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Frances bleues, Frances roses

{Billet initialement publié sur le blog Bequelune le 31 mars 2015.} Faire une cartographie des résultats électoraux des cantonales 2015 révèlent plusieurs Frances. Les Bleues et les Roses s’affrontent sur des territoires géographiques bien marqués, et stables depuis l’avènement de la 5e République. Grâce aux apports de l’histoire et de  l’anthropologie, on peut expliquer ce phénomène avec les types d’habitats ruraux…

Cartes électorales en 2015

Quand on regarde la carte des résultats du 1er tour aux élections cantonales de 2015, les différences géographiques sont frappantes. La « vague bleue » semble avoir épargné le Sud-Ouest. Les partis « de gauche » sont aussi plus présents en Provence continentale, et en Bretagne. Pour l’implantation du FN, on a également un ancrage géographique fort : très présent dans le quart Nord-Est, le parti d’extrême-droite réalise aussi des bons scores sur les cotes provençales (Hérault, Gard, Bouches-du-Rhône, Vaucluse, Var). (La carte à l’issu du second tour donne des résultats similaires, avec pour différence une disparition du FN et une résistance du Parti Communiste.)

Carte des résultats à l'issu du premier tour des cantonales 2015 © Europe 1 ; Source Ministère de l'Interieur

Carte des résultats à l’issu du premier tour des cantonales 2015 © Europe 1 ; Source Ministère de l’Interieur

Ces différentes géographiques, aussi marquantes soient-elles, n’étonneront pas les habitués de la cartographie électorale. Depuis l’avènement de la 5e République, il existe cette coupure entre une Occitanie socialiste et un Nord-Est marqué à droite. La Bretagne, dans certains de ses territoires, est généralement rose ou rouge. Le FN est un parti plus récent, mais son apparition suit là aussi des logiques géographiques : implantation forte dans le Nord-Est et dans certains départements méditerranéens.

Pour le dire plus simplement, la distribution des résultats électoraux ne semble pas être du au hasard mais bien obéir à des logiques régionales qui se reproduisent d’élection en élection depuis plus d’un demi-siècle.

Les déterminants anthropologiques du vote

D’aucuns y verront un « effet soleil » : le nord de la France vote bleu quand les sudistes se tournent plutôt vers la gauche. Mais comment expliquer alors l’ancrage local ancien du rose en Bretagne ? Et comment comprendre la place de l’extrême-droite sur les départements côtiers provençaux ?

Une réponse facile serait de dire : en Provence, on vote à droite parce qu’il y a beaucoup de vieux. Certes, la Provence est une des régions françaises dont la population est la plus âgée. Mais le Languedoc et le Midi-Pyrénées sont aussi des régions vieillissantes. Et elles votent à gauche. A l’inverse, le Nord-Pas-de-Calais est une région « jeune »… et un terrain fertile aux droites.

Ni le soleil ni l’âge des électeurs ne peuvent donc être identifiés comme des déterminants pertinents du vote.

Ce qui est par contre remarquable, c’est que cette carte électorale de 2015 (mais en fait, toutes les cartes électorales françaises) se superpose à peu près parfaitement à la carte des types d’habitats ruraux.

Qu’es aquo ? Il existe deux grands types d’habitat en milieu rural.

L’habitat est qualifié de dispersé quand la majeure partie de la population d’une zone donnée habite soit dans des hameaux soit dans des fermes isolées. Au contraire, dans l’autre type d’habitat rural – l’habitat groupé – la population s’implante préférentiellement autour d’un bourg principal. (Source)

Ainsi on a une Occitanie et une Bretagne de type « dispersé » qui s’opposent au Nord-Est et une façade méditerranéenne (de Perpignan à Nice) de type « groupé ». Les fermes et hameaux éparpillés du Sud-Ouest prennent le contrepied des bourgs importants de Lorraine. La « campagne », selon les régions françaises, n’a pas du tout le même aspect ; ce qu’on entend par « village » également : bourgs de plus de 1000 habitants en Moselle, hameaux de 200 personnes dans le Gers.

Cette partition serait très ancienne. L’historien Marc Bloch la disait antérieure « aux peuples historiquement attestés : Celtes, Romains, Germains, Slaves », issue donc des « populations anonymes de la préhistoire, créatrices de nos terroirs » (Source).

Évidemment, ces modes d’habitats supposent des régimes sociaux différents : une grande cohésion sociale et une mentalité plutôt communautaire sont nécessaires dans le Nord-Est, alors qu’en Occitanie et en Bretagne la possibilité et le goût de s’extraire de la communauté sont beaucoup plus courants.

