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La France et l’immigration

Jamaica airport immigration, © rickpilot_2000 (Flickr)

Jamaica airport immigration, © rickpilot_2000 (Flickr)

Rue89 publie un article sur le fantasme du « Grand Remplacement », idée de plus en plus en vogue dans les milieux d’extrème-droite. Ce fantasme, c’est l’idée que le peuple français (voire européen, dans certaines versions) est en phase d’être remplacé par des peuples d’origine étrangères, notamment en provenance d’Afrique. Et cela, évidemment, avec la complaisance de l’État et des élites du pays.

J’ai envie de profiter de cet article, et des pistes d’éléments qui y sont donnés, pour faire un petit point sur la réalité de l’immigration en France. Car, souvent, on entend du tout et – surtout – du n’importe quoi. L’idée ici est de simplement compiler des données, des faits, sans développer une opinion ou une prise de position.

Un immigré, c’est quoi ?

On ne se pose pas forcément la question et pourtant les chiffres diffèrent grandement selon la définition que l’on choisit d’adopter. Prenons trois exemples.

Pour l’ONU, un immigré est, simplement, une « personne née dans un autre pays que celui où elle réside ». L’INSEE, organisme de statistique national, a déjà une approche plus restrictive puisqu’au critique géographique est ajouté la mention de nationalité : est immigré « une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France. » Enfin, le Haut Conseil à l’intégration définit l’immigré comme une « personne née étrangère à l’étranger et entrée en France en cette qualité en vue de s’établir sur le territoire français de façon durable. » Ce qui réduit encore le nombre de personnes classés comme immigrés. Ainsi, alors que l’ONU compte 11,1% d’immigrés en France, l’INSEE n’en voit que 8%.

Tout se complique alors si l’on considère qu’il y certes des immigrés, mais qu’il y a aussi des étrangers, et que ce n’est pas forcément la même chose. Ah bon ? Oui, et cette fois la définition est partagée internationalement : un étranger, dans notre cas, est « une personne qui réside en France et ne possède pas la nationalité française. » On peut donc être un immigré mais ne pas être un étranger car, depuis notre arrivée sur le sol français, on a obtenu la nationalité française.

Et les personnes d’origine étrangère alors ? Ah ! On les appelle aussi personnes issues de l’immigration. Cette notion, bien qu’utilisée très couramment dans les médias, est rarement définie avec précision. Ce sont les enfants de personnes immigrées, mais parfois on remonte jusqu’à la deuxième, voire troisième génération. Et parle-t-on des enfants dont les deux parents sont immigrés, ou suffit-il qu’un seul des deux le soit ? Ce point est important car en France les unions dites « mixtes » sont courantes.

Avec tout cela, on voit bien qu’il est extrêmement compliqué de compter combien de personnes l’immigration concerne directement ou indirectement. Tout dépend des critères de définition que l’on choisit. Mais on peut toujours essayer…

L’immigration, aujourd’hui, ca représente quoi en France ?

Pour cela, il nous faut maintenant distinguer le nombre d’immigrés qui sont rentrés récemment sur le territoire et ceux qui y sont déjà depuis de nombreuses années. Cette distinction est importante.

L’immigration…
— En terme d’entrées récentes, ça concerne environ 245 000 personnes, soit 0,4% de la population du pays. Ce qui est peu, et en dessous de la moyenne des pays de l’OCDE.
— En terme d’immigré résidant depuis longtemps en France, on l’a vu, on est entre 8 et 11% de la population selon la définition adoptée, ce qui nous fait grosso modo 7 millions de personnes. Ce qui place la France à la 6e place mondiale, derrière les États-Unis ou l’Allemagne mais devant le Royaume-Uni et l’Espagne.

La France est donc, aujourd’hui, un pays qui accueille relativement peu d’immigrés sur son territoire par rapport aux autres pays occidentaux, notamment européens. Cela peut s’expliquer par une donnée simple : la démographie. L’Allemagne, par exemple, est un pays où la population se renouvelle mal. Et qui donc a besoin de l’immigration pour ne pas perdre des habitants (ce qui est catastrophique à long terme selon la plupart des économistes), et qui donc tend plutôt à encourager la venue de nouvelles personnes. En France, ce problème de natalité se pose moins : on fait assez d’enfants, donc pas besoin de faire appel à des gens extérieurs. Ce qui explique pourquoi les frontières de la France, quoi que peuvent dire certains, sont plutôt davantage fermées qu’ailleurs.

Mais ce ne fut pas toujours le cas et, sans doute, vient de là ce fantasme du « Grand Remplacement ». Les droitistes avancent souvent l’idée qu’il y a plus de maghrébins aujourd’hui parmi les Français qu’auparavant. C’est vrai. Car, si l’immigration actuelle en France est en dessous de la moyenne européenne, l’immigration passée a été forte ! C’est-à-dire que, principalement dans les années 1960 et 70, on a fait venir un grand nombre de personnes pour alimenter l’économie du pays. Et, aussi, pour des raisons démographiques (après chaque guerre mondiale, la France a fait venir beaucoup de personnes).

Ces immigrés, naturalisés ou pas, sont donc là depuis plus de 50 ans pour certains. C’est une population hétérogène et dynamique qui a fait des enfants et gagné en espérance de vie. Aujourd’hui l’INSEE estime à 6,7 millions le nombre de personnes immigrées ou descendants directs d’immigrés (par au moins un des parents), et environ 26,6% des 25-54 ans seraient dans ce cas.

On a donc une double spécificité française :
– une immigration plutôt plus ancienne qu’ailleurs, ce qui explique un grand nombre de descendants d’immigrés, directs ou indirects, dans la population,
– et une immigration actuelle faible par rapport aux autres pays de l’OCDE.

Et la fameuse « intégration » ?

Dans l’ensemble, les immigrés et leurs descendants sont plutôt très bien intégrés. En témoigne un taux de mariage mixte parmi les plus forts d’Europe (mariage mixte = union de deux personnes de nationalités différentes) et un alignement très rapide du taux de fécondité des familles immigrées sur les familles françaises.

89% d’entre-eux disent se sentir « chez eux » en France (contre 94% de l’ensemble de la population) mais près d’un descendant d’immigré sur deux regrette qu' »on ne les voit pas comme des Français ».

