiquer » par exemple. L’idée, assez bien résumée par Marcuse, est celle-ci : « Le fait de pouvoir élire librement des maîtres ne supprime ni les maîtres ni les esclaves. » C’est pas forcément con comme idée, ce n’est même pas con du tout. Ça appelle à un véritable dépassement de la démocratie représentative. Mais la dérive, largement partagée chez les libertaires, c’est de dire « Tu votes donc t’es un bouffon qu’a rien compris ». Façon dogme.

Si encore le vote blanc ou l’abstention était reconnue, et qu’ainsi une élection soit invalidée si aucun des candidats ne dépassait le taux d’abstention. Mais ce n’est pas du tout le cas. L’exemple le plus spectaculaire est celui des élections européennes de 2009. Plus de 40% d’abstention dans toute l’Europe. (Et encore, il faudrait prendre en compte que ce chiffre est artificiellement gonflé par les pays où le vote est obligatoire. Et qu’on compte également tous ceux qui, par choix ou par contrainte, ne sont pas inscrits sur les listes électorales alors qu’ils sont en âge de voter – soit 40 millions de personnes environ. Et qu’on compte aussi tous les votes blancs.) Rapportons tout ça en France. L’UMP, qui avait alors « gagné » les élections, n’avait fait que 10,8% selon les statistiques officielles. Un électeur sur dix, même pas si on veut compter de façon un peu honnête : on est très loin du compte. Ça n’a empêché aucun leader de fanfaronner.

Du coup, pour résumer : Je suis plus que sceptique quand à l’utilité et la pertinence de voter, mais je suis encore plus sceptique quand à la pertinence et l’utilité de ne pas voter. Donc : votons. Mais comment ? Vote utile ou vote sans concession ? Le tout est de réfléchir stratégies.

© Mathieu Colloghan

Stratégies, donc

La mode depuis quelques élections, c’est le « vote utile ». Ça veut dire quoi ? Ça veut dire voter pour un des deux partis qui se partagent déjà le pouvoir depuis l’instauration de la Ve République – PS et UMP.

Il faudrait déjà définir ce que l’on entend par utile. Utile pour qui ? pour quoi ? Si notre objectif est de virer Sarkozy et sa clique de l’Élysée, il faut réfléchir à qui a la meilleure chance de le battre. Hollande ? Ce n’est même plus sûr. Certes ! les sondages le donnent favori. Mais les sondages se trompent souvent. Ils sont de toute façon testés sur si peu de personnes (Ifop par exemple se sert de moins de 1000 sondés) qu’ils ne veulent pas dire grand chose. Quand on compare les résultats des sondages avec quelques autres faits, on constate des étrangetés. Par exemple le fait que Mélenchon arrive à remplir des salles de 9 000 personnes (c’est-à-dire quasiment autant que Hollande) alors qu’il est bien plus bas dans les sondages et qu’il ne bénéficie pas du tout de la même couverture médiatique. Ou que le FN, plutôt haut dans les sondages pour une grosse élection comme la présidentielle, n’arrive presque jamais à gagner de petites élections comme les municipales (zéro maire en ce moment je crois, chiffres durs à trouver…). Alors, sur quel « cheval » se baser ? Qui sera capable de jouer les héros contre Sarkozy ? Hollande, Mélenchon, Le Pen ou même Bayrou ? Bien hasardeux métier que celui de pronostiqueur politique !

Plutôt que de changer de président, on peut vouloir – plus fondamentalement – changer de politique socio-économique (soit : arrêter d’être dans une logique libérale). Hollande n’a dans ce cas pas grande chance de constituer un « vote utile », lui qui défend l’austérité, qui ne compte pas revenir sur les massives suppressions de poste dans l’Éducation nationale opérées sous Sarkozy ou qui n’est jamais très clair quand il s’agit de s’opposer aux mesures ultra-libérales prônées par le couple Sarko-Merkel (exemple actuel : le MES).

Une fois Hollande écarté, il reste :
– Bayrou, qu’on peut rayer aussi pour les mêmes raisons (le « centre » a de toute façon toujours été à droite) ;
– Le Pen, ni vraiment libéral ni vraiment socialiste mais plutôt de l’ordre du… grand n’importe quoi. Le programme économique du FN, on dirait un peu qu’il a été écrit par un gamin de quatre ans. Du genre : « -Vous proposez quoi ? -On veut sortir de la zone euro ! -Comment mettrez-vous cela en place ? -Heu, on a qu’à dire que 1 nouveau franc = 1 euro et puis voilà ! » (même le Medef s’était senti obligé de pondre un texte pour expliquer que le FN n’était pas libéral mais « anti-économique ») ;
– Joly, qui, avec son passé de juge d’instruction luttant contre la finance pourrie et ses discours mêlant écologie et antilibéralisme, m’est plutôt sympathique mais qui évolue au sein d’un parti étrange (parce que comptant à la fois des ultra-libéraux comme Cohn-Bendit et des altermondialistes comme Bové), spécialiste des coups dans le dos ;
– Poutou, ou Arthaud, qui ont des discours plutôt intéressants (surtout le premier des deux candidats) mais qui se retrouvent isolé du fait des conduites et des choix passés de leurs partis respectifs ;
– Mélenchon.

Lui, j’l’aime bien. Si je vais voter ça sera pour lui. Parce que « utile » je le conçois seulement comme utile à mes intérêts de classe, moi qui fais partie – comme tant d’autres – de ce nouveau prolétariat que constituent les « précaires ». Et puis : pour une fois qu’il y a un candidat vraiment socialiste, de gauche, qui a l’air sincère quand il parle de casser la logique libérale, de « replacer l’humain au centre des priorités » et qui, surtout, a des chances d’être élu… Profitons en !

(Mais n’oubliez pas : le politique, le changement, ça passe d’abord pas vous. Il n’y aura jamais de sauveur qui viendra des urnes.)

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