L’influence du type d’habitat sur le vote

Tout l’intérêt de ce genre d’analyse historique est de montrer comment la modernité la plus récente ne peut pas s’extraire des structures anthropologiques déjà en place et bien plus anciennes qu’elle. Mais alors, comment un découpage du territoire vieux de plusieurs millénaires peut-il encore influencer les votes des électeurs du 21e siècle ? Emmanuel Todd et Hervé Le Bras le résument comment cela :

À partir des années 1975, le paysage social français a été bouleversé par le déserrement puis par l’étalement urbain, qui ont eu, selon le lieu, des conséquences très différentes. Partout, les ménages français se sont motorisés et ont changé de mode de vie. Ils ont délaissé le petit commerce du coin de la rue et ont pris l’habitude de consommer dans les centres commerciaux. Ils travaillent et prennent leurs loisirs, désormais, de plus en plus loin de leur domicile.

Conséquences ?

En pays d’habitat groupé, la vie sociale a été vidée de son contenu ; la vie sociale et les rapports de voisinage ont été dévasté. En pays d’habitat dispersé, en revanche, la rencontre des autres, jusque là difficile, a été facilitée par la mutation du mode de vie ; l’automobile et les grandes surfaces y permettent une sociabilité nouvelle. (Source)

Le FN construit sa toile sur le désastre de cette vie sociale en pays d’habitat groupé. Il est d’ailleurs remarquable que le parti d’extrême-droite fait ses meilleurs scores dans les zones périurbaines les plus éloignées des centres-villes. C’est-à-dire là où les commerces de proximité sont inexistants, tout comme les transports en commun et la vie de quartier.

Certains trouveront sans doute cette explication un peu rapide ; elle est en tout cas originale et assez éloigné des analyses de politologues qu’on entend habituellement dans les médias. Cette hypothèse des deux démographes a au moins un mérite : elle fonctionne et se vérifie parfaitement. Frances bleues, Frances roses se superposent parfaitement à la distribution des types d’habitat.

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Classé dans Régions : histoire & sociologie

« Légalisons le harcèlement sexuel ! »

Imaginez-vous. Vous êtes un homme, la soixantaine bien tassée et, il y a deux ans de cela, vous vous êtes fait condamner pour harcèlement sexuel sur trois de vos employées. La pilule passe mal. Ok, vous êtes un dragueur des plus lourdeaux, mais enfin… quelques remarques un peu scabreuses, quelques mains aux fesses répétées, tout cela ne fait pas de vous un vrai méchant ! Il faut bien savoir s’amuser, enfin. Vous décidez de vous venger, et vous avez des atouts : vous êtes un ancien élu UMP, et vous êtes en prime un ancien Secrétaire d’État au Tourisme.

Votre arme ce sera la Question prioritaire de constitutionnalité (QPC), un mécanisme permettant à n’importe quel justiciable d’interroger, dans le cadre d’un procès, le Conseil constitutionnel sur la conformité ou non d’une loi. Vous vous en servez pour demander l’abrogation du délit de harcèlement sexuel.

À ce délit, vous lui avez trouvé un point faible : la définition qu’il donne du harcèlement sexuel. « Harceler autrui dans le but d’obtenir des faveurs de nature sexuelle », il est vrai que c’est un peu flou. Vous attaquez, argumentez : les féministes sont des terroristes du vivre-ensemble, à cause d’elles on ne peut plus faire la différence entre une tentative de séduction un brin maladroite et du véritable harcèlement sexuel ; elles veulent que toute drague soit criminelle, voyez-vous !

Un peu paradoxalement, l’Association européenne de lutte contre les violences faites aux femmes (AVFT) – des féministes terroristes, sans aucun doute – rejoins votre position sur le danger de ce flou de définition. Sauf que ce n’est pas du tout pour les mêmes raisons. Ce que dénonce l’asso ce n’est pas la criminalisation de la séduction, non, c’est plutôt l’impunité des harceleurs. En effet, puisque la définition n’est pas très claire, les magistrats ont tendance à rendre leur jugement en fonction de leur représentation personnelle du harcèlement sexuel. Et des fois, c’est un peu surprenant. Une femme se plaignait de subir des insultes répétées ? Ce ne sont que des « signaux sociaux conventionnels de séduction », dit le juge. Les mains aux fesses ? C’est seulement pour « créer du lien ».

