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Gender, Genre, GenreS : de quoi parle-t-on ?

"Girls Power", © Kristian Niemi (Kissen sur Flickr)

« Girls Power », © Kristian Niemi (Krissen sur Flickr)

La dite « Manif pour tous » a mis sur le devant de la scène médiatique un mot depuis longtemps utilisé dans le monde universitaire (principalement en sciences sociales, mais pas que). Mais elle l’a mis sous une forme bien particulière : la fameuse et fumeuse « théorie du djendeur ». Je ne reviendrai pas sur tous les présupposés erronés que porte cette expression ; d’autres l’ont fait bien mieux que moi (ici ou ). Mais il me semble que cette utilisation du mot « genre » vient compliquer encore une situation universitaire qui était déjà passablement difficile à saisir. En effet, en fonction des courants théoriques en sociologie, le mot « genre » ne renvoie pas du tout à la même définition. Tentative d’éclaircissement.

Le genre : origins

Longtemps, le terme de « genre » est resté cantonné au domaine de la grammaire. Le sexologue John Money, qui travaillait sur les opérations de changement de sexe, est le premier à l’utiliser dans un sens différent, en 1955, dans un article scientifique. Il parle de « rôle de genre », qu’il définit ainsi : « le terme de rôle de genre est utilisé pour désigner tout ce que dit ou fait un individu pour se dévoiler […] comme ayant, respectivement, le statut de garçon ou d’homme ou bien de fille ou de femme. Il inclut, sans y être limité, la sexualité au sens de l’érotisme ». Le « rôle de genre » est donc ce que l’on dit ou fait qui va donner aux gens une base pour déterminer si on est un homme ou une femme. À sa suite, Robert Stoller et Ralph Greenson, deux psychanalystes, introduiront le concept d’« identité de genre », soit la « conscience d’être un homme ou un mâle par distinction d’être une femme ou une femelle ».

Le genre comme « sexe social »

Il faut attendre 1972 pour que le terme « genre » entre dans la littérature des sciences sociales, sous la plume de la sociologue Ann Oakley. Ce faisant, elle s’écarte de la définition de Money, Stoller et Greenson. S’appuyant sur les travaux de Claude Levy-Strauss, elle tient à la distinction nature / culture. Elle parle donc du genre comme d’un « sexe social », une donnée culturelle qui vient s’appuyer sur une base naturelle, le sexe. Cette conception insiste sur le fait qu’il y a une différence entre être mâle et être masculin (ou être femelle et être féminin) ; et cette différence, cet apport de la culture, c’est le genre. La célèbre phrase de Simone de Beauvoir résume très bien cela : « on ne nait pas femme, on le devient. » (Remplacez « femme » par « homme », ça marche aussi.)

Ce qui explique que les valeurs et comportements placés derrière la masculinité et la féminité varient selon les pays, les époques, ou même, plus localement, selon les classes sociales auxquelles appartiennent les individus. On peut retenir par exemple l’exemple fort donné par l’anthropologue Margareth Mead : chez les Chambuli, une tribu de Nouvelle-Guinée, les femmes prennent en charge l’ensemble de la vie matérielle quand les hommes sont essentiellement préoccupés de danse et de coquetterie. Pour eux, être un homme, c’est savoir danser. On est très loin des normes occidentales.

Mais cette conception du genre est essentiellement nord-américaine. Même époque, en France, on parle plus volontiers de « rapports sociaux de sexe ». Et c’est d’ailleurs de la France (notamment) que l’acception du genre comme simple « sexe social » va trouver certains de ses plus ardents détracteurs.

La sociologue Christine Delphy affirmera que penser le sexe comme une donnée biologique est une impasse. En effet, la dichotomie genre / sexe ne tient que si l’on pense comparer du social à du naturel. Or, Delphy affirme que penser le sexe biologique en mode mâle / femelle relève aussi de la construction sociale. (Et de fait, les études en médecine viennent bousculer ce partage de l’humanité en seulement deux groupes de sexe. Pour ceux que ça intéresse, je vous invite à lire le dossier « Au delà de la dualité des sexes » que j’ai consacré à cette question : partie 1, partie 2 et partie 3.)

