Archives de Tag: anarchisme

L’abstention ne sauvera pas le monde (les élections non plus)

Le genre d'image qu'on trouve beaucoup sur le Net anarchiste. Ces cons ne perçoivent même pas le paradoxe de ce genre d'incitations : « Si tu ne fais pas comme moi, c'est que tu es un mouton ».

Le genre d’image qu’on trouve beaucoup sur le Net anarchiste. Ces couillons ne perçoivent même pas le paradoxe de ce genre d’incitations : « Si tu ne fais pas comme moi, c’est que tu es un mouton ».

C’est la nouvelle marotte à la mode. La pensée déjà pré-mâchée qu’il fait bon de ressortir à chaque discussion sur les élections à venir. Depuis le début de l’année 2012 et les élections présidentielles de l’époque, je vois monter cette idée, assortie de ces phrases toutes faites qu’on peut répéter sans même y croire vraiment. On peut la résumer comme ça : voter ne sert à rien. À quoi il faudrait ajouter : l’abstention, c’est refuser ce système.

Donc voilà, la jolie attitude du rebelle qui, voyez-vous, ne s’en laisse pas conter par les médias, qui ne va pas voter mais surtout qui le revendique. Il y en a même pour croire qu’une abstention massive ferait s’écrouler le système. Dans tous les cas : abstiens-toi et tu seras cool.

L’ironie, c’est que ma culture politique a été faite avec les anarchistes. Et chez les anars, cette idée que le vote est une compromission, et que l’abstention est le top du top de la rebellitude, on la retrouve au moins depuis 1885 et la célèbre lettre d’Élisée Reclus. Je trouvais déjà très faible niveau réflexion cette valorisation de l’abstention, mais à la limite je pouvais la comprendre quand elle n’était tenue que par des anars : ça avait au moins le mérite de faire entendre une voix discordante dans le grand tintouin des célébrations « démocratiques ». Ça aura pris du temps, mais maintenant elle s’est répandue bien au-delà des cercles libertaires. Du coup l’idée en 2015 a perdu de son aura subversive : elle est répétée par beaucoup de gens divers et variés.

Qu’on soit bien clair : je ne suis absolument pas dupe sur la « démocratie » made in France 5e République. J’avais déjà publié un long billet pour expliquer ma position, je ne vais pas revenir dessus. On peut juste résumer ça comme cela : si je ne suis pas sur que voter soit très utile, c’est évident que l’abstention ne sert à rien.

En quoi ça va faire écrouler le système ? On vit dans un pays où l’abstention est déjà majoritaire à chaque élection ! Est-ce que ça a changé quelque chose ? Est-ce que nos dirigeants, qui se disent « élus » (toujours par une minorité, donc), se sont retirés en disant : « Ah je ne suis plus représentatif, je démissionne ». Évidemment que non ! Évidemment que tous (qu’ils soient de gauche ou d’extrême-droite) ont continué à fanfaronner aux quatre vents sur leur prétendue « victoire démocratique ».

Bon, vous me direz, c’est normal que ces pourris ne veulent pas ouvrir les yeux. Leur carrière et leurs intérêts les pousse à faire continuer ce jeu de dupe. Mais les citoyens, alors ! Mais nous ! De voir cette supercherie électorale ainsi dévoilée aurait du provoquer quelque chose, je ne sais pas moi, mais un début de réaction au moins. Mais non. Même les abstentionnistes, si fiers de leur posture rebelle-cool, n’ont rien fait. Je suis le premier que ça énerve, mais il faut se rendre à l’évidence.

L’abstention ne sert à rien. L’abstention ne changera jamais rien. Parce que les votes blancs et nuls ne sont pas comptabilisés. Parce qu’une élection ne sera jamais invalidée même si seulement 10 électeur sur 100 se déplacent aux urnes. Parce que les abstentionnistes ne forment pas un groupe homogène, et qu’ils n’ont ni les moyens ni même l’envie de faire entendre leur refus de ce système (bien faiblement exprimé, de toute façon).