Le résultat c’est que, chaque année en France, il y a moins de cent harceleurs qui sont condamnés. Pourtant, selon un sondage de 1991 (un peu vieux, certes, mais c’est la seule enquête française disponible sur ce sujet) 19% des femmes se déclarent victimes de harcèlement sexuel au travail. Et une étude du Bureau international du travail (BIT) de 1999 dit que la France est un des pays au monde où l’on trouve le plus de violences sexistes et sexuelles sur le lieu de travail.

Ça nous fait donc des dizaines de milliers de femmes qui ont à se plaindre, mais moins de cent harceleurs condamnés. Peut-être que ces harceleurs sont ultra « performants », qu’à eux seuls ils sont responsables de ces dizaines de milliers de harcèlements, mais ça reste peu probable.

Imaginez-vous. Vous êtes un homme, un peu vieux mais la libido toujours alerte. Responsable politique, on vous a condamné parce que trois de vos employées avaient à se plaindre de vos pratiques douteuses en matière de « séduction ». Qu’importe que les tribunaux ne condamnent quasiment pas ce genre de pratiques, avec une mauvaise foi exemplaire (même pour un UMPiste) vous savez théoriser la criminalisation de la séduction et vous faîtes en sorte que le délit de harcèlement sexuel disparaisse. Depuis ce vendredi 4 mai 2012, c’est le cas. Suite à votre demande, le Conseil constitutionnel (composé à 82% d’hommes) vient de décider l’abrogation immédiate de la loi. Grâce à vous, le harcèlement sexuel est désormais légalisé en France.

Vous êtes, vous êtes ? … Gérard Ducray !

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Classé dans Sexes, genre, sexualités

OGM ?

On ne devrait pas utiliser l’abréviation OGM pour la bonne raison que ce terme est une invention de Monsanto. En transférant certains gènes d’une espèce à une autre, deux chercheurs inventent en 1973 en Californie ce qu’ils appellent une « chimère fonctionnelle ». Mais l’expression n’est guère séduisante, pas vraiment vendeuse. Les service de relations publiques – de désinformation, donc – de plusieurs grosses entreprises d’agroalimentaires choisissent alors, en accord avec les scientifiques, de parler plutôt d’« organismes génétiquement modifiés ». Terme davantage neutre, qui ne veut peut-être pas dire grand chose mais qui a du coup un sacré avantage : on peut lui faire dire un peu tout ce que l’on veut.

La croyance de l’époque est de dire qu’il suffit de séquencer tous les génomes du monde pour comprendre ce qu’est le vivant. Ainsi en va-t-il de Walter Gilbert, prix Nobel de physiologie et de médecine, qui déclare que maintenant qu’on sait isoler les gènes on va enfin comprendre ce que c’est qu’« être humain ».

On dit : il suffit de transférer des gènes d’une espèce à l’autre pour avoir la fonction correspondante. On voit la vie comme un jeu de mécano géant. On met du vers luisant sur le taureau, de l’insecte dans le maïs. Les plantes produisent désormais elles-mêmes leur propre pesticide, ou deviennent résistantes au plus violent des Round Up. On répète, pour rassurer : la nature manipule plusieurs dizaines de milliers de gènes chaque fois qu’elle fait un croisement, nous n’en manipulons qu’à peine une dizaine ; nous sommes donc beaucoup plus précis, nous faisons les choses de façon beaucoup plus intelligente que cette nature hasardeuse.

Sauf que ces gens-là ne savent absolument pas ce qu’ils font. Ils jouent aux legos, voilà tout.

Lego Farm House

Tentative de tour d’horizon de ce qui est inquiétant/dangereux/dégueulasse
avec les OGM.

1- On ignore leurs effets sur l’organisme à long terme.

Mais on s’en doute quand même un peu. Presque toutes les plantes OGM vendues dans le monde sont « a-pesticides ». C’est-à-dire que soit elles sont capables d’en absorber un sans mourir, soit elles produisent elles-mêmes un insecticide.

Dans ce second cas, le produit fabriqué par la plante a pour but de détruire tous les insectes et les bactéries qui sont susceptibles de s’attaquer à la plante. Vu que chaque cellule de la plante OGM participe à la création de cet insecticide, celui-ci se retrouve bien évidemment dans la chaîne alimentaire. Sauf que : chacun de nous a dans son corps à peu près dix fois plus de bactéries que de cellules. Cela nous fait un nombre vertigineux de compagnons de route ! De ces bactéries, on ne connait honnêtement pas grand chose ; on sait juste qu’elles vivent depuis notre naissance en parfaite symbiose avec nous. Alors quand les « experts » affirment que ces insecticides, fait pour tuer les bactéries dans les champs, n’auront « aucun effet » sur notre fonctionnement organique, il y a lieu de douter. Il a fallu trente ans pour se rendre compte que les pesticides qu’on étendait directement sur les cultures avaient des effets particulièrement dangereux et nocifs. Les insecticides produits par les plantes leur sont semblables. En vérité on ne sait absolument pas ce que ça implique de bouffer OGM.

