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Frances bleues, Frances roses

{Billet initialement publié sur le blog Bequelune le 31 mars 2015.} Faire une cartographie des résultats électoraux des cantonales 2015 révèlent plusieurs Frances. Les Bleues et les Roses s’affrontent sur des territoires géographiques bien marqués, et stables depuis l’avènement de la 5e République. Grâce aux apports de l’histoire et de  l’anthropologie, on peut expliquer ce phénomène avec les types d’habitats ruraux…

Cartes électorales en 2015

Quand on regarde la carte des résultats du 1er tour aux élections cantonales de 2015, les différences géographiques sont frappantes. La « vague bleue » semble avoir épargné le Sud-Ouest. Les partis « de gauche » sont aussi plus présents en Provence continentale, et en Bretagne. Pour l’implantation du FN, on a également un ancrage géographique fort : très présent dans le quart Nord-Est, le parti d’extrême-droite réalise aussi des bons scores sur les cotes provençales (Hérault, Gard, Bouches-du-Rhône, Vaucluse, Var). (La carte à l’issu du second tour donne des résultats similaires, avec pour différence une disparition du FN et une résistance du Parti Communiste.)

Carte des résultats à l'issu du premier tour des cantonales 2015 © Europe 1 ; Source Ministère de l'Interieur

Carte des résultats à l’issu du premier tour des cantonales 2015 © Europe 1 ; Source Ministère de l’Interieur

Ces différentes géographiques, aussi marquantes soient-elles, n’étonneront pas les habitués de la cartographie électorale. Depuis l’avènement de la 5e République, il existe cette coupure entre une Occitanie socialiste et un Nord-Est marqué à droite. La Bretagne, dans certains de ses territoires, est généralement rose ou rouge. Le FN est un parti plus récent, mais son apparition suit là aussi des logiques géographiques : implantation forte dans le Nord-Est et dans certains départements méditerranéens.

Pour le dire plus simplement, la distribution des résultats électoraux ne semble pas être du au hasard mais bien obéir à des logiques régionales qui se reproduisent d’élection en élection depuis plus d’un demi-siècle.

Les déterminants anthropologiques du vote

D’aucuns y verront un « effet soleil » : le nord de la France vote bleu quand les sudistes se tournent plutôt vers la gauche. Mais comment expliquer alors l’ancrage local ancien du rose en Bretagne ? Et comment comprendre la place de l’extrême-droite sur les départements côtiers provençaux ?

Une réponse facile serait de dire : en Provence, on vote à droite parce qu’il y a beaucoup de vieux. Certes, la Provence est une des régions françaises dont la population est la plus âgée. Mais le Languedoc et le Midi-Pyrénées sont aussi des régions vieillissantes. Et elles votent à gauche. A l’inverse, le Nord-Pas-de-Calais est une région « jeune »… et un terrain fertile aux droites.

Ni le soleil ni l’âge des électeurs ne peuvent donc être identifiés comme des déterminants pertinents du vote.

Ce qui est par contre remarquable, c’est que cette carte électorale de 2015 (mais en fait, toutes les cartes électorales françaises) se superpose à peu près parfaitement à la carte des types d’habitats ruraux.

Qu’es aquo ? Il existe deux grands types d’habitat en milieu rural.

L’habitat est qualifié de dispersé quand la majeure partie de la population d’une zone donnée habite soit dans des hameaux soit dans des fermes isolées. Au contraire, dans l’autre type d’habitat rural – l’habitat groupé – la population s’implante préférentiellement autour d’un bourg principal. (Source)

Ainsi on a une Occitanie et une Bretagne de type « dispersé » qui s’opposent au Nord-Est et une façade méditerranéenne (de Perpignan à Nice) de type « groupé ». Les fermes et hameaux éparpillés du Sud-Ouest prennent le contrepied des bourgs importants de Lorraine. La « campagne », selon les régions françaises, n’a pas du tout le même aspect ; ce qu’on entend par « village » également : bourgs de plus de 1000 habitants en Moselle, hameaux de 200 personnes dans le Gers.

Cette partition serait très ancienne. L’historien Marc Bloch la disait antérieure « aux peuples historiquement attestés : Celtes, Romains, Germains, Slaves », issue donc des « populations anonymes de la préhistoire, créatrices de nos terroirs » (Source).

Évidemment, ces modes d’habitats supposent des régimes sociaux différents : une grande cohésion sociale et une mentalité plutôt communautaire sont nécessaires dans le Nord-Est, alors qu’en Occitanie et en Bretagne la possibilité et le goût de s’extraire de la communauté sont beaucoup plus courants.

L’influence du type d’habitat sur le vote

Tout l’intérêt de ce genre d’analyse historique est de montrer comment la modernité la plus récente ne peut pas s’extraire des structures anthropologiques déjà en place et bien plus anciennes qu’elle. Mais alors, comment un découpage du territoire vieux de plusieurs millénaires peut-il encore influencer les votes des électeurs du 21e siècle ? Emmanuel Todd et Hervé Le Bras le résument comment cela :

À partir des années 1975, le paysage social français a été bouleversé par le déserrement puis par l’étalement urbain, qui ont eu, selon le lieu, des conséquences très différentes. Partout, les ménages français se sont motorisés et ont changé de mode de vie. Ils ont délaissé le petit commerce du coin de la rue et ont pris l’habitude de consommer dans les centres commerciaux. Ils travaillent et prennent leurs loisirs, désormais, de plus en plus loin de leur domicile.