Au niveau travail, les descendants d’immigrés connaissent beaucoup de difficultés à accéder aux emplois les plus qualifiés. Mais ce n’est pas vraiment une spécificité des descendants d’immigrés. En fait ces derniers s’intègrent souvent dans les classes sociales les plus dominées, au sein des travailleurs précaires et peu qualifiées. Ils en partagent l’essentiel des caractéristiques.

Il en reste que le niveau médian de vie des immigrés est inférieur de 30% au niveau de vie médian en France.

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Classé dans Tics politiques

Il y a 800 ans en pays d’oc…

… Deux armées se préparaient pour un choc décisif, une bataille devant les portes de Muret où se jouait le sort et l’avenir de ce pays compris entre Massif Central et Pyrénées, mer Méditerranée et océan Atlantique.

Représentation de la bataille de Muret

Représentation de la bataille de Muret

Mise en contexte. L’an 1000 avait vu fleurir, un peu partout en Europe, des mouvements de « retour aux sources du christianisme » (Luquet-Juillet). Le peuple, en majorité pauvre et illettré, s’y détournait du clergé « officiel », vu comme trop corrompu et trop éloigné de la populace. Ainsi naissaient un peu partout des mouvements que l’on analyse parfois comme des précurseurs d’extrême gauche. En effet, ils rejetaient les autorités politiques et religieuses, manifestaient une volonté d’auto-organisation, promouvaient plus d’égalité entre les sexes (cf. les « parfaites » cathares par exemple, jouissant des mêmes droits et devoirs que les hommes, quand les Catholiques « classiques » en étaient encore à débattre pour savoir si, oui ou non, les femmes avaient une âme), refusaient qu’on puisse vivre du travail des autres et même… faisaient l’apologie du végétalisme. Puis, « comme une proto-étoile qui se rétracte » (dixit Le Roy-Ladurie), le mouvement s’est concentré sur sa base, c’est-à-dire le pourtour méditerranéen septentrional. Au début du 13e siècle existaient ainsi les Vaudois, les Bogomiles, les Patarins… et, ceux qui nous intéressent, les Cathares.

La particularité du catharisme, bien implanté en Occitanie, c’est qu’il n’avait pas trouvé des adeptes que dans le bas-peuple mais qu’il avait su trouver des adeptes puissants, ou au moins des alliés, jusque dans la haute-noblesse. La situation semblait si préoccupante pour l’avenir du clergé catholique dans cette région que le pape Innocent III intercéda plusieurs fois en direction du roi de France Philippe-Auguste pour ce que celui-ci mène une guerre de croisade dans le Midi.

Enluminure sur la bataille extraite de La Canso

Enluminure sur la bataille extraite de La Canso

Plusieurs fois, Philippe-Auguste refusa. Il est vrai qu’il avait d’autres chats à fouetter. Le conflit contre les Anglais était vivace et, d’ailleurs, un débarquement en Angleterre se préparait. De l’autre coté, le Saint-Empire ne cachait pas ses ambitions guerrières. En somme le roi de France avait besoin d’hommes pour se battre et il avait beaucoup à perdre et peu à gagner à s’engager dans une croisade contre les Cathares.

La situation aurait pu se maintenir longtemps si, le 13 janvier 1208, le légat du Pape Pierre de Castelnau n’avait été assassiné d’un coup de lance par un des membres de la famille du Comte de Toulouse. Fou de rage, le Pape multiplia les appels à la croisade en sommant les Anglais, les Français et les Allemands de faire la paix pour punir ces « hérétiques ». Si Philippe-Auguste continua de faire la sourde oreille, ce ne fut pas le cas de son peuple et de ses vassaux, profondément pieux, qui commencèrent à s’organiser. Le roi de France aurait pu faire tout arrêter, mais cela aurait été défier franchement l’Église. Il laissa donc faire, espérant peut-être tirer quelques bénéfices de ce conflit par la suite.

Une armée se mit donc en route ; à sa tête, Simon de Montfort, qui allait se révéler être un grand stratège et un combattant infatigable. Passons les détails : en 1213, les Français avaient conquis un grand nombre de places et de châteaux en Occitanie. Mais l’armée croisée s’épuisait, des désaccords importants entre Simon de Montfort et les autres seigneurs risquaient de voir se terminer brusquement la croisade, et surtout Toulouse, la principale ville du pays d’oc, restait insoumise. De l’autre coté le roi Pierre II d’Aragon s’était enfin décidé à intervenir aux cotés du comte de Toulouse, espérant sans doute réaliser le vieux projet de son père d’un « royaume à cheval sur les Pyrénées ». Une bataille décisive s’annonçait donc, le vainqueur gagnerait l’Occitanie. Elle eut lieu devant les portes de Muret, dans l’actuelle Haute-Garonne.

Miniature du 13e, bible de Maciejowsky

Miniature du 13e, bible de Maciejowsky

Les Occitans et les Catalans alliés étaient supérieurs en nombre. Tout porte à croire qu’ils auraient du gagner. Mais, peut-être parce qu’ils étaient trop confiants, la bataille tourna mal. Le roi d’Aragon chargea dans la mêlée et, par une manœuvre astucieuse de Simon de Montfort, se retrouva isolé au milieu de chevaliers français. Il fut tué. La nouvelle de sa mort ne tarda pas à se répandre dans les rangs occitans et ce sont les trois-quarts de l’armée coalisée qui s’enfuirent de cette bataille, sans avoir combattu. Un véritable fiasco pour l’Occitanie.

Bientôt le Midi tournerait définitivement le dos à la Catalogne et l’Espagne, rattaché pour des siècles à la France du Nord. Le paysage de l’Europe occidentale que nous connaissons actuellement s’est joué au 13e siècle.

ET SI… C’est ce que nous propose d’imaginer le documentaire de France 3 qui sera diffusé dimanche 15 septembre 2013 à 11h 30. Et si les Occitans n’avaient pas perdus sous les remparts de Muret ? « Quelles conséquences pour l’Occitanie et la Catalogne ? Que serait aujourd’hui l’État français ? L’Europe ? Comment l’Église catholique aurait évolué si le catharisme n’avait pas été éradiqué ? »

Pour une fois, je fais donc de la pub pour la télé ! Dimanche, tous à vos écrans !