Le genre comme rapport social (de pouvoir)

Dès lors, une autre conception du genre est théorisée. On ne définit plus le genre comme un attribut personnel, mais comme un processus social de bicatégorisation et de hiérarchisation. Qu’est-ce que ça veut dire ? Eh bien que, d’une part, le genre n’est pas quelque chose qui vient se superposer au sexe – qui était préexistant dans cette première approche –, mais que le genre précède le sexe. C’est-à-dire qu’on adapte notre vision de la sexuation humaine en fonction de cette représentation en deux catégories (hommes et femmes), au mépris de la complexité biologique. C’est la bicatégorisation (ou différenciation).

Ça veut aussi dire que tout va être mis en œuvre dans l’espace social pour rappeler sans cesse, et ainsi perpétuellement ré-instituer, cette bicatégorisation. Par exemple les toilettes publiques, toujours non-mixtes, qui ne répondent pourtant à aucun besoin physique ou biologique. Ou la non-mixité également dans les sports, y compris quand un partage en catégories de poids rend inutile toute autre classification. Cette non-mixité, on la retrouve partout, et notamment dans la plupart des catégories professionnelles (en 2011, sur 87 familles professionnelles, seules 19 étaient mixtes. Ça n’a quasiment pas changé) et dans le partage des tâches ménagères (papa bricole et tond la pelouse, maman fait le ménage et s’occupe des enfants).

On institue partout et tout le temps la différences des sexes. Tant et si bien que non seulement on ne va plus la questionner, mais qu’on va en plus la légitimer, voire la valoriser (par exemple, avec l’idée de complémentarité).

L’autre point, c’est la hiérarchisation. C’est-à-dire qu’on va toujours considérer le masculin comme supérieur au féminin – d’où l’expression « domination masculine ». La langue française institue très bien cette inégalité : pour un groupe d’un seul homme et mille femmes, on doit quand même dire « ils » (ça n’a pas toujours été le cas). Mais la hiérarchisation, c’est aussi des exemples matériels. Par exemple dans le domaine professionnel. Les femmes sont moins bien payés, même à travail et diplôme égal, et sont majoritaires dans les emplois les plus précaires. Plus on monte dans la hiérarchie, moins on trouve de femmes (c’est vrai dans n’importe quel type d’entreprise).

Le genre comme logique sociale d’assujettissement des individus

Il existe une troisième conception du genre, qui a été développée par les mouvements queers. Ici on utilisera plus volontiers « gender » que « genre » pour ne pas confondre avec les deux conceptions précédentes, mais aussi pour rappeler le très fort ancrage nord-américain de cet usage du terme.

Dans la théorie queer, le genre désigne la logique sociale qui assujettit les individus en raison de leur sexe perçu, mais aussi de leurs pratiques sexuelles et de leur mise en scène du sexe. C’est donc quelque chose de plus global qu’un simple « sexe social » : c’est tout un ensemble de pratiques et de caractéristiques qui vont enfermer l’individu dans une identité socio-sexuelle, à laquelle il sera prié d’adhérer – et de reproduire de façon cohérence au quotidien par ce que Judith Butler appelle des « performances ». Il peut alors être question des genders pour désigner le genre. Mais cette fois le pluriel ne vient pas désigner une alternative duale (masculin ou féminin), mais plutôt une liste indéfinie de possibilités de jouer / performer le genre.