Conséquences ?

En pays d’habitat groupé, la vie sociale a été vidée de son contenu ; la vie sociale et les rapports de voisinage ont été dévasté. En pays d’habitat dispersé, en revanche, la rencontre des autres, jusque là difficile, a été facilitée par la mutation du mode de vie ; l’automobile et les grandes surfaces y permettent une sociabilité nouvelle. (Source)

Le FN construit sa toile sur le désastre de cette vie sociale en pays d’habitat groupé. Il est d’ailleurs remarquable que le parti d’extrême-droite fait ses meilleurs scores dans les zones périurbaines les plus éloignées des centres-villes. C’est-à-dire là où les commerces de proximité sont inexistants, tout comme les transports en commun et la vie de quartier.

Certains trouveront sans doute cette explication un peu rapide ; elle est en tout cas originale et assez éloigné des analyses de politologues qu’on entend habituellement dans les médias. Cette hypothèse des deux démographes a au moins un mérite : elle fonctionne et se vérifie parfaitement. Frances bleues, Frances roses se superposent parfaitement à la distribution des types d’habitat.

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Classé dans Régions : histoire & sociologie

Les mouvements étudiants sont-ils anti-démocratiques ?

"Le Mirail en lutte", © Frank Taillandier (Flickr)

« Le Mirail en lutte », © Frank Taillandier (Flickr)

Entre septembre et décembre, la faculté du Mirail à Toulouse aura vu naitre un mouvement social d’une jolie ampleur. Université bloquée, manifestations à répétition, assemblées regroupant plus de 1000 personnes… mais aussi occupation des locaux, de la présidence, camping improvisé sur les pelouses en mode ZAD, organisation d’ateliers divers et variés, de cours autogérés… Il s’est passé beaucoup de choses intéressantes. Mais d’autres événements ont été plus regrettables, et en premier lieu les prises de bec incessantes autour du blocage de l’Université, souvent très tendues, pour ne pas dire violentes.

Je sais par expérience (j’ai écumé 3 universités) que quelque soit la fac et le mouvement social, la question du blocage fait toujours polémique. Je ne reviendrais pas ici sur ce débat car je souhaite plutôt réfléchir sur un argument maintes fois entendues chez ceux qui se sont nommés eux-mêmes à Toulouse les « anti-blocus ». Cet argument consiste à dire que les blocages, voire les assemblées générales étudiantes (AG), ne sont pas légitimes car non démocratiques. La question du jour, donc, qui me motive à rassembler quelques réflexions par écrit : les mouvements étudiants sont-ils anti-démocratiques ?

De quoi parle-t-on quand on parle d’anti-démocratisme ?

Pour savoir si les mouvements étudiants sont anti-démocratiques, encore faut-il avoir défini ce que l’on entend par « anti-démocratique », et donc, en creux, par « démocratique ». Je tenterais plus tard une définition historique de ce peut recouvrir le mot démocratie, et je vais d’abord partir de la situation à Toulouse.

Il me semble qu’il y a deux points qui ont été reprochés aux bloqueurs. 1— le fait d’empêcher les étudiants qui le souhaitaient de pouvoir aller en cours, et 2— le fait que la décision du blocage ait été prise par une minorité d’étudiant-e-s, alors que les conséquences du blocage touchent tout le monde sur le campus. Dès lors, taxer les bloqueurs d’« anti-démocratiques » peut vouloir dire : 1— Vous privez les étudiants-es d’une liberté (aller en cours), c’est inacceptable, et 2— Vous n’êtes pas majoritaires, donc vous êtes illégitimes à prendre une décision comme le blocage.

Le premier de ces arguments fait appel à une notion de la liberté couramment admise dans nos sociétés modernes, qu’on peut résumer par la maxime bien connue « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres », ou encore par une citation de la Déclaration des droits de l’homme, la « liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Les pro-blocage répondent traditionnellement à cet argument en disant qu’ils se battent eux-aussi pour la liberté, la liberté de militer : étant donné que les absences sont pénalisantes à la fac, surtout pour les boursiers, le blocage est le seul moyen de permettre à chacun-e d’avoir le choix de militer ou non. Choix qui serait biaisé sans blocage, puisque contraint par la peur des représailles de l’Université en cas d’absence pour aller manifester. En bref, leur idée, c’est de dire que loin de restreindre la liberté, le blocage la permet en offrant à chaque étudiant-e la possibilité de choisir son quotidien. (« Le droit à la liberté sans les moyens de le réaliser n’est qu’un fantôme », écrivait Bakounine.)

Le deuxième argument résume « démocratique » à « majoritaire ». Pourquoi pas, après tout ? Ce qui est alors reproché aux AG, c’est de n’être pas représentatives de l’ensemble des étudiant-e-s du Mirail (puisque 1200 étudiant-e-s en AG – les jours d’affluence – sur une Université qui en compte à peu près 25 000, c’est peu), et donc de ne pas avoir la légitimité suffisante pour prendre des décisions qui engagent tout le monde comme un blocage.