Dans le premier cas – les plantes qui peuvent absorber du pesticide et survivre – ce sont des plantes qui neutralisent l’action du pesticide. Mais cela veut dire que le pesticide agit quand même normalement, c’est-à-dire qu’il s’infiltre dans la plante, et que là il n’est pas détruit, juste rendu inopérant. Cette fois aussi on le retrouvera dans la chaîne alimentaire.

C’est également ça qui est dingue avec les OGM : ils ont finit par changer le statut des pesticides. On dit que ce sont des produits dangereux et qu’il faudrait éviter d’en répandre sur les champs. On en fait donc des constituants de la chaîne alimentaire, directement implanté dans – voire produit par – ce que tu avales.

2- Là où il y a OGM il n’y a plus que des clones.

Au 19e siècle on parlait de « races » de blé. Le terme était absurde puisqu’il suffit de se pencher pour observer qu’au sein d’une même race tous les individus sont différents et qu’il y a une énorme diversité, malgré un certain nombre de caractères en commun comme la couleur, le port, ou l’allure générale. Petit à petit, on s’est donc mis à parler plutôt de « variété ». Variété = diversité, phénomène normal dans la nature où c’est un processus de sélection qui permet au vivant de survivre, d’évoluer et de se perpétuer.

Problème pour les industriels de l’alimentaire : on ne peut poser de brevet, s’attribuer la paternité de quelque chose qui est en perpétuelle évolution. On a donc pris une variété de blé (ou d’avoine, ou de tomates ou cequevousvoulez) et on y a effectué une légère modification génétique, de façon à pouvoir dire : c’est moi qui ait apporté cette « amélioration », c’est ma propriété. (On parle désormais de « créateur de variété ».) Ensuite le créateur dépose son obtention auprès d’un organisme officiel. Sa variété (notez la mystification complète opéré sur le sens de ce mot, « variété » signifie aujourd’hui une plante dont tous les individus seront identiques) va être copiée et multiplié à un nombre d’exemplaires suffisant pour pouvoir être vendue. Les OGM c’est donc aussi ça : de la production de clones. (Le mot exact utilisé en agriculture est « copie » ; des copies aux clones le chemin est court.)

On applique donc au vivant les principes du monde industriel. On faisait des voitures identiques, des lampes de chevet identiques, on fait désormais des êtres vivants identiques. Avec l’histoire de Dolly, la brebis clonée, on a fait mine de s’indigner : mais ça faisait déjà longtemps qu’on clonait le végétal ! « Ça fait donc deux siècles qu’on est dans une logique d’extension de l’uniformité, de standardisation et de normalisation du monde agricole. Et même si ces gens-là n’ont pas conscience de ce qu’ils réalisent, cela correspond tout simplement à l’application au monde vivant, à l’agriculture en l’occurrence, des principes industriels qui sont en train de bouleverser le paysage social, économique et politique en Angleterre. », dit le chercheur révolté Jean-Pierre Berlan.

Cette logique industrielle s’attaque à tout ce qui n’est pas rentable. Et la nature a quelque chose de particulièrement énervant pour ces capitalistes de l’alimentaire : elle se reproduit et se multiplie gratuitement. Horreur ! Heureusement a été inventée une technique salvatrice pour les profits de ces grandes entreprises, une invention cyniquement appelé « Terminator ». Qu’es aquò ? Il s’agit d’une technique de transgenèse permettant de fabriquer des semences qui donneront des plantes programmées pour tuer leur descendance. On a volontairement inventé le grain stérile. Projet mortifère, vous dites ? Noooooon… Ceci toujours dans l’idée qu’il faut transformer le vivant en propriétés privées. En faire quelque chose de « stable », c’est-à-dire de non-évolutif et qui est incapable de se reproduire.

Il existe la même chose pour les animaux. On a cherché à fixer des « races », en sélection certains caractères et en en écartant d’autres ; et on a rendu les bêtes de plus en plus faibles, stupides, dépendantes de l’humain. Une vraie dégénérescence. C’est ce qu’on mange.