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Classé dans Régions : histoire & sociologie

Culturez-vous, qu’ils disaient

Louvre the Grand © Storm Crypt (Flickr)

Louvre the Grand © Storm Crypt (Flickr)

C’est un fait bien connu des étudiants en sociologie et anthropologie, sans doute moins de tous les autres : la notion de « culture » au sens de « culture d’un peuple, d’un groupe » a eu énormément de mal à se faire une place en France.

La culture ? France vs Reste du monde

Il faut lire Élias. Dés le 17e siècle en Allemagne on trouve un ensemble de réflexions autour des concepts de civilisation et de culture. Celle-ci peut-être définie comme le « génie d’un peuple », c’est-à-dire les traits caractéristiques d’une population qui permettent de la reconnaitre entre toutes. Même époque, en France, les philosophes des Lumières parlent eux-aussi de culture mais dans un sens tout à fait différent. Rappelant le sens originel du mot (la culture est d’abord la culture de la terre, des champs), ils parlent de culture de l’esprit, cet ensemble d’apprentissages, de travaux, qui permettent de s’élever par rapport à la condition animale.

Être homme, c’est être cultivé ; à l’époque maitriser le grec et le latin classiques par exemple. Pour la noblesse et la bourgeoisie, c’est un moyen de se distinguer de la plèbe. Mais on a là quelque chose de très différent de ce qu’il se passe en Allemagne. L’idée de culture n’est pas associée à un peuple en particulier, au contraire : la culture dans cette acception est culture de l’humanité. La culture au sens français est une prétention à l’universel.

Faisons un grand bond dans le temps et l’espace. États-Unis, début du 20e siècle. Les sociologues américains ont massivement recours à la notion de culture dans leurs études, notamment quand ils essayent de comprendre les interactions à l’intérieur d’une ville comme le font les chercheurs de l’École de Chicago. Il faut dire qu’aux États-Unis la question de l’interculturel se pose d’emblée : déjà parce qu’il y a au sein même de la société la présence de nombreuses communautés amérindiennes, qui s’insèrent mal dans le mode de vie occidental, ensuite parce que les États-Unis forment un pays qui se constitue par l’immigration. On a des centaines d’Irlandais, de Hollandais, d’Allemands, d’Anglais et bien d’autres nationalités encore qui se rejoignent et qui ensemble inventent un pays à partir de rien. Ce mélange d’individus aux origines diverses dans les villes questionne les sociologues.

Et en France ? Quasi rien. On n’utilise tout simplement pas la notion de culture. En vérité il faudra attendre l’apport des premiers africanistes pour qu’émerge enfin une première conception française de la culture. Quand on constate des différences entre deux groupes, on n’utilise pas la variable « culture » comme moyen d’explications. Ce n’est sans doute pas assez objectivable pour les durkheimiens, et on préfère parier sur les classes sociales, l’âge ou encore le genre.

L’universalisme francais s’incarne

Influence de Durkheim peut-être, mais ce dernier n’est-il pas lui-même un pur produit de ce que fait la France, c’est-à-dire avec prétention à l’universel et tutti quanti ?

Autre grand penseur français : Levi-Strauss. En tant qu’anthropologue il se retrouve bien obligé de questionner la notion de culture, mais qu’est-ce qu’il fait ? Il recherche les traits communs à toutes les sociétés humaines à travers le monde. Au parfait contraire des culturalistes américains donc qui, eux, tentaient plutôt de dresser un catalogue des diversités culturelles.

Cette prétention à l’universel typiquement française, on la retrouve parfaitement incarnée dans l’idéal républicain. L’idéal républicain français, c’est l’idée de l’individu universel. Je fais trop vite, hein, mais « Liberté, Égalité, Fraternité » et qui se reconnait là-dedans peut en théorie se sentir Français. C’est pour cela que la France, au contraire de l’Allemagne ou de l’Italie, ne base pas tout son droit à la nationalité sur le droit du sang.

Après cette interminable introduction, venant à la question de départ de cet article : pourquoi la France s’est-elle distinguée de ses voisins européens en inventant cette prétention à l’universalité ?

Structures de parentés en Europe

C’est là que j’en reviens à Todd et son enthousiasmant bouquin L’Invention de la France. Il y développe une méthode originale (exposée dans cette première partie sans suite), l’analyse des systèmes de parenté, qui permet de répondre simplement à cette question.

Il était possible de définir « l’esprit » du peuple allemand étant donné que celui-ci existait. On le retrouve au niveau de la famille traditionnelle allemande qui est de type famille-souche, avec des légères variantes d’Est en Ouest. Pareil pour l’Italie et sa famille communautaire ou l’Angleterre et sa famille nucléaire, aussi loin que les archives nous permettent de regarder dans le temps. Si la méthode de Todd est bonne (et il n’y a pas de raison qu’elle ne le soit pas) et qu’on peut identifier un peuple aux structures de ses familles, aux relations entre les époux, au nombre d’enfants, alors on peut estimer que l’Allemagne, l’Italie ou l’Angleterre sont des pays où l’on trouve à l’origine un seul peuple (« tribus anciennes et minuscules, démesurément gonflées par mille ans d’expansion démographique, pour atteindre aujourd’hui l’échelle de la nation »).

On trouve aussi des pays qui accueillent différentes structures familiales. Tout prés de nous il y a l’Espagne par exemple. Mais cette diversité anthropologique se retrouve au niveau de la diversité politique, et également au niveau de la reconnaissance sociale et publique des différentes cultures qui composent la nation espagnole (les Catalans, les Andalous, etc.).

La France, un pays d’exception

La France est alors une exception parce qu’elle accueille tout un tas de structures familiales, et donc de peuples à son origine, et pourtant il n’y a quasiment pas de reconnaissance publique de différentes cultures. Exemple avec l’occitan qui a le statut de langue officielle en Espagne, en Italie, mais pas en France où elle est pourtant parlée dans tout le tiers sud du pays ! (Enfin… Elle était parlée : faute de politique publique d’apprentissage pendant longtemps, le nombre de locuteurs de l’occitan fond comme neige au soleil. La situation s’est un peu améliorée depuis 1999 et la reconnaissance comme « langue régionale », mais ça reste assez catastrophique.)

En France « on fait comme si », en gros. Comme si on était tous les mêmes, qu’on partageait une même culture, répartie de façon homogène sur l’ensemble du territoire. Cet idéal républicain qui gomme toutes les différences culturelles ne se fait pas sans violences ni conséquences (les Sudistes ou les Bretons ou les Ch’tis, demandez à vos grands-parents comment c’était à l’école s’ils parlaient « le patois »).