Je ne peux m’empêcher de trouver un peu étonnant ces « anti-blocus » s’indigner de l’illégitimité des AG au prétexte que celles-ci ne seraient pas représentatives. Car cette logique n’est jamais appliquée dans aucune des organes que l’on qualifie habituellement de « démocratiques » ; et si elle l’était, elle aurait des effets assez révolutionnaires. Par exemple, au niveau des présidentielles, aucun président ne serait légitime depuis des décennies ! Hollande, en n’ayant recueilli que 22% des voix au premier tour en 2012 (et 39% au second), en comptant l’abstention, est loin d’être représentatif de quoi que ce soit. Cela le rendrait donc illégitime selon cette logique, et on aurait du le destituer suite à des vagues d’indignation. Et ne parlons même pas des autres élections qui attire encore moins les foules, comme les dernières européennes par exemple où avec 60% d’abstention aucun parti ne peut être légitime. (Le FN, titré « gagnant », n’a recueilli qu’à peine 10% des voix en comptant l’abstention.)

Si « anti-démocratique » signifie simplement « non majoritaire », alors aucune des institutions de notre pays n’est démocratique. Pourtant on voit bien que le fonctionnement de ces institutions ne provoquent pas de vagues d’indignation semblables à celles qui naissent suite aux AG et au blocage. Cette illégitimité due à une non-représentativité, en fait, on ne la pointe du doigt que dans les moments de lutte. C’est vrai dans les AG étudiantes, quand les anti-blocus reprochent aux pro-bloqueurs leurs actions. Mais c’est finalement vrai à chaque mouvement social, où on entend les responsables politiques ressortir le couplet de la « minorité » extrémiste ou terroriste qui « prend en otage » la majorité silencieuse – ces mêmes responsables politiques qui se cachent bien de dire qu’ils font exactement la même chose : légitimer leur action en se réclamant du peuple tout en n’étant pas du tout représentatif. Cela me fait donc dire qu’il y a une façon d’évoquer la démocratie qui est d’abord un moyen de faire taire les luttes.

Démocratie : origines d’un mot à la signification ambigüe

Le problème est finalement celui-ci : on ne sait jamais bien de quelle démocratie on est en train de parler. C’est maintenant l’heure de parler d’histoire. On a coutume de dire que la démocratie a été inventée dans la Grèce antique, à Athènes. Elle n’aurait ensuite plus été appliquée, mais aurait quand même traversé les âges, jusqu’à inspirer les révolutions de l’époque moderne. Et aujourd’hui, les pays occidentaux se seraient tous progressivement dotés de régimes démocratiques.

Pourtant, si l’on penche un peu plus en détail sur cette « histoire officielle » de la démocratie, plusieurs points font tache d’huile. Par exemple : en France après 1789, mais aussi pendant la Révolution américaine du dernier quart de 18e siècle, aucun des dirigeants politiques ne se disait « démocrate ». Au contraire, ils rejetaient violemment l’idée de démocratie, l’associant au désordre et à l’anarchie, et se traitaient les uns les autres de démocrates, comme aujourd’hui ils peuvent se traiter de populistes. (À ce sujet, lire notamment les bouquins du politologue Francis Dupuis-Déri.) Comment est-ce possible ? Comment ceux que l’on nous présente comme les fondateurs des démocraties modernes pouvaient-ils être farouchement anti-démocrates ?

Il faut bien comprendre que fin 18e siècle, on conçoit trois grands types de régimes politiques : la monarchie (le pouvoir d’un seul), l’aristocratie (le pouvoir d’une élite), la démocratie (le pouvoir des masses). La démocratie à l’athénienne leur faisait peur, avec ses grandes assemblées populaires et ses tirages au sort pour désigner les responsables politiques. La démocratie leur faisait d’autant plus peur que les seuls autres exemples de fonctionnement démocratiques qu’ils connaissaient, c’étaient les navires pirates, la ligue Iroquoise et les Amérindiens en général… bref, des sauvages et des gens peu fréquentables. Les fondateurs étaient plutôt pour un régime aristocratique, c’est-à-dire où les dirigeants sont élus au sein d’une très petite partie de la population, une sorte d’élite pensée plus apte que le peuple à gérer le pays. (La démocratie à l’origine n’avait pas grand chose à voir avec l’idée d’élection, processus plutôt aristocratique et/ou militaire. En France les rois ont d’ailleurs longtemps été élus.)

Peu à peu, tous les responsables se mettent à revendiquer le qualificatif de « démocrate », parce qu’ils voient bien que cela a un certain effet auprès des foules, et que c’est bon pour leurs carrières, mais dans les faits le système politique, aussi bien aux États-Unis qu’en France, ne va pas changer : on élit des représentants, tous issus d’une même petite élite économique et culturelle, qui vont gouverner le pays à notre place. On est loin des assemblées populaires, de la recherche de consensus et du tirage au sort qui permettaient concrètement le fameux « pouvoir du peuple » à Athènes.

Si bien qu’en 2015, on entend par « démocratie » une organisation politique aristocratique fondée sur l’élection, une fois tous les cinq ans. Et quand de véritables assemblées populaires se mettent en place (à chaque mouvement social), elles sont moquées et condamnées par ces élites dirigeantes, et le gros des médias toujours soucieux de véhiculer l’idéologie dominante. On se retrouve donc dans la situation un peu absurde ou les représentants censément « démocratiques » attaquent la pratique de ce que l’on appelait autrefois « démocratie », et qu’aujourd’hui on précise plutôt en « démocratie directe », « démocratie réelle » (chez les Indignés espagnols), ou qu’on nomme plus volontiers « assemblées générales » ou « populaires ».