Image tirée du film We feed the world

3- Les agriculteurs sont comme les dépendants aux drogues dures.

L’application des méthodes industrielles en agriculture permet d’obtenir des gains de production et – théoriquement en tout cas – une hausse des profits. On peut donc comprendre que beaucoup d’agriculteurs se soient laissé embarqué dans une telle aventure.

Mais il faut avouer qu’il n’ont aussi pas vraiment eu le choix.

Fin des années 50, apparition des premiers pesticides et insecticides. (Au passage : les pesticides, produits à partir de la synthèse de l’ammoniac, sont d’origine militaire. Ils ne sont au final qu’une sorte de dérivé des premiers gaz de combat.) Avant, les agriculteurs faisaient la chasse aux doryphores un par un dans les champs de pommes de terre. On leur présente un produit-miracle : il suffit de le verser (à l’aide d’un tracteur ou d’un petit avion) sur le champ et tous ces insectes meurent peu de temps après. Sur le coup, personne pour réfléchir aux effets pervers de tels procédés – c’était tellement miraculeux ! Pourtant, un problème advient rapidement : au bout de quelques utilisations de ce pesticide, les insectes commencent à résister et ne meurent plus, ou pas tous. Alors on augmente les doses de produit ; et quand ça ne suffit plus on change de produit. C’est ainsi qu’on est passés des organochlorés aux organosphosphorés, aux pyréthrinoïdes, aux nicotinoïdes…

En 1962, la biologiste Rachel Carson publie le premier livre mettant en garde contre les dangers des pesticides. Depuis les preuves n’ont de cesse de s’accumuler. Pourtant les agriculteurs continuent d’utiliser en masse des pesticides – ou des plantes OGM, ce qui revient au même comme on l’a vu plus haut. Pourquoi ? Parce que les pesticides sont comme des drogues dures : effets d’accoutumance et de dépendance.

Des entreprises comme Monsanto sont à la fois les principaux fournisseurs de produits en -ide (pesticides, insecticides, herbicides… tous ces trucs fait pour tuer) et les principaux fournisseurs de plantes OGM. Leur « coup de génie » (commercialement parlant) a été de créer des semences tolérantes au pesticide breveté Monsanto. On a donc un pesticide qui va tout bousiller, sauf cette semence. L’agriculteur se retrouve donc forcé d’acheter les deux en même temps (semence et pesticide) et Monsanto peut continuer à vendre bien plus longtemps que la durée de son brevet (qui était d’environ vingt ans) puisque les agriculteurs sont devenus totalement dépendants au produit. « Ils sont finalement tellement dépendants qu’ils sont prêts, alors que le système pesticide montre bien qu’il est au bout du rouleau, à accueillir n’importe quelle prétendue innovation du secteur industriel par des cris de soulagement. Ils sont tellement engagés là-dedans… Et même s’ils se sont empoisonnés eux-mêmes avec des pesticides, ils veulent continuer à essayer d’y croire. On leur a toujours promis qu’il n’y avait pas de danger ni d’effet négatif, que le prochain pesticide serait bien meilleur. », toujours dixit l’agitateur Jean-Pierre Berlan.

4- On veut contrôler le vivant, prévoir et gérer sa liberté.

Au delà du débat moral sur le « à t-on le droit de faire de la transgenèse ? », il y a quelque chose de très important et de très politique là-dedans : quelle société on veut ? est-ce qu’on veut vraiment de ce monde où tout est soumis à la logique du profit, même la production de nourriture ? de ce monde où on uniformise tout pour faire plus d’argent, au risque de tuer ce qui fait la force du vivant, qui garantie sa survie : la diversité ? de ce monde où on cherche à tout contrôler, tout prévoir, pour que le vivant puisse être une propriété privée ?

Ainsi les instances étatiques cherchent à contrôler de plus en plus le bétail. « En 2012, la Commission européenne prévoit que ne seront admis à la reproduction que les animaux inscrits sur un rôle spécifique, agréés et dument enregistrés par l’État. » Fichage systématique, contrôle pur et simple du vivant. Soi-disant pour « améliorer la race ».

« L’homme n’est pas une marchandise comme les autres. », avait sorti Nicolas Sarkozy un jour de trop grande sincérité. Pas comme les autres peut-être, mais marchandise quand même. La logique de fichage des animaux est aussi présente chez les humains : nouvelles cartes d’identité, passeports biométriques, puces RFID, possibilité d’être localisés partout et tout le temps grâce à son téléphone mobile, sa carte bleue… Végétale, animale, humaine, ils veulent que la vie soit contrôlée, traçable.