Comme conséquence, on a donc cette disparition de toutes les cultures régionales, passées au double rouleau compresseur de l’idéal républicain et du libéralisme qui a tendance à tout homogénéiser pour mieux vendre. Mais on a aussi toutes les violences exercées contre les descendants d’immigrés !

Occitans et Algériens : même combat !

Tout le délire autour de la prétendue « double-culture » des fils-filles et petits-fils-petites-filles d’immigrés, c’est ça. Face à un États français qui a une vision monolithique de la culture, c’est-à-dire qui n’en reconnait qu’une seule de légitime – la sienne, soit blanc, bourgeois et masculin en gros – et qui prend pour une menace toute prétention à se réclamer français et autre chose. Par exemple : « Je veux être français sans oublier l’origine marocaine de ma famille ». Impossible ! te dit l’État. Si tu te réclames d’autre chose tu es forcément autre, donc pas tout à fait français, immigré, étranger, musulman, bref : terroriste quoi !

Revenons à Todd et ses explications. Pourquoi cet idéal républicain aux effets destructeurs a t-il vu le jour en France ? L’historien semble nous répondre : parce que pas le choix. La France était – et reste, en partie – un tel fatras de peuples hétéroclites que faire tenir tout cela ensemble sans passer par l’idéal républicain semblait mission impossible. « La nation française n’est pas un peuple mais cent », répète Todd, « et ils ont décidés de vivre-ensemble ».

On a très envie de le croire mais, en 2013, il serait bon de lâcher un peu la bribe sur cet idéal républicain. Car aujourd’hui, bien loin de permettre le vivre-ensemble, c’est lui qui – il est vrai invoqué par les forces réactionnaires du FN, d’une frange de l’UMP et du PS – met des bâtons dans les roues de tous ceux qui voudraient vivre joyeux et composer leur identité comme il l’entende, bien loin de toute sirène nationale.

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Mariages et parentés (L’Invention de la France 1)

L’Invention de la France : atlas anthropologique et politique, par Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, Paris, Gallimard, 1981

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La France, un pays aux cents cultures

La conviction de départ de Hervé Le Bras et Emmanuel Todd est que « la nation française n’est pas un peuple mais cent ». Pour démontrer cette diversité culturelle française, ils s’attachent à cartographier ce qu’on ne fait généralement que comptabiliser et/ou historiciser. Plusieurs exemples sont possibles : le suicide, on ne se tue pas de la même façon et avec la même fréquence à Brest qu’à Toulouse ; le mariage, on ne se marie pas au même âge et avec le même écart d’âge entre époux à Metz ou à Rodez ; la folie, on n’est pas aussi fréquemment classé comme fou à Nantes qu’à Strasbourg. Et ce phénomène est vrai même si on remonte dans le temps : au 16e siècle on n’a pas du tout brûlé des sorcières partout avec la même intensité.

Autre chose : depuis la création de la 3e République, le découpage des régions entre droite et gauche aux élections est relativement stable. Si un affrontement équilibré peut se jouer à l’Assemblée, ce n’est pas le cas dans les régions. Certaines semblent presque naturellement à gauche quand d’autres ont toujours voté à droite. Les retournements de vote régionaux sont finalement assez rares.

Comment expliquer tous ces faits sinon par la prégnance de traits culturels hérités d’une histoire différente selon les régions de France ?

Golfe du Morbihan, © Jack-56 (Flickr)

Golfe du Morbihan, © Jack-56 (Flickr)

Les systèmes de parenté

Une fois ce premier point admis, il s’agit d’identifier les grands groupes culturels qui se partagent la France. Comment faire ? Comment reconnaître un peuple ? Fidèle à une approche anthropologique, Le Bras et Todd plaident pour l’étude des systèmes de parenté.

De fait une telle approche semble confirmer largement leur thèse. Je m’explique : s’il est possible d’identifier pour la majorité des pays d’Europe un type de famille bien particulier, ce n’est pas le cas pour la France. La famille allemande traditionnelle est une famille de type « famille-souche » (enfants, parents et grands-parents vivant souvent sous le même toit). En Angleterre on a plutôt une famille nucléaire (parents et enfants jusqu’à que ceux-ci se marient), et ce aussi loin que l’on regarde dans le temps. En Italie, plus encore qu’en Allemagne, la famille est large et construite autour des hommes (au couple-noyau peuvent s’ajouter des frères mariés ou non, des soeurs célibataires, des oncles, etc). En France, impossible d’identifier un tel modèle-type. En fait les auteurs nous montrent que si on procède à une analyse statistique il y a autant de différence entre une famille anglaise et une famille russe qu’entre une famille du Languedoc et une famille alsacienne.

(Attention : le bouquin date de 1981. Les auteurs se basent sur plusieurs études démographiques dont la dernière date de 1975. Jusqu’à cette date on peut trouver ces différences fortes entre régions. Il semble qu’après la France s’homogénéise – au moins en ce qui concerne le type de famille dominant – vers le modèle de la famille nucléaire, en bonne partie parce que les différentes mondes paysans et ouvriers disparaissent.)

Le Bras et Todd affirment qu’en schématisant on peut proposer une répartition des structures familiales françaises en trois classes. 1) Régions de structures nucléaires où les parents cohabitent avec leurs enfants tant que ceux-ci ne sont pas mariés, on retrouve dans ces régions un âge au mariage précoce et un taux de célibat assez faible. 2) Régions de structures complexes à mariage peu contrôlé où on a en gros un modèle de famille communautaire où les individus vivent en groupes élargis tout en conservant une certaine indépendance. 3) Régions de structures complexes à mariage contrôlé où le modèle est assez patriarcal : un chef de famille homme qui règne sur sa tribu, avec un fort taux de célibat et un âge au mariage assez élevé.