On a donc deux conceptions de la démocratie, qui non seulement sont très différentes, mais en plus sont ennemies. Parce que la démocratie directe tend à être particulièrement visible dans les mouvements sociaux, elle est attaquée par la démocratie représentative « officielle ». Les deux démocraties ne semblent pas pouvoir cohabiter.

La démocratie « officielle » apparaît ici comme une technique de neutralisation des luttes. On l’invoque, dans les médias comme sur la fac du Mirail, pour faire taire les conflits, demander le retour à l’ordre, à la « paix sociale ». Alors ça veut dira quoi, « anti-démocratique » ? Qu’une minorité use de sa puissance au mépris des idées de la « majorité silencieuse » ? Dans ce cas, oui, tous les mouvements sociaux sont anti-démocratiques… mais Mai 68 aussi était anti-démocratique, et, dans une certaine mesure, même la révolution de 1789 était anti-démocratique ! S’il fallait attendre que la majorité bouge son gros cul mollasson, il n’y aurait jamais de lutte, ni d’acquis sociaux.

C’est là qu’on voit bien les limites d’une phrase comme « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » : elle ne permet qu’une liberté qui reste théorique, qui ne doit avoir aucun effet sur le réel. Une liberté sans puissance ni contenu.

La démocratie en Assemblées Générales ?

Reste la deuxième conception de la démocratie, c’est-à-dire directe, au niveau local : la démocratie comme organisation pratique pour parvenir à un but commun. C’est ce que valorisent certains militants quand ils demandent par exemple la mise en place « d’AG de luttes », où l’on décideraient des moyens d’actions à donner au mouvement entre militants seulement (en excluant les anti-bloqueurs, donc), distinctes des assemblées plus générales où l’on débattrait des questions qui touchent tout le monde comme le blocage.

À ce niveau, je trouve que la situation au Mirail était assez confuse. D’une part tous les militants étaient favorables à un fonctionnement démocratique, mais dans les faits celui ci n’existait pas vraiment. Un tout petit groupe de personnes s’auto-désignaient pour former les tribunes présidant les AG, les mêmes beaux parleurs défilent inlassablement d’AG en AG, certaines des propositions n’étaient pas soumises au vote alors qu’elles auraient du l’être selon les règles du jeu, les votes à main levée étaient comptabilisés avec une mauvaise foi évidente… Autant d’éléments qui ont enflammé les tensions entre pro et anti-bloqueurs, tensions qui n’avaient déjà pas besoin de ça…

J’avoue trouver ça un peu étrange : pourquoi se revendiquer d’un fonctionnement démocratique si dans les faits on ne l’applique pas ? D’autres traditions militantes ont abandonné ce principe démocratique, et ne se portent pas plus mal. Regardez ce qu’il se passe dans les ZAD par exemple. Tout n’est pas systématiquement soumis au vote du groupe, si une action trouve suffisamment de personnes motivées pour la faire, elle se fait, tout simplement. Je trouve cela à la fois plus logique et plus souple. Ça évite les situations un peu idiotes où une action va être votée en AG par plusieurs centaines de personnes, mais le jour J il y a à peine 10 militants sur le terrain. Et donc l’action doit être annulée par manque de personnes motivées. À quoi ça servait de voter dans ce cas si l’on ne comptait pas y participer de toute façon ?

Le fonds de cette question, prosaïquement, c’est d’où l’on tire notre légitimité. Je pense que la tradition militante étudiante, parce qu’elle est encore très influencée par les pratiques syndicales et leur bureaucratie, se base sur une légitimité par les urnes. Il faut que tout soit votée, que tout soit validée par la majorité. Quitte à produire des situations un peu absurdes. Alors qu’en ZAD, j’ai l’impression que la légitimité vient plutôt de l’action elle-même. Si une action fait sens pour assez de personnes pour que l’action puisse avoir lieu, alors elle est légitime de fait.

À ce titre, l’arrivée de Zadistes au Mirail a été l’élément le plus intéressant de cette dernière période de lutte au Mirail. Et, fait amusant, la « ZIC » mise en place (Zone d’interpellation chaleureuse) était à la fin du mouvement le type d’action le plus populaire… alors que c’était un des seuls qui n’aient jamais été voté en AG.

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Écosse : leçons de démocratie

Vue sur Édimbourg, par Jesus Belzunce (Flickr)

Vue sur Édimbourg, par Jesus Belzunce (Flickr)

Les gens vivant en Écosse ont donc choisi de ne pas faire de ce pays un État indépendant. J’écris à dessein « gens vivant en Écosse », et non pas « Écossais », car c’est là, il me semble, la première leçon de démocratie de cette histoire.

Les organisateurs de ce référendum ont eu l’intelligence de baser le vote non pas sur des critères identitaires / nationalistes, mais sur l’ancrage concret des gens dans le quotidien du pays. L’idée était simple : toutes les personnes de plus de 16 ans vivant sur le territoire ont le droit de voter. Qu’ils soient Écossais, Anglais ou Hobbit ne change rien à l’affaire. C’est leur participation jour à jour dans la réalité du pays qui importe, et la dimension de nationalité est finalement assez secondaire.

Conséquence : les Anglais vivant en Écosse ont pu voter alors que les Écossais vivant hors d’Écosse ne l’ont pas pu. D’aucuns se sont offusqués de ce mode de fonctionnement qui a sans doute favorisé la victoire du « non ». Personnellement, je ne peux m’empêcher d’apprécier cette logique qui place à distance les questions identitaires pour se concentrer sur la question démocratique.