Conclusion

En quelque sorte, la première de ces conceptions (le genre comme « sexe social ») a été l’étape numéro 1 d’un travail de déconstruction des normes de sexe. Il fallait bien contester l’idée selon laquelle les rôles assignés aux hommes et aux femmes sont « naturels ». Mais elle a très vite trouvée ses limites : si le genre ne fait que se superposer au sexe, qui serait lui une vérité biologique, on continue de dire qu’il existe une différence ontologique entre les hommes et les femmes, différence sur laquelle on peut baser tout un système social inégalitaire.

D’où la deuxième conception (le genre comme rapport de pouvoir) qui va permettre d’insister sur la dimension structurelle des inégalités entre les hommes et les femmes, et ainsi permettre le développement de pensées féministes. Il ne faut pas oublier que le paradigme de genre a en général été mis en avant par des chercheurs militant-e-s pour une société plus égalitaire (même si Money, le premier a avoir utilisé le mot, n’était pas du tout progressiste à ce niveau). Car le genre, en pensant l’organisation de la société d’un point de vue inédit, permet de donner de nouveaux concepts et moyens d’actions aux luttes pour l’émancipation des femmes et des minorités sexuelles.

C’est aujourd’hui cette deuxième conception qui est assez largement utilisée en sciences sociales en France. On parle du genre – au singulier – pour désigner le processus qui conduit à une société basée sur la division entre deux groupes sociaux en tension – le groupe des hommes et le groupe des femmes – à la fois séparés et hiérarchisés. Pourtant, vous aurez souvent, sur les questionnaires et les sondages, à cocher une case « genre : masculin ou féminin ? ». On pourrait dire que c’est une mauvaise utilisation du mot genre, puisqu’en fait on est là en train de parler de sexe. Mais cette utilisation n’est pas sans rappeler la première conception du mot qui laisse à penser que le genre est un attribut personnel.

Enfin, chez les queers, le genre devient quelque chose de plus complexe encore, qui englobe de nouvelles dimensions, puisque ces mouvements universitaires et militants nord-américains cherchent à penser des dimensions que la sociologie française a un peu laissé de coté. La sexualité, par exemple.

Je vous ai présenté là les trois grandes manières de conceptualiser le genre. Dans la réalité, aucun auteur ne l’utilise exactement de la même façon ; il y a donc plus de variations que cela ; mais on peut dire que ces variations relèvent davantage du détail théorique pour les spécialistes. Vous l’aurez donc compris : ce n’est pas simple. Il est parfois difficile de s’y retrouver, même pour les sociologues. Alors, quand on fait preuve d’une mauvaise foi et d’un désintérêt manifeste – comme les gens de la Manif Pour Tous –, on en arrive à affirmer que malgré ces trois grandes conceptions, assez contradictoires entre elles, il existe une « théorie du djendeur » qui veut pervertir les enfants. N’importe quoi.

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Fifty Shades of Grey (et les autres) : les romances érotiques au secours de la domination

Untitled, © mardruck (Flickr)

Untitled, © mardruck (Flickr)

Le roman Fifty Shades of Grey, en plus d’avoir été un best-seller dans de nombreux pays, a initié une véritable mode des récits érotiques teintés de BDSM. Citons, sans chercher à être exhaustif, Dévoile-moi de Sylvia Day, Beautiful Bastard de Christina Lauren, Dublin Street de Samantha Young, À lui… Corps et âme de Olivia Dean, Laisse-moi te posséder de Beth Kery… Autant d’ouvrages que vous trouverez positionnés de façon bien visible sur les présentoirs de la Fnac.

Ces « romances érotiques »1 ont plusieurs points en commun :
– une héroïne femme, jeune et jolie…
– qui rencontre un personnage homme, souvent plus vieux, toujours plus riche et occupant une position sociale supérieure à la sienne…
– et qui va l’initier à une relation dominant/dominée.