Leur répartition selon les régions s’organise ainsi :

Nucléaire

Communautaire

Patriarcal

Normandie

Ouest intérieur (Anjou, Mayenne)

Champagne

Lorraine

Orléanais

Bourgogne

Franche-Comté

Sud Ouest

Provence

Nord

Bretagne

Pays Basque

Sud du Massif Central (Aveyron, Lozère)

Savoie

Alsace

Metz -porte des allemands, © Laurent Braun 1972 (Flickr)

Metz -porte des allemands, © Laurent Braun 1972 (Flickr)

Les rapports conjugaux

Pour mieux cerner ces systèmes de parenté, les auteurs s’intéressent également au rapport hommes/femmes. Pour cela ils regardent les écarts d’âge entre maris et femmes, le taux de divorce, le pourcentage d’enfants nés hors-mariage, si la femme est inscrite au recensement comme productrice/travailleuse ou non.

Cette fois il est impossible d’identifier des groupes aux frontières assez nettes. On voit par contre se dessiner trois pôles, avec certains traits régionaux très forts, qui n’empêchent pas de vastes zones plus floues où les modèles se chevauchent. Ces trois pôles correspondent aux trois grands ensembles qu’avaient cru identifier les premiers anthropologues travaillant sur le territoire français : l’Ouest celtique, l’Est germanique, le Midi romain.

L’Ouest est un pôle égalitaire et stable. Le participation féminine au travail et aux décisions économiques est importante, l’écart d’âge entre mari et femme est faible. Par contre peu de naissances hors-mariage et de divorces. L’Est est égalitaire et instable (ou conflictuel). Si l’écart entre mari et femme est également faible, les divorces sont nombreux tout comme les enfants nés hors-mariage (qui sont toutefois reconnus, on ne parle pas ici d’abandons). Les femmes sont également écartées de la sphère économique. Le Midi est inégalitaire et stable. Fort écart d’âge entre mari et femme au bénéfice du premier (ce qui implique un glissement du statut d’épouse vers celui de fille), différenciation des rôles masculins et féminins plus fort que dans la partie nord de la France.

Plateau de l'Aubrac, © frederic.conte (Flickr)

Plateau de l’Aubrac, © frederic.conte (Flickr)

Affiner l’analyse

Cette séparation du territoire français en trois pôles celte, germanique et romain est néanmoins trop simpliste : il faut y ajouter tout un tas de micro-cultures mal définies aux origines anthropologiques et historiques encore mal comprises. Deux régions échappent particulièrement à cette typologie en trois zones.

Le Pays Basque d’abord qui se révèle culturellement assez éloigné des terres occitanes desquelles il est pourtant proche géographiquement. Énormément d’enfants y naissent hors-mariage, ce qui tranche avec tout le reste du Midi qui est assez stable de ce point de vue. Le Pays Basque est un territoire de coutume plutôt matriarcale (les hommes viennent s’installer dans la ferme de leur femme) au contraire de la Provence qui exaltent beaucoup plus les valeurs viriles. Malgré tout l’écart d’âge entre maris et femmes est important, comme dans le reste du Sud. Le système basque est donc assez original.

La Normandie ensuite qui se révèle comme une synthèse harmonieuse des modèles Est et Ouest. Fort travail féminin, comme en Bretagne, et possibilités de divorces importantes, comme dans l’ensemble germanique.

En croisant cette typologie des structures familiales et cette typologie des relations conjugales on a déjà un tableau assez fin des systèmes de parenté en France. Il nous permet de ne pas rapprocher trop rapidement des territoires qui paraissent similaires mais qui ne le sont pas.

L’Aveyron, la Bretagne et l’Alsace par exemple semblent assez proches du strict point de vue de la forme familiale. On y retrouve une famille traditionnelle large et organisée autour de la figure d’un patriarche, avec une adhésion forte au principe d’autorité et un âge au mariage élevé, surtout pour les fils. En outre, ce sont des territoires où la religion catholique est bien implantée. Si on regarde les modèles matrimoniaux il n’y a par contre plus de comparaisons possibles : en Alsace relations conflictuelles entre hommes et femmes, comme dans le reste de l’ensemble Est, en Bretagne relations égalitaires et stables et en Aveyron relations hiérarchiques au profit de l’homme et stabilité (trés peu de divorces et de naissances hors-mariage).

Clairière d'automne en Normandie, © arno1977 (Flickr)

Clairière d’automne en Normandie, © arno1977 (Flickr)

Conclusion

L’analyse des rapports entre parents et enfants puis entre hommes et femmes montrent donc que la France est un pays découpés en plusieurs espaces où l’on ne s’aime, ni se marie, ni ne vit de la même façon. Le Bras et Todd font des systèmes de parenté la clé de voute de leurs analyses mais ils montrent également que ce découpage du pays en différentes réalités restent pertinent si l’on analyse la conception de la mort, les pratiques violentes, l’alcoolisme ou encore l’attitude face au travail.

Alors que la plupart des pays d’Europe sont homogènes – anciennes tribus démesurément gonflées par mille ans d’expansion pour devenir aujourd’hui des nations –, ce n’est absolument pas le cas pour la France. Certains pays sont hétérogènes : la Yougoslavie ou l’Espagne par exemple. Mais ce sont des pays où les différentes cultures sont socialement et politiquement reconnues, où il n’y a pas d’unité linguistique et administrative.

Pays exceptionnel parce qu’il combine originalement diversité et unité, il faut comprendre la France comme une regroupement de peuples très différents qui malgré tout ont choisi de vivre ensemble.

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Classé dans Régions : histoire & sociologie, Sexes, genre, sexualités

« Légalisons le harcèlement sexuel ! »

Imaginez-vous. Vous êtes un homme, la soixantaine bien tassée et, il y a deux ans de cela, vous vous êtes fait condamner pour harcèlement sexuel sur trois de vos employées. La pilule passe mal. Ok, vous êtes un dragueur des plus lourdeaux, mais enfin… quelques remarques un peu scabreuses, quelques mains aux fesses répétées, tout cela ne fait pas de vous un vrai méchant ! Il faut bien savoir s’amuser, enfin. Vous décidez de vous venger, et vous avez des atouts : vous êtes un ancien élu UMP, et vous êtes en prime un ancien Secrétaire d’État au Tourisme.

Votre arme ce sera la Question prioritaire de constitutionnalité (QPC), un mécanisme permettant à n’importe quel justiciable d’interroger, dans le cadre d’un procès, le Conseil constitutionnel sur la conformité ou non d’une loi. Vous vous en servez pour demander l’abrogation du délit de harcèlement sexuel.