Car enfin, à partir du moment où l’on ne vit plus dans un pays, en quoi le fait d’y être né gratifie d’un quelconque droit à décider de la vie des gens qui y résident encore ? C’est évidemment une question rhétorique que je pose, car je répondrai : en rien. En rien car la politique – au sens de Politeia – renvoie à la structure et au fonctionnement de la vie en société ; cela concerne le commun. Les gens qui partagent ce commun sont les seuls concernés, les autres n’ont pas grand chose à y faire – et qu’ils soient nés sur place il y a quelque années n’est pas un argument.

Pour moi c’est une question logique de démocratie. La vie en collectivité se décide par les gens qui la vivent, tous les gens qui la vivent.

Pourtant, presque partout ailleurs ce n’est pas comme cela que ça fonctionne. En France en premier lieu. Les dits « Français de l’étranger » ont le droit de vote, même s’ils n’ont pas mis le pied sur le sol national depuis des années, alors que les étrangers vivant en France, qu’ils travaillent ou pas, sont privés de ce droit démocratique.

C’est donc la première leçon de démocratie de cette histoire, enseignée par l’Écosse. On a pourtant affaire à un peuple et un territoire avec une identité culturelle très marquée… mais qui a l’intelligence de ne pas réduire la question de l’indépendance à une bête question identitaire. C’est beaucoup plus intéressant que cela. Ils n’étaient pas en train de se demander : « Souhaitons-nous vivre entre nous ? », mais bien : « Quel modèle de société voulons-nous ? ». Alors, évidemment, le sentiment d’appartenance (d’un coté ou de l’autre) a fortement pesé sur la balance des choix individuels une fois devant l’urne. Mais grâce à ce mode de fonctionnement, ce référendum a été l’occasion d’un vrai débat politique et démocratique.

La deuxième leçon de démocratie, c’est le taux de participation de presque 90%. Preuve en est que si on leur propose un débat de qualité, avec une vraie alternative, les gens s’emparent de la question politique. Ils votent, et même plus que cela : ils en parlent, en débattent, encore et encore. Tous les commentateurs s’accordent pour dire que le pays entier discutait du référendum depuis plusieurs semaines. (Et ce n’est sans doute pas prêt de s’arrêter, parce que même avec le victoire du « non », quelque chose dans le pays est changé à jamais : c’est peut-être la naissance d’un nouvel imaginaire politique)

Prochain épisode : le référendum catalan, prévu pour début novembre. Cela risque d’être une tout autre histoire…

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Le FN, Athènes et l’abstention

"Little black spots", Athènes, © Éole Wind (Flickr)

« Little black spots », Athènes, © Éole Wind (Flickr)

À chaque élection, c’est la même rengaine dans les médias. On fait d’abord mine de s’émouvoir du faible taux de participation aux urnes pour, finalement, ne pas prendre en compte ce taux d’abstention, aussi important soit-il, dans les calculs de pourcentage.

Ainsi entend-on répéter partout que le FN a fait un score de 25% aux dernières élections européennes. C’est faux. Seuls 42,5% des électeurs se sont exprimés hier en déposant un bulletin dans l’urne. Le FN n’a fait que 24,85% de ces 42,5%. Il n’a donc recueilli, au final, que 10,56% des voix des électeurs. (Et encore ce chiffre ne prend en compte ni les votes blancs, ni les bulletins nuls, ni tous les gens qui, par choix ou par contrainte, ne sont pas inscrit sur les listes électorales alors qu’ils sont en âge de voter.)

Les "vrais" résultats ressemblent à ça… Image empruntée à http://semaphores.info/

Les « vrais » résultats ressemblent à ça… Image empruntée à http://semaphores.info/

Je dis « que » mais on est d’accord sur le fait que c’est déjà beaucoup trop. Peut-être faut-il quand même relativiser la crainte qui peut naitre face à ces résultats ? En fait le FN est très loin d’être majoritaire en France, et il a même perdu des voix depuis les élections présidentielles de 2012.

2012 : FN 18% = 6.421.426 bulletins
2014 : FN 25% = 4.500.000 bulletins
Perte réelle = 2 millions

Ce qui fait la différence de ces européennes par rapport aux présidentielles, c’est que l’abstention a monté en flèche, et que les électeurs d’extrême-droite sont apparemment restés un peu plus mobilisés que les autres. Pour autant, on se gardera bien des analyses débiles disant que les abstentionnistes permettent au FN de gagner. « Le FN passe quand leur idées nauséabondes sont déjà bien ancrées dans les têtes », comme disait un blogueur. Je me console un peu en voyant que, dans ma commune, c’est José Bové qui est arrivé en tête. Le monde n’est pas pourri partout pareil.

À chaque élection, c’est la même rengaine dans ma tête. Je me pose des questions sur l’abstention. Il y a deux ans j’avais déjà écris un article qui récapitulait mes réflexions sur le sujet. Il me semble que c’est toujours d’actualité.

D’abord, comment est-ce possible que, dans un système qui se dit « démocratique », une élection puisse être considérée comme valide alors que près de 6 personnes sur 10 a choisit de ne pas voter ?