Ainsi, dans Fifty Shades of Grey, l’étudiante en littérature Annie rencontre le « richissime » (c’est le résumé éditeur qui le dit) chef d’entreprise Christian. Dans Dévoile-moi, la stagiaire Éva croise le businessman plein aux as Gideon. Dans Beautiful Bastard, Chloé l’employée couche avec son patron tyrannique Bennet. Dans la suite Beautiful Stranger, la jeune Sara tombe dans les bras du célèbre Max. Dans Dublin Street, Jocelyn rencontre le très riche Braden. Dans À lui… Corps et âme, Emma l’étudiante finit dans le lit de son propriétaire d’immeuble (qui est multimillionnaire). Dans Laisse-moi te posséder Francesca, étudiante elle aussi, tombe amoureuse de Ian, dirigeant de société « puissant et insaisissable ». Bref, vous avez compris le topo.

L’allusion au BDSM n’est pas toujours aussi explicite que dans Fifty Shades of Grey où on peut lire en intégralité le « contrat » que le mâle Christian propose à sa douce et naïve dulcinée, mais on la devine en toile de fond permanente. L’aspect contractuel est en effet un point assez central dans l’univers du BDSM. Par contrat, il faut entendre l’accord par lequel deux individus libres instaurent les termes d’une relation fondée sur les jeux de domination. Il s’agit pour les partenaires de déterminer, ensemble, ce qui est prêt à être accompli, subi, expérimenté et ce qui ne l’est pas. Dans Fifty Shades of Grey le contrat est écrit, long et laborieux. Dans la réalité des amours quotidiennes, c’est plus souvent une sorte de liste avec des cases à cocher2 pour renseigner l’autre sur ses envies personnelles, ses désirs, ses fantasmes mais aussi ses craintes et ses dégoûts. Cela peut aussi être une simple discussion.

Car, enfin, qu’est-ce que le BDSM ? Ces initiales porteuses de bien des fantasmes signifient Bondage, Domination, Sado-Masochisme. Une certaine opinion commune – naïve voire idiote – fait du BDSM (d’ailleurs souvent appelé SM tout court) un ensemble de pratiques violentes, voire dangereuses, où l’on glorifie la douleur et où le/la dominant-e a le droit de faire un peu tout ce qu’il veut au/à la dominé-e.

Cette vision est à coté de la plaque. S’il est vrai que le BDSM regroupe un ensemble assez incroyable de pratiques, qui elles-même se sous-divisent en une multitude de tendances, il y a entre toutes ces nuances un point commun important, une essence du BDSM que ces livres à succès n’ont pas saisi. Ce qui est central dans toutes les variantes du BDSM c’est que le/la dominé-e est la véritable figure-phare du jeu de domination qui s’instaure : le rôle du/de la dominant-e n’étant que d’aider le/la dominé-e à explorer son corps et sa sexualité.

D’où l’intérêt de définir a priori les envies, craintes et désirs : il ne s’agit pas de forcer son partenaire à faire quoi que ce soit. Même si le sigle BDSM comprend le mot « domination », la domination est ici librement consentie et le/la dominé-e tout à fait libre de partir à tout moment – ce n’est qu’un simulacre de domination. L’usage systématique d’un safe word, mot-clé respecté qui permet au/à la dominé-e d’arrêter le déroulement du jeu en cours de route s’il le souhaite, en est la meilleure preuve.

Or, dans Fifty Shades of Grey, Christian ne respecte pas le contrat que son amie et lui avaient signé. Il outrepasse ses droits, va beaucoup plus loin que ce qui était initialement prévu (même si le roman reste en mode soft guimauve). C’est grave. D’une part parce que ça contribue à véhiculer des clichés tout à fait faux sur le BDSM, mais surtout parce que c’est jouer dangereusement avec les limites du viol et de son apologie. Le Christian du roman se moque totalement du consentement d’Annie. Celle-ci, sans doute pour conforter l’idée selon laquelle « au fond, elles aiment bien ça », ne jouit que davantage quand Christian lui prouve son irrespect. Qu’on soit donc clair : Fifty Shades of Grey N’EST PAS du BDSM. Il s’en éloigne même tout à fait dans l’esprit. Il ne suffit pas d’érotiser des rapports de domination pour faire du BDSM.