À ce délit, vous lui avez trouvé un point faible : la définition qu’il donne du harcèlement sexuel. « Harceler autrui dans le but d’obtenir des faveurs de nature sexuelle », il est vrai que c’est un peu flou. Vous attaquez, argumentez : les féministes sont des terroristes du vivre-ensemble, à cause d’elles on ne peut plus faire la différence entre une tentative de séduction un brin maladroite et du véritable harcèlement sexuel ; elles veulent que toute drague soit criminelle, voyez-vous !

Un peu paradoxalement, l’Association européenne de lutte contre les violences faites aux femmes (AVFT) – des féministes terroristes, sans aucun doute – rejoins votre position sur le danger de ce flou de définition. Sauf que ce n’est pas du tout pour les mêmes raisons. Ce que dénonce l’asso ce n’est pas la criminalisation de la séduction, non, c’est plutôt l’impunité des harceleurs. En effet, puisque la définition n’est pas très claire, les magistrats ont tendance à rendre leur jugement en fonction de leur représentation personnelle du harcèlement sexuel. Et des fois, c’est un peu surprenant. Une femme se plaignait de subir des insultes répétées ? Ce ne sont que des « signaux sociaux conventionnels de séduction », dit le juge. Les mains aux fesses ? C’est seulement pour « créer du lien ».

Le résultat c’est que, chaque année en France, il y a moins de cent harceleurs qui sont condamnés. Pourtant, selon un sondage de 1991 (un peu vieux, certes, mais c’est la seule enquête française disponible sur ce sujet) 19% des femmes se déclarent victimes de harcèlement sexuel au travail. Et une étude du Bureau international du travail (BIT) de 1999 dit que la France est un des pays au monde où l’on trouve le plus de violences sexistes et sexuelles sur le lieu de travail.

Ça nous fait donc des dizaines de milliers de femmes qui ont à se plaindre, mais moins de cent harceleurs condamnés. Peut-être que ces harceleurs sont ultra « performants », qu’à eux seuls ils sont responsables de ces dizaines de milliers de harcèlements, mais ça reste peu probable.

Imaginez-vous. Vous êtes un homme, un peu vieux mais la libido toujours alerte. Responsable politique, on vous a condamné parce que trois de vos employées avaient à se plaindre de vos pratiques douteuses en matière de « séduction ». Qu’importe que les tribunaux ne condamnent quasiment pas ce genre de pratiques, avec une mauvaise foi exemplaire (même pour un UMPiste) vous savez théoriser la criminalisation de la séduction et vous faîtes en sorte que le délit de harcèlement sexuel disparaisse. Depuis ce vendredi 4 mai 2012, c’est le cas. Suite à votre demande, le Conseil constitutionnel (composé à 82% d’hommes) vient de décider l’abrogation immédiate de la loi. Grâce à vous, le harcèlement sexuel est désormais légalisé en France.

Vous êtes, vous êtes ? … Gérard Ducray !

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OGM ?

On ne devrait pas utiliser l’abréviation OGM pour la bonne raison que ce terme est une invention de Monsanto. En transférant certains gènes d’une espèce à une autre, deux chercheurs inventent en 1973 en Californie ce qu’ils appellent une « chimère fonctionnelle ». Mais l’expression n’est guère séduisante, pas vraiment vendeuse. Les service de relations publiques – de désinformation, donc – de plusieurs grosses entreprises d’agroalimentaires choisissent alors, en accord avec les scientifiques, de parler plutôt d’« organismes génétiquement modifiés ». Terme davantage neutre, qui ne veut peut-être pas dire grand chose mais qui a du coup un sacré avantage : on peut lui faire dire un peu tout ce que l’on veut.

La croyance de l’époque est de dire qu’il suffit de séquencer tous les génomes du monde pour comprendre ce qu’est le vivant. Ainsi en va-t-il de Walter Gilbert, prix Nobel de physiologie et de médecine, qui déclare que maintenant qu’on sait isoler les gènes on va enfin comprendre ce que c’est qu’« être humain ».

On dit : il suffit de transférer des gènes d’une espèce à l’autre pour avoir la fonction correspondante. On voit la vie comme un jeu de mécano géant. On met du vers luisant sur le taureau, de l’insecte dans le maïs. Les plantes produisent désormais elles-mêmes leur propre pesticide, ou deviennent résistantes au plus violent des Round Up. On répète, pour rassurer : la nature manipule plusieurs dizaines de milliers de gènes chaque fois qu’elle fait un croisement, nous n’en manipulons qu’à peine une dizaine ; nous sommes donc beaucoup plus précis, nous faisons les choses de façon beaucoup plus intelligente que cette nature hasardeuse.

Sauf que ces gens-là ne savent absolument pas ce qu’ils font. Ils jouent aux legos, voilà tout.

Lego Farm House

Tentative de tour d’horizon de ce qui est inquiétant/dangereux/dégueulasse
avec les OGM.

1- On ignore leurs effets sur l’organisme à long terme.

Mais on s’en doute quand même un peu. Presque toutes les plantes OGM vendues dans le monde sont « a-pesticides ». C’est-à-dire que soit elles sont capables d’en absorber un sans mourir, soit elles produisent elles-mêmes un insecticide.

Dans ce second cas, le produit fabriqué par la plante a pour but de détruire tous les insectes et les bactéries qui sont susceptibles de s’attaquer à la plante. Vu que chaque cellule de la plante OGM participe à la création de cet insecticide, celui-ci se retrouve bien évidemment dans la chaîne alimentaire. Sauf que : chacun de nous a dans son corps à peu près dix fois plus de bactéries que de cellules. Cela nous fait un nombre vertigineux de compagnons de route ! De ces bactéries, on ne connait honnêtement pas grand chose ; on sait juste qu’elles vivent depuis notre naissance en parfaite symbiose avec nous. Alors quand les « experts » affirment que ces insecticides, fait pour tuer les bactéries dans les champs, n’auront « aucun effet » sur notre fonctionnement organique, il y a lieu de douter. Il a fallu trente ans pour se rendre compte que les pesticides qu’on étendait directement sur les cultures avaient des effets particulièrement dangereux et nocifs. Les insecticides produits par les plantes leur sont semblables. En vérité on ne sait absolument pas ce que ça implique de bouffer OGM.