À l’inverse, en votant on a quand même une petite chance de porter au pouvoir les clowns les moins tristes du lot. Évidemment que voter ce n’est pas la panacée, et que ce n’est pas comme ça qu’on changera en profondeur les choses. Mais il s’agit de prendre les élections pour ce qu’elles sont : un moment de la démocratie. Les médias dominants, et toute une part des responsables politiques, voudraient faire croire que c’est là LE geste démocratique par excellence. On est d’accord, c’est du bullshit.

Alors non les élections ne changeront pas le monde. Mais sous prétexte que la clé du politique ne se cache pas dans les élections, il faudrait jeter le bébé avec l’eau du bain ? Voter n’est pas plus important que participer à une association ou militer, par exemple. Mais voter est un des moments du politique, et c’est un moment important : nos dirigeants ont beaucoup de pouvoir aujourd’hui et ce pouvoir, quoi que tu en dises, et toujours donné par les urnes. Que tu votes ou pas ne changera pas le fait que ce pouvoir existe. Mais tu peux choisir qui utilisera ce pouvoir.

Je vais conclure avec deux points :

  • le fait de voter n’oblige pas à cautionner tout ce que fait l’équipe élue par la suite ;

  • mais voter n’est pas suffisant pour remplacer le militantisme, quel qu’il soit, sur le terrain.

Alors faisons les deux !

Poster un commentaire

Classé dans Tics politiques

Le FN, Athènes et l’abstention

"Little black spots", Athènes, © Éole Wind (Flickr)

« Little black spots », Athènes, © Éole Wind (Flickr)

À chaque élection, c’est la même rengaine dans les médias. On fait d’abord mine de s’émouvoir du faible taux de participation aux urnes pour, finalement, ne pas prendre en compte ce taux d’abstention, aussi important soit-il, dans les calculs de pourcentage.

Ainsi entend-on répéter partout que le FN a fait un score de 25% aux dernières élections européennes. C’est faux. Seuls 42,5% des électeurs se sont exprimés hier en déposant un bulletin dans l’urne. Le FN n’a fait que 24,85% de ces 42,5%. Il n’a donc recueilli, au final, que 10,56% des voix des électeurs. (Et encore ce chiffre ne prend en compte ni les votes blancs, ni les bulletins nuls, ni tous les gens qui, par choix ou par contrainte, ne sont pas inscrit sur les listes électorales alors qu’ils sont en âge de voter.)

Les "vrais" résultats ressemblent à ça… Image empruntée à http://semaphores.info/

Les « vrais » résultats ressemblent à ça… Image empruntée à http://semaphores.info/

Je dis « que » mais on est d’accord sur le fait que c’est déjà beaucoup trop. Peut-être faut-il quand même relativiser la crainte qui peut naitre face à ces résultats ? En fait le FN est très loin d’être majoritaire en France, et il a même perdu des voix depuis les élections présidentielles de 2012.

2012 : FN 18% = 6.421.426 bulletins
2014 : FN 25% = 4.500.000 bulletins
Perte réelle = 2 millions

Ce qui fait la différence de ces européennes par rapport aux présidentielles, c’est que l’abstention a monté en flèche, et que les électeurs d’extrême-droite sont apparemment restés un peu plus mobilisés que les autres. Pour autant, on se gardera bien des analyses débiles disant que les abstentionnistes permettent au FN de gagner. « Le FN passe quand leur idées nauséabondes sont déjà bien ancrées dans les têtes », comme disait un blogueur. Je me console un peu en voyant que, dans ma commune, c’est José Bové qui est arrivé en tête. Le monde n’est pas pourri partout pareil.

À chaque élection, c’est la même rengaine dans ma tête. Je me pose des questions sur l’abstention. Il y a deux ans j’avais déjà écris un article qui récapitulait mes réflexions sur le sujet. Il me semble que c’est toujours d’actualité.