5- Utiles, efficaces les OGM ?

On dit qu’on « améliore » les races de blé ou de bovins en faisant de la transgenèse. Mais « amélioration » par rapport à quoi ? et pour qui ? Avant tout amélioration pour les profits de la douzaine de firmes qui vendent des pesticides dans le monde, pour les laboratoires, pour le système technique.

On sélectionne certains gènes, que des scientifiques payés par les grandes firmes jugent importants, et on en laisse de coté d’autres qui pourraient tout aussi bien se révéler intéressants. La force du vivant, c’est sa capacité jamais épuisée à s’adapter. Une structure génétique fixe comme celle des OGM ne pourra jamais être supérieure dans tous les milieux justement parce qu’elle a cette infirmité : l’incapacité totale d’évoluer, de s’adapter. Elle pourra être très forte dans certains milieux, et très faible ailleurs ; on appelle ça la « norme de réaction ».

Ces « améliorations » n’en sont pas vraiment, d’autant plus que les gènes choisis ne le sont pas par des agriculteurs tous les jours au contact de leur champ de maïs ou de leur troupeau de moutons, mais par des instances scientifiques et étatiques qui, ces dernières années, ont essentiellement fait des conneries dans les domaines de la sélection et de l’élevage. On se retrouve, comme on l’a déjà dit, avec des animaux débiles, faibles, avec des plantes incapables de se reproduire elles-mêmes, qui produisent un insecticide vite obsolète puisque les insectes, eux, savent s’adapter et le font très vite.

En quelque part, c’est logique : ça fait quatre milliards d’années que la nature essaye à peu près tout, essaye, réussit ou fait des erreurs. Quatre milliards d’années de sélection naturelle mais il faut quand même que des industriels jouent les apprentis-sorciers et disent : on sait faire mieux.

Alors même qu’on sait faire autrement, en beaucoup moins ruineux et beaucoup plus écologique on sait déjà obtenir les mêmes résultats ! L’agronomie, par exemple, ou agro-écologie, c’est « l’art de faire faire gratuitement par la nature ce qu’on fait aujourd’hui à coups de moyens industriels ».

Exemple au Kenya où les cultures de maïs se faisaient dévaster par une pyrale (une chenille foreuse). Les insecticides, et les OGM (c’est la même chose), ne marchaient pas très bien tant, en Afrique encore plus qu’ailleurs, les générations d’insectes se renouvelaient très rapidement et devenaient vite résistantes à tous les produits les plus violents. Au bout de plusieurs études, ils se sont rendus compte qu’il suffisait de planter en même temps que le maïs une plante légumineuse nommée desmodium pour que tout s’arrange. Cette plante produit en effet une odeur repoussante pour le papillon de la pyrale qui préfère aller faire son cocon ailleurs. Et il fuit d’autant plus vite que les keynians plantent à proximité des champs de maïs de « l’herbe à éléphants », une plante que le papillon adore, et où il va donc poser ses œufs, mais qui a en plus la particularité de produire une substance visqueuse qui va finir par tuer les chenilles si elles mangent trop.

Les keynians ont donc des champs débarrassés de l’insecte foreur, cela sans utiliser le moindre produit en -ide, et en plus la présence du desmodium dans les champs fonctionne comme une sorte de petite usine d’engrais au pied du maïs, ce qui donne des récoltes plus abondantes. Parfait donc ?! Presque : aucun profit n’est généré pour Monsanto ou un de ses collègues. Et l’État keynian ne touche plus de taxes sur l’importation de pesticides. Le bien-être et la santé des agriculteurs croit mais pas le PIB du pays. Lutte entre la logique industrielle, capitaliste, et celle de la vie.

C’est pour ce genre de raisons qu’il y a plein d’endroits sur la planète où l’on préfère que les gens crèvent de faim, ou bouffent de la merde comme chez nous, plutôt qu’une douzaine d’entreprises arrêtent de faire du profit.

Alors non les OGM, ou plutôt « clones pesticides brevetés » comme il vaudrait mieux les appeler, ne sont pas efficaces : on peut et on sait déjà faire aussi bien, et parfois mieux, en moins couteux économiquement, en moins couteux pour l’environnement, en moins couteux pour notre santé et celle des animaux, en moins couteux pour le bien-être des agriculteurs, en moins couteux pour les paysages.

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