Le concept de démocratie inventé par les Athéniens il y a 2500 ans n’avait rien à voir avec ce que l’on connait aujourd’hui en Occident. Eux cherchaient à éviter la formation d’une élite qui fasse du politique une profession et, surtout, s’organisaient pour que jamais le « pouvoir du peuple » ne se transforme à un « pouvoir sur le peuple« . Aujourd’hui, les personnes politiques sont devenus plus importantes que les projets politiques – qui brillent par leur absence, y compris au FN ; et ce qu’on considère comme l’acte politique le plus important consiste à glisser un papier dans une boite une fois de temps en temps. On élit des gens à propos desquels on ne sait rien, sur lesquels on a aucune garantie, aucune possibilité de contrôle.

La moindre des choses dans une démocratie serait d’organiser la révocabilité des élus en cas de non-respect du programme pour lesquels ils sont élus. Et, ce n’est pas négligeable, de ne considérer un représentant « légitime » que s’il obtient une majorité absolue des voix. Et 10%, comme a obtenu le FN ce weekend, c’est très loin d’être suffisant. Pareil pour le président en place qui est, selon les derniers sondages, à peine à 18% de popularité.

Cela suppose au moins deux choses :
– ne pas fonder la vie politique sur la compétition/consommation des personnalités mais sur le débat des idées ;
– ne pas organiser le pays en pyramide mais partir de la base pour aller vers le haut, et donc se rappeler que la seule vraie démocratie est locale, communale – une sorte de fédéralisme à la Proudhon.

Ensuite, quelle est la pertinence stratégique de l’abstention ?

Du coté des sociaux-démocrates, on accuse les abstentionnistes d’être responsables du score de l’extrême-droite. Du coté des anars initialement, et d’une frange de plus en plus importante de la population finalement, on valorise l’abstention sur un mode mi-cynique mi-rebelle en disant, en somme : voter ne changera jamais les choses alors qu’une abstention massive fera s’écrouler le système, de toute façon les clés du politiques sont ailleurs, donc abstiens toi et tu seras cool.

Double bullshit.

Je suis tout à fait d’accord pour dire qu’on ne fera pas la révolution en votant, ni en militant dans des orgas classiques de la politique d’ailleurs – et dans les « classiques » je comprends aussi les anars. Perso j’ai l’impression d’avoir rencontré bien plus de vraies attitudes révolutionnaires dans le mouvement associatif, notamment écolo (les Colibris par exemple sont un foyer riche de personnes géniales), que chez les militants. Pour une raison simple : les militants sont tellement persuadés de se battre pour la bonne cause, d’être les gentils de l’histoire, qu’ils ont du mal à remettre en cause leurs pratiques. Du coup, les milieux d’extrême gauche sont remplis de sexistes, racistes, gros cons plus ou moins refoulés à l’égo en quête de reconnaissance.

Bref, je suis d’accord avec cela mais je ne vois pas en quoi ne pas voter fais avancer le schmilblick. Surtout dans un monde où l’abstention, même ultra majoritaire, n’invalide pas une élection, et où les responsables politiques, qu’ils soient PS, UMP ou FN (on l’a vu ce weekend), se flatte de représenter le peuple dans son ensemble quand à peine un couillon sur dix s’est prononcé pour eux. L’abstention fera s’écrouler le système, donc ? C’est un peu court comme analyse. Et, surtout, c’est faire un pari dangereux puisqu’on voit bien qu’au final ce sont les pensées mortifères des droites qui gagnent en visibilité dans cette histoire.

Si le vote ne sert sans doute pas à grand chose, il me semble que l’abstention, dans l’état actuel des choses, ne sert clairement à rien.

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Le Vote : quelques réflexions

démocratie mon cul

Voter. Pour un bonhomme comme moi qui a toujours erré à proximité des pensées anarchistes, la question du vote est assez problématique. En effet, pour nous autres libertaires peu amateurs de cette « démocratie » telle qu’elle s’exerce en 2012, il y a, en amont de cette sempiternelle prise de tête « pour qui ? », l’importance du « pourquoi ? ».

Sur les cartes d’électeur il est inscrit : « Voter est un droit, c’est aussi un devoir civique ». En France, ce n’est un devoir qu’au sens moral, et personne ne risque de sanction pour ne pas avoir été voter (contrairement en Australie ou au Luxembourg, par exemple). Quand on parle de « droit », c’est pour rappeler que cette situation de pouvoir choisir entre plusieurs dirigeants n’a pas toujours été une évidence, qu’il a fallu plusieurs révolutions pour cela – et plusieurs massacres ! –, que pour les femmes c’est un droit encore plus récent (1944), et je ne parle même pas des moins de 21 ans (1974).

Les discours moralisateurs font toujours chier, et qu’on me dise qu’en ne votant pas j’insulte la mémoire de ceux qui ce sont battus pour ce droit est assez pitoyable. La « démocratie », j’aime bien le concept. Ça me plait bien « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » (comme disait Lincoln). Mais qu’on la mette en place ! Quand les Athéniens inventent le mot et expérimentent le régime politique au VIe av. J.-C., cela n’a pas grand chose à voir avec ce que l’on connait actuellement ! Eux c’était plutôt : démocratie directe et tirage au sort. L’idée c’est de rendre impossible la création d’une certaine élite politique – les partis par exemple –, que jamais la gestion de la cité ne devienne l’affaire de professionnels. Du coup, la démocratie ne peut avoir de sens qu’à échelle réduite. (À ce sujet, voir les conférences de Chouard.) Bien plus tard, Rousseau pensera dans la même logique : pour lui, dès qu’un peuple se dote de représentants, il cesse d’être démocratique.