Dans le premier cas – les plantes qui peuvent absorber du pesticide et survivre – ce sont des plantes qui neutralisent l’action du pesticide. Mais cela veut dire que le pesticide agit quand même normalement, c’est-à-dire qu’il s’infiltre dans la plante, et que là il n’est pas détruit, juste rendu inopérant. Cette fois aussi on le retrouvera dans la chaîne alimentaire.

C’est également ça qui est dingue avec les OGM : ils ont finit par changer le statut des pesticides. On dit que ce sont des produits dangereux et qu’il faudrait éviter d’en répandre sur les champs. On en fait donc des constituants de la chaîne alimentaire, directement implanté dans – voire produit par – ce que tu avales.

2- Là où il y a OGM il n’y a plus que des clones.

Au 19e siècle on parlait de « races » de blé. Le terme était absurde puisqu’il suffit de se pencher pour observer qu’au sein d’une même race tous les individus sont différents et qu’il y a une énorme diversité, malgré un certain nombre de caractères en commun comme la couleur, le port, ou l’allure générale. Petit à petit, on s’est donc mis à parler plutôt de « variété ». Variété = diversité, phénomène normal dans la nature où c’est un processus de sélection qui permet au vivant de survivre, d’évoluer et de se perpétuer.

Problème pour les industriels de l’alimentaire : on ne peut poser de brevet, s’attribuer la paternité de quelque chose qui est en perpétuelle évolution. On a donc pris une variété de blé (ou d’avoine, ou de tomates ou cequevousvoulez) et on y a effectué une légère modification génétique, de façon à pouvoir dire : c’est moi qui ait apporté cette « amélioration », c’est ma propriété. (On parle désormais de « créateur de variété ».) Ensuite le créateur dépose son obtention auprès d’un organisme officiel. Sa variété (notez la mystification complète opéré sur le sens de ce mot, « variété » signifie aujourd’hui une plante dont tous les individus seront identiques) va être copiée et multiplié à un nombre d’exemplaires suffisant pour pouvoir être vendue. Les OGM c’est donc aussi ça : de la production de clones. (Le mot exact utilisé en agriculture est « copie » ; des copies aux clones le chemin est court.)

On applique donc au vivant les principes du monde industriel. On faisait des voitures identiques, des lampes de chevet identiques, on fait désormais des êtres vivants identiques. Avec l’histoire de Dolly, la brebis clonée, on a fait mine de s’indigner : mais ça faisait déjà longtemps qu’on clonait le végétal ! « Ça fait donc deux siècles qu’on est dans une logique d’extension de l’uniformité, de standardisation et de normalisation du monde agricole. Et même si ces gens-là n’ont pas conscience de ce qu’ils réalisent, cela correspond tout simplement à l’application au monde vivant, à l’agriculture en l’occurrence, des principes industriels qui sont en train de bouleverser le paysage social, économique et politique en Angleterre. », dit le chercheur révolté Jean-Pierre Berlan.

Cette logique industrielle s’attaque à tout ce qui n’est pas rentable. Et la nature a quelque chose de particulièrement énervant pour ces capitalistes de l’alimentaire : elle se reproduit et se multiplie gratuitement. Horreur ! Heureusement a été inventée une technique salvatrice pour les profits de ces grandes entreprises, une invention cyniquement appelé « Terminator ». Qu’es aquò ? Il s’agit d’une technique de transgenèse permettant de fabriquer des semences qui donneront des plantes programmées pour tuer leur descendance. On a volontairement inventé le grain stérile. Projet mortifère, vous dites ? Noooooon… Ceci toujours dans l’idée qu’il faut transformer le vivant en propriétés privées. En faire quelque chose de « stable », c’est-à-dire de non-évolutif et qui est incapable de se reproduire.

Il existe la même chose pour les animaux. On a cherché à fixer des « races », en sélection certains caractères et en en écartant d’autres ; et on a rendu les bêtes de plus en plus faibles, stupides, dépendantes de l’humain. Une vraie dégénérescence. C’est ce qu’on mange.

Image tirée du film We feed the world

3- Les agriculteurs sont comme les dépendants aux drogues dures.

L’application des méthodes industrielles en agriculture permet d’obtenir des gains de production et – théoriquement en tout cas – une hausse des profits. On peut donc comprendre que beaucoup d’agriculteurs se soient laissé embarqué dans une telle aventure.

Mais il faut avouer qu’il n’ont aussi pas vraiment eu le choix.

Fin des années 50, apparition des premiers pesticides et insecticides. (Au passage : les pesticides, produits à partir de la synthèse de l’ammoniac, sont d’origine militaire. Ils ne sont au final qu’une sorte de dérivé des premiers gaz de combat.) Avant, les agriculteurs faisaient la chasse aux doryphores un par un dans les champs de pommes de terre. On leur présente un produit-miracle : il suffit de le verser (à l’aide d’un tracteur ou d’un petit avion) sur le champ et tous ces insectes meurent peu de temps après. Sur le coup, personne pour réfléchir aux effets pervers de tels procédés – c’était tellement miraculeux ! Pourtant, un problème advient rapidement : au bout de quelques utilisations de ce pesticide, les insectes commencent à résister et ne meurent plus, ou pas tous. Alors on augmente les doses de produit ; et quand ça ne suffit plus on change de produit. C’est ainsi qu’on est passés des organochlorés aux organosphosphorés, aux pyréthrinoïdes, aux nicotinoïdes…

En 1962, la biologiste Rachel Carson publie le premier livre mettant en garde contre les dangers des pesticides. Depuis les preuves n’ont de cesse de s’accumuler. Pourtant les agriculteurs continuent d’utiliser en masse des pesticides – ou des plantes OGM, ce qui revient au même comme on l’a vu plus haut. Pourquoi ? Parce que les pesticides sont comme des drogues dures : effets d’accoutumance et de dépendance.

Des entreprises comme Monsanto sont à la fois les principaux fournisseurs de produits en -ide (pesticides, insecticides, herbicides… tous ces trucs fait pour tuer) et les principaux fournisseurs de plantes OGM. Leur « coup de génie » (commercialement parlant) a été de créer des semences tolérantes au pesticide breveté Monsanto. On a donc un pesticide qui va tout bousiller, sauf cette semence. L’agriculteur se retrouve donc forcé d’acheter les deux en même temps (semence et pesticide) et Monsanto peut continuer à vendre bien plus longtemps que la durée de son brevet (qui était d’environ vingt ans) puisque les agriculteurs sont devenus totalement dépendants au produit. « Ils sont finalement tellement dépendants qu’ils sont prêts, alors que le système pesticide montre bien qu’il est au bout du rouleau, à accueillir n’importe quelle prétendue innovation du secteur industriel par des cris de soulagement. Ils sont tellement engagés là-dedans… Et même s’ils se sont empoisonnés eux-mêmes avec des pesticides, ils veulent continuer à essayer d’y croire. On leur a toujours promis qu’il n’y avait pas de danger ni d’effet négatif, que le prochain pesticide serait bien meilleur. », toujours dixit l’agitateur Jean-Pierre Berlan.

