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Mort de Rémi Fraisse : l’enquête de l’IGGN ne convainc pas

La ZAD du Testet, © Jean-Marc Aspe (Flickr)

La ZAD du Testet le 6 sept 2013, © Jean-Marc Aspe (Flickr)

Rémi Fraisse a été tué il y a un an sur la ZAD du Testet. Du coup les médias s’intéressent à nouveau au dossier, et on peut lire plusieurs journalistes commenter le retour de commission rogatoire de l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) – soit l’enquête sur la mort du jeune homme, déposé depuis 7 mois déjà sur le bureau de la juge. Ce rapport est paradoxal a bien des égards. Mais faut-il vraiment s’en étonner quand on confie une enquête sur la mort d’un homme tué par des gendarmes… à d’autres gendarmes ?!

Ce qui est clair en tout cas, c’est que ce rapport ne convainc pas. Il ne convainc pas les gens de Reporterre, et ça on aurait pu s’y attendre tant le journal écolo est depuis le départ un allié de poids des zadistes, mais il ne convainc pas non plus des journalistes plus « mainstream » comme ceux du Monde.

Il faut dire aussi que les enquêteurs se contredisent eux-mêmes. Dans leur synthèse, il est donné plusieurs points :

  • à Sivens les gendarmes ont riposté « à des violences caractérisées, croissantes et incessantes »,

  • « les avertissements réglementaires ont été effectués avant chaque usage ou lancer de grenade »

  • et enfin, « la précaution d’utiliser une paire de jumelles [à vision nocturne] pour vérifier si personne ne se trouve dans la zone où il s’apprête à jeter la grenade démontre la volonté du chef J. d’éviter de blesser un manifestant ».

Sauf que… toutes ces affirmations sont contredites par le dossier même sur lequel elles se fondent. D’une part les témoignages des gendarmes présents lors du drame ne sont pas cohérents entre-eux ; d’autre part l’IGGN n’a pas vraiment pris la peine de chercher d’autres témoins non-militaires.

Point 1 : Une situation de violences caractérisées ?

C’est l’argument principal des gendarmes : l’usage d’une trentaine de grenades offensives (qui contiennent du TNT, un explosif) serait justifié par la situation de danger dans lequel les gendarmes se trouvaient. Problème : les gendarmes n’arrivent pas à se mettre d’accord sur ce danger.

Un gendarme n’a « pas vu de cocktail Molotov », un autre est « certain » d’en avoir vu, un troisième en a vu un, mais il a éclaté « à une dizaine de mètres » devant eux. Les vidéos des gendarmes auraient pu permettre de trancher la question, mais, très étrangement, la caméra n’a pas filmé les 10 minutes qui correspondent au moment fatidique de la mort du jeune homme. Avant et après ces 10 minutes de trou noir vidéo, on ne voit pas de cocktail Mototov.

Un autre point qui joue contre les gendarmes, c’est cette parole ambivalente du commandant de gendarmerie mobile. À 1 h 1, alors qu’il affirme que le « terrain [est] tenu, pas de gros soucis », il autorise le jet de grenades offensives. Enfin, rappelons que, du coté des gendarmes, il y a eu une seule blessure, celle d’un homme qui s’est fait mal au genou en trébuchant tout seul lors d’une sortie…

Point 2 : Les gendarmes ont-ils provoqué les affrontements ?

Devant cette impossibilité de documenter une prétendue situation de violences, les journalistes ne peuvent s’empêcher de se demander si l’envoi des grenades n’avait pas un autre objectif : faire des interpellations. Les témoignages concordent : les gendarmes ne sont pas restés dans le carré de 30 mètres de coté dont ils avaient la garde, mais ont procédé à plusieurs charges – dont une juste avant l’envoi de grenades et la mort de Rémi Fraisse.

Plusieurs éléments confortent cette hypothèse : les déclarations du préfet du Tarn qui avait demandé « une extrême fermeté », celles du directeur général de la gendarmerie qui auraient dit à ses hommes « On est attendu sur les interpellations », mais aussi le simple fait que les gendarmes étaient posté à un endroit où il n’y avait strictement rien à protéger.

Point 3 : Toutes les précautions ont-elles été prises avant l’envoi des grenades ?

Outre la situation de danger, les gendarmes doivent respecter certaines règles avant d’utiliser des grenades offensives. Elles doivent toujours être lancées après sommation, et jamais directement sur des personnes – leur explosion est dangereuse ; le tir doit être fait « en cloche ».

Le chef « J. » des gendarmes présents auraient donc du s’assurer qu’il n’y avait personne avant d’envoyer les grenades. Le projecteur des gendarmes était cassé ce soir-là. Il aurait donc du utiliser les jumelles de vision nocturne. Le chef affirme avoir fait cette vérification… mais les autres gendarmes présent n’en ont pas gardé de souvenir. Quand aux somations d’usage, elles ont bien été faites… mais sans mégaphone, en panne lui-aussi.

Point 4 : Qu’est devenue la parole des témoins non-militaires ?

Même le journal Le Monde en convient : les enquêteurs ne sont pas foulés pour rencontrer des témoins directs des événements de ce soir-là. Seuls les gendarmes ont pu donner leur version des faits, et des nombreux personnes pourtant prêtes à témoigner (Reporterre avait déjà fait une bonne partie du boulot en allant à leur rencontre), aucune n’a été entendue.

Ce refus d’écouter des témoins est d’autant plus incompréhensible que les gendarmes, sur plusieurs points, se contredisent entre-eux. Et comme la caméra a été arrêtée lors du moment de la mort de Rémi Fraisse, il y a encore de nombreuses zones d’ombre qui pourraient être éclaircies en croisant les sources et les témoignages.

Mais visiblement la vérité n’est pas prête d’éclater. Si les médias ne s’intéressent qu’aujourd’hui à ce rapport, celui-ci avait été déposé en mars. Et depuis… rien, strictement rien. Aucune nouvelle investigation n’a été demandée par Mme Anissa Oumohand, la juge chargée de l’instruction pour cette affaire.

Les journaux s’étonnent donc : cette enquête est la meilleure illustration qu’il reste encore beaucoup de points à éclaircir (même si sa conclusion dédouane – paradoxalement – les gendarmes). Si rien n’est fait, on se dirige tristement vers le non-lieu, qui « serait terrible » d’après les parents et la soeur de Rémi Fraisse.

À quelques jours des événements d’Air France, c’est l’occasion de noter, comme le fait cyniquement un commentateur du site du Monde, une chemise de DRH vaut beaucoup plus que la vie d’un écolo.

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Classé dans Ecologie et copinages