Aujourd’hui non seulement on est dans un espèce de culte des représentants – y’a qu’à voir tout le blabla médiatique provoqué par la présidentielle –, si bien qu’on ne parle plus du politique mais de la politique –, mais en plus ces « représentants » ne représentent plus grand chose si ce n’est les intérêts des gros groupes financiers.

Et les choses empirent. On en était déjà là : en France les deux principaux partis ont grosso modo la même idéologie, défendent les mêmes logiques socio-économiques. Du coup il n’est pas étonnant de voir que, pour 2012, UMP comme PS choisissent comme points centraux de leurs programmes austérité et sécurité. Certes ! depuis quelques temps l’UMP se teinte aussi d’un discours anti-immigration piqué au FN, mais c’est une autre histoire. [Encore que je suis mauvaise langue parce qu’il y a eu des trucs intéressants (du point de vue d’un mec de gauche) à observer ces derniers mois. Le phénomène Montebourg aux primaires PS par exemple (enfin un socialiste au Parti Socialiste : événement ! On n’y croyait plus.). Ou le fait que Mélenchon grimpe dans les intentions de votes et arrive à réunir jusqu’à 9 000 personnes pour plusieurs de ses meetings. Mais aussi : que Sarkozy lui-même se mette à défendre une sorte de Taxe Tobin, jusqu’alors plutôt portée par des orgas altermondialistes ; qu’on parle de plus en plus du « revenu de base », inconditionnel et garanti à tous de la naissance à la mort (en France ce sont un peu étrangement Boutin et Villepin qui se sont retrouvés à défendre ça, mais en Allemagne le Parti Pirate – qui a un écho bien plus important que les droitiers précédemment cités – l’a adopté dans son programme).]

Bref, on en était là, un système qui permet certes de choisir mais qui propose entre quelques projets de sociétés très très proches. Aujourd’hui c’est pire parce que les dirigeants ne se cachent même plus pour bafouer les lois les plus élémentaires de la démocratie. Des exemples ? Sarkozy faisant adopter le Traité européen alors même que celui-ci avait été rejeté par référendum quelques mois plus tôt. Les technocrates placés à la tête de gouvernement, à la place des élus du peuple (#Grèce #Italie) ou le fait que le référendum voulue à la base par Papandréou soit qualifiée de « populiste » par les instances européennes et, devant les pressions, finalement annulé. Et donc le plan de super-austérité imposé de force.

Mais en fait ce n’est même pas tellement pour cela que je ne suis pas un fan du vote. Certes les élections sont un spectacle de clowns tristes. Mais il y a des clowns bien pires que d’autres.

Où se cache donc le politique ?

J’ai du mal à me convaincre qu’il résultera vraiment quelque chose de ces élections. D’une part, je doute beaucoup quand au fait qu’un gouvernement ou une assemblée puisse représenter réellement un peuple de plus de 60 millions d’habitants. Par exemple parce que : en juin 1968, juste après un des événements les plus furieusement libertaires qu’est connu notre vieille France, qui gagne les élections législatives ? La droite, qu’est plutôt du genre réactionnaire. Donc bon. Puis il y a autre chose : même en imaginant que le futur président et son gouvernement aient les intentions les plus louables pour les petites gens (on peut toujours rêver, hein), est-ce qu’un schéma autoritaire, où les décisions vont du haut vers le bas, peut produire quelque chose de bon ? (C’est une vrai question.)

Je crois en la démocratie directe. Aux gens qui s’organisent entre eux, à la base, pour recréer des liens entre eux, entre eux et le monde. Je crois en l’autogestion collective de nos vies. Se bricoler des rêves ensemble et tout faire pour les expérimenter dans le concret, dans le présent passionnément vécu. Bien sûr que ça fait des différences si Sarkozy ou Mélenchon est président. Le premier n’a pas peur de faire appel au GIGN pour déloger des grévistes, le deuxième essaye de populariser la « démocratie participative » – et c’est quand même pas la même vision de l’humain derrière tout ça. J’avoue que je me sentirais plus à l’aise avec le deuxième de ces gus aux commandes. Il n’empêche : je n’arrive vraiment pas à me figurer que glisser un petit bout de papier dans une urne soit un acte davantage politique que, par exemple, s’organiser en groupe pour pouvoir se passer des supermarchés – si je choisis celui là (d’exemple), c’est parce qu’avec les glandeurs de ma coloc-maison on développe un projet pour bouffer bio et local en se fournissant directement chez les paysans du coin.

Anarchistes dogmatiques

Tout cela, c’est bien beau. Je vous ai donc expliqué pourquoi j’avais du mal à trouver de l’intérêt, ou même de la pertinence finalement, dans le vote. Mais, pour ne pas voter, encore faudrait-il qu’il y ait davantage d’intérêt – et de pertinence – à ne pas voter !

Étant contre toute délégation de pouvoir, les anars ont des réponses toutes prêtes à ce genre de questions. « Voter, c’est abdiquer » par exemple. L’idée, assez bien résumée par Marcuse, est celle-ci : « Le fait de pouvoir élire librement des maîtres ne supprime ni les maîtres ni les esclaves. » C’est pas forcément con comme idée, ce n’est même pas con du tout. Ça appelle à un véritable dépassement de la démocratie représentative. Mais la dérive, largement partagée chez les libertaires, c’est de dire « Tu votes donc t’es un bouffon qu’a rien compris ». Façon dogme.