4- On veut contrôler le vivant, prévoir et gérer sa liberté.

Au delà du débat moral sur le « à t-on le droit de faire de la transgenèse ? », il y a quelque chose de très important et de très politique là-dedans : quelle société on veut ? est-ce qu’on veut vraiment de ce monde où tout est soumis à la logique du profit, même la production de nourriture ? de ce monde où on uniformise tout pour faire plus d’argent, au risque de tuer ce qui fait la force du vivant, qui garantie sa survie : la diversité ? de ce monde où on cherche à tout contrôler, tout prévoir, pour que le vivant puisse être une propriété privée ?

Ainsi les instances étatiques cherchent à contrôler de plus en plus le bétail. « En 2012, la Commission européenne prévoit que ne seront admis à la reproduction que les animaux inscrits sur un rôle spécifique, agréés et dument enregistrés par l’État. » Fichage systématique, contrôle pur et simple du vivant. Soi-disant pour « améliorer la race ».

« L’homme n’est pas une marchandise comme les autres. », avait sorti Nicolas Sarkozy un jour de trop grande sincérité. Pas comme les autres peut-être, mais marchandise quand même. La logique de fichage des animaux est aussi présente chez les humains : nouvelles cartes d’identité, passeports biométriques, puces RFID, possibilité d’être localisés partout et tout le temps grâce à son téléphone mobile, sa carte bleue… Végétale, animale, humaine, ils veulent que la vie soit contrôlée, traçable.

5- Utiles, efficaces les OGM ?

On dit qu’on « améliore » les races de blé ou de bovins en faisant de la transgenèse. Mais « amélioration » par rapport à quoi ? et pour qui ? Avant tout amélioration pour les profits de la douzaine de firmes qui vendent des pesticides dans le monde, pour les laboratoires, pour le système technique.

On sélectionne certains gènes, que des scientifiques payés par les grandes firmes jugent importants, et on en laisse de coté d’autres qui pourraient tout aussi bien se révéler intéressants. La force du vivant, c’est sa capacité jamais épuisée à s’adapter. Une structure génétique fixe comme celle des OGM ne pourra jamais être supérieure dans tous les milieux justement parce qu’elle a cette infirmité : l’incapacité totale d’évoluer, de s’adapter. Elle pourra être très forte dans certains milieux, et très faible ailleurs ; on appelle ça la « norme de réaction ».

Ces « améliorations » n’en sont pas vraiment, d’autant plus que les gènes choisis ne le sont pas par des agriculteurs tous les jours au contact de leur champ de maïs ou de leur troupeau de moutons, mais par des instances scientifiques et étatiques qui, ces dernières années, ont essentiellement fait des conneries dans les domaines de la sélection et de l’élevage. On se retrouve, comme on l’a déjà dit, avec des animaux débiles, faibles, avec des plantes incapables de se reproduire elles-mêmes, qui produisent un insecticide vite obsolète puisque les insectes, eux, savent s’adapter et le font très vite.

En quelque part, c’est logique : ça fait quatre milliards d’années que la nature essaye à peu près tout, essaye, réussit ou fait des erreurs. Quatre milliards d’années de sélection naturelle mais il faut quand même que des industriels jouent les apprentis-sorciers et disent : on sait faire mieux.

Alors même qu’on sait faire autrement, en beaucoup moins ruineux et beaucoup plus écologique on sait déjà obtenir les mêmes résultats ! L’agronomie, par exemple, ou agro-écologie, c’est « l’art de faire faire gratuitement par la nature ce qu’on fait aujourd’hui à coups de moyens industriels ».

Exemple au Kenya où les cultures de maïs se faisaient dévaster par une pyrale (une chenille foreuse). Les insecticides, et les OGM (c’est la même chose), ne marchaient pas très bien tant, en Afrique encore plus qu’ailleurs, les générations d’insectes se renouvelaient très rapidement et devenaient vite résistantes à tous les produits les plus violents. Au bout de plusieurs études, ils se sont rendus compte qu’il suffisait de planter en même temps que le maïs une plante légumineuse nommée desmodium pour que tout s’arrange. Cette plante produit en effet une odeur repoussante pour le papillon de la pyrale qui préfère aller faire son cocon ailleurs. Et il fuit d’autant plus vite que les keynians plantent à proximité des champs de maïs de « l’herbe à éléphants », une plante que le papillon adore, et où il va donc poser ses œufs, mais qui a en plus la particularité de produire une substance visqueuse qui va finir par tuer les chenilles si elles mangent trop.

Les keynians ont donc des champs débarrassés de l’insecte foreur, cela sans utiliser le moindre produit en -ide, et en plus la présence du desmodium dans les champs fonctionne comme une sorte de petite usine d’engrais au pied du maïs, ce qui donne des récoltes plus abondantes. Parfait donc ?! Presque : aucun profit n’est généré pour Monsanto ou un de ses collègues. Et l’État keynian ne touche plus de taxes sur l’importation de pesticides. Le bien-être et la santé des agriculteurs croit mais pas le PIB du pays. Lutte entre la logique industrielle, capitaliste, et celle de la vie.

C’est pour ce genre de raisons qu’il y a plein d’endroits sur la planète où l’on préfère que les gens crèvent de faim, ou bouffent de la merde comme chez nous, plutôt qu’une douzaine d’entreprises arrêtent de faire du profit.

Alors non les OGM, ou plutôt « clones pesticides brevetés » comme il vaudrait mieux les appeler, ne sont pas efficaces : on peut et on sait déjà faire aussi bien, et parfois mieux, en moins couteux économiquement, en moins couteux pour l’environnement, en moins couteux pour notre santé et celle des animaux, en moins couteux pour le bien-être des agriculteurs, en moins couteux pour les paysages.

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