D’abord, comment est-ce possible que, dans un système qui se dit « démocratique », une élection puisse être considérée comme valide alors que près de 6 personnes sur 10 a choisit de ne pas voter ?

Le concept de démocratie inventé par les Athéniens il y a 2500 ans n’avait rien à voir avec ce que l’on connait aujourd’hui en Occident. Eux cherchaient à éviter la formation d’une élite qui fasse du politique une profession et, surtout, s’organisaient pour que jamais le « pouvoir du peuple » ne se transforme à un « pouvoir sur le peuple« . Aujourd’hui, les personnes politiques sont devenus plus importantes que les projets politiques – qui brillent par leur absence, y compris au FN ; et ce qu’on considère comme l’acte politique le plus important consiste à glisser un papier dans une boite une fois de temps en temps. On élit des gens à propos desquels on ne sait rien, sur lesquels on a aucune garantie, aucune possibilité de contrôle.

La moindre des choses dans une démocratie serait d’organiser la révocabilité des élus en cas de non-respect du programme pour lesquels ils sont élus. Et, ce n’est pas négligeable, de ne considérer un représentant « légitime » que s’il obtient une majorité absolue des voix. Et 10%, comme a obtenu le FN ce weekend, c’est très loin d’être suffisant. Pareil pour le président en place qui est, selon les derniers sondages, à peine à 18% de popularité.

Cela suppose au moins deux choses :
– ne pas fonder la vie politique sur la compétition/consommation des personnalités mais sur le débat des idées ;
– ne pas organiser le pays en pyramide mais partir de la base pour aller vers le haut, et donc se rappeler que la seule vraie démocratie est locale, communale – une sorte de fédéralisme à la Proudhon.

Ensuite, quelle est la pertinence stratégique de l’abstention ?

Du coté des sociaux-démocrates, on accuse les abstentionnistes d’être responsables du score de l’extrême-droite. Du coté des anars initialement, et d’une frange de plus en plus importante de la population finalement, on valorise l’abstention sur un mode mi-cynique mi-rebelle en disant, en somme : voter ne changera jamais les choses alors qu’une abstention massive fera s’écrouler le système, de toute façon les clés du politiques sont ailleurs, donc abstiens toi et tu seras cool.

Double bullshit.

Je suis tout à fait d’accord pour dire qu’on ne fera pas la révolution en votant, ni en militant dans des orgas classiques de la politique d’ailleurs – et dans les « classiques » je comprends aussi les anars. Perso j’ai l’impression d’avoir rencontré bien plus de vraies attitudes révolutionnaires dans le mouvement associatif, notamment écolo (les Colibris par exemple sont un foyer riche de personnes géniales), que chez les militants. Pour une raison simple : les militants sont tellement persuadés de se battre pour la bonne cause, d’être les gentils de l’histoire, qu’ils ont du mal à remettre en cause leurs pratiques. Du coup, les milieux d’extrême gauche sont remplis de sexistes, racistes, gros cons plus ou moins refoulés à l’égo en quête de reconnaissance.

Bref, je suis d’accord avec cela mais je ne vois pas en quoi ne pas voter fais avancer le schmilblick. Surtout dans un monde où l’abstention, même ultra majoritaire, n’invalide pas une élection, et où les responsables politiques, qu’ils soient PS, UMP ou FN (on l’a vu ce weekend), se flatte de représenter le peuple dans son ensemble quand à peine un couillon sur dix s’est prononcé pour eux. L’abstention fera s’écrouler le système, donc ? C’est un peu court comme analyse. Et, surtout, c’est faire un pari dangereux puisqu’on voit bien qu’au final ce sont les pensées mortifères des droites qui gagnent en visibilité dans cette histoire.

Si le vote ne sert sans doute pas à grand chose, il me semble que l’abstention, dans l’état actuel des choses, ne sert clairement à rien.

Poster un commentaire

Classé dans Tics politiques