Si encore le vote blanc ou l’abstention était reconnue, et qu’ainsi une élection soit invalidée si aucun des candidats ne dépassait le taux d’abstention. Mais ce n’est pas du tout le cas. L’exemple le plus spectaculaire est celui des élections européennes de 2009. Plus de 40% d’abstention dans toute l’Europe. (Et encore, il faudrait prendre en compte que ce chiffre est artificiellement gonflé par les pays où le vote est obligatoire. Et qu’on compte également tous ceux qui, par choix ou par contrainte, ne sont pas inscrits sur les listes électorales alors qu’ils sont en âge de voter – soit 40 millions de personnes environ. Et qu’on compte aussi tous les votes blancs.) Rapportons tout ça en France. L’UMP, qui avait alors « gagné » les élections, n’avait fait que 10,8% selon les statistiques officielles. Un électeur sur dix, même pas si on veut compter de façon un peu honnête : on est très loin du compte. Ça n’a empêché aucun leader de fanfaronner.

Du coup, pour résumer : Je suis plus que sceptique quand à l’utilité et la pertinence de voter, mais je suis encore plus sceptique quand à la pertinence et l’utilité de ne pas voter. Donc : votons. Mais comment ? Vote utile ou vote sans concession ? Le tout est de réfléchir stratégies.

© Mathieu Colloghan

Stratégies, donc

La mode depuis quelques élections, c’est le « vote utile ». Ça veut dire quoi ? Ça veut dire voter pour un des deux partis qui se partagent déjà le pouvoir depuis l’instauration de la Ve République – PS et UMP.

Il faudrait déjà définir ce que l’on entend par utile. Utile pour qui ? pour quoi ? Si notre objectif est de virer Sarkozy et sa clique de l’Élysée, il faut réfléchir à qui a la meilleure chance de le battre. Hollande ? Ce n’est même plus sûr. Certes ! les sondages le donnent favori. Mais les sondages se trompent souvent. Ils sont de toute façon testés sur si peu de personnes (Ifop par exemple se sert de moins de 1000 sondés) qu’ils ne veulent pas dire grand chose. Quand on compare les résultats des sondages avec quelques autres faits, on constate des étrangetés. Par exemple le fait que Mélenchon arrive à remplir des salles de 9 000 personnes (c’est-à-dire quasiment autant que Hollande) alors qu’il est bien plus bas dans les sondages et qu’il ne bénéficie pas du tout de la même couverture médiatique. Ou que le FN, plutôt haut dans les sondages pour une grosse élection comme la présidentielle, n’arrive presque jamais à gagner de petites élections comme les municipales (zéro maire en ce moment je crois, chiffres durs à trouver…). Alors, sur quel « cheval » se baser ? Qui sera capable de jouer les héros contre Sarkozy ? Hollande, Mélenchon, Le Pen ou même Bayrou ? Bien hasardeux métier que celui de pronostiqueur politique !

Plutôt que de changer de président, on peut vouloir – plus fondamentalement – changer de politique socio-économique (soit : arrêter d’être dans une logique libérale). Hollande n’a dans ce cas pas grande chance de constituer un « vote utile », lui qui défend l’austérité, qui ne compte pas revenir sur les massives suppressions de poste dans l’Éducation nationale opérées sous Sarkozy ou qui n’est jamais très clair quand il s’agit de s’opposer aux mesures ultra-libérales prônées par le couple Sarko-Merkel (exemple actuel : le MES).

Une fois Hollande écarté, il reste :
– Bayrou, qu’on peut rayer aussi pour les mêmes raisons (le « centre » a de toute façon toujours été à droite) ;
– Le Pen, ni vraiment libéral ni vraiment socialiste mais plutôt de l’ordre du… grand n’importe quoi. Le programme économique du FN, on dirait un peu qu’il a été écrit par un gamin de quatre ans. Du genre : « -Vous proposez quoi ? -On veut sortir de la zone euro ! -Comment mettrez-vous cela en place ? -Heu, on a qu’à dire que 1 nouveau franc = 1 euro et puis voilà ! » (même le Medef s’était senti obligé de pondre un texte pour expliquer que le FN n’était pas libéral mais « anti-économique ») ;
– Joly, qui, avec son passé de juge d’instruction luttant contre la finance pourrie et ses discours mêlant écologie et antilibéralisme, m’est plutôt sympathique mais qui évolue au sein d’un parti étrange (parce que comptant à la fois des ultra-libéraux comme Cohn-Bendit et des altermondialistes comme Bové), spécialiste des coups dans le dos ;
– Poutou, ou Arthaud, qui ont des discours plutôt intéressants (surtout le premier des deux candidats) mais qui se retrouvent isolé du fait des conduites et des choix passés de leurs partis respectifs ;
– Mélenchon.

Lui, j’l’aime bien. Si je vais voter ça sera pour lui. Parce que « utile » je le conçois seulement comme utile à mes intérêts de classe, moi qui fais partie – comme tant d’autres – de ce nouveau prolétariat que constituent les « précaires ». Et puis : pour une fois qu’il y a un candidat vraiment socialiste, de gauche, qui a l’air sincère quand il parle de casser la logique libérale, de « replacer l’humain au centre des priorités » et qui, surtout, a des chances d’être élu… Profitons en !

(Mais n’oubliez pas : le politique, le changement, ça passe d’abord pas vous. Il n’y aura jamais de sauveur qui viendra des urnes.)

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