Marie-Hélène Bourcier, sociologue à Lille, affirme que « le BDSM [est] si pratique pour dénaturaliser, pervertir, resignifier ou bien tout simplement réagir à des dynamiques de pouvoir opprimantes »3. On n’est pas obligé de lire un coté aussi subversif à ce qui n’est plus prosaïquement, pour une grande partie des gens le pratiquant, qu’un ensemble de pratiques sexuelles permettant de pimenter leur vie sensuelle. Quoi qu’il en soit, il reste que la réalité du BDSM tel qu’il est pratiqué est à mille lieux de la représentation développée dans les romans à succès cités plus haut.

Il semble en fait que l’auteure de Fifty Shades of Grey ignore la nature véritable, ou en tout cas le fondement éthique, des pratiques et relations BDSM. La question est donc : si ce livre (et les autres) ne parle pas véritablement de BDSM, alors de quoi parlent-ils ?

Revenons au listing des livres et de leur résumé effectué en début d’article. Vous conviendrez que l’histoire et les personnages développés dans cet ensemble de romans sont extrêmement stéréotypés ; c’est toujours la même chose d’un livre à l’autre.

Lisons ces bouquins avec les lunettes de la socio. Le scénario est quasiment identique à chaque fois : une jeune femme rencontre un homme plus riche et plus vieux qu’elle – c’est-à-dire un individu qui socialement est en haut de la pyramide, dans une position de dominant : masculin, blanc, classe sociale supérieure voire très supérieure, âge valorisé, etc. De cette rencontre va découler logiquement un rapport de domination : à cause de leur sexe et de leur position sociale, les deux personnages n’ont absolument pas le mêmes cartes en main.

Il semble que l’objet de ces romances érotiques soit de mettre en spectacle ce rapport de domination, de le rendre visible en prenant appui sur l’excuse du BDSM. Mais cela ne se fait absolument pas dans une perspective critique. Il ne s’agit pas ici de dénoncer le chantage (sexuel) d’un patron sur son employée, ou d’un homme riche sur une jolie étudiante. Au contraire : en recouvrant d’un vernis sexy les rapports de pouvoir, les auteures les neutralisent. Voire pire : elles les rendent désirables. L’érotisation de relations inégalitaires permet de rendre attirantes les micro-violences, les brimades et les humiliations du quotidien entre les hommes et les femmes, entre les dirigeants et les dirigés.

Si ces romances érotiques se vendent si bien c’est peut-être justement parce qu’elles caressent dans le sens du poil une société encore profondément inégalitaire du point de vue des rapports sociaux de sexe et de classe. En donnant une mise en spectacle littéraire et érotique de ces rapports de domination, elles permettent au lecteur ou à la lectrice de base de s’autoriser l’illusion de transgresser les règles des amours classiques sans jamais en avoir subverti le fonctionnement pourtant. On sait que le couple hétérosexuel est un « lieu » où la domination masculine se donne particulièrement à voir4 ; ces romans n’en sont que le prolongement commercial. La caution « BDSM » permet de se draper d’un air subversif, d’un parfum d’interdit : elle ne fait que masquer la profonde adéquation du contenu de ces romances avec l’air du temps, machiste et inégalitaire.


1. Comme Wikipedia les appelle.

2. Vous en trouverez de nombreux exemples sur le Web en tapant « check list bdsm » sur un moteur de recherche.

3. Bourcier M.-H., Queer Zones 3. Identités, cultures, politiques, Paris, Éditions Amsterdam, 2011

4. À ce sujet lire notamment l’article de LG Tin de 2008 « L’amour, l’opium des femmes (hétérosexuelles) » sur son blog.

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La « normalité » sexuelle à l’épreuve de l’histoire et de la science (Au-delà de la dualité des sexes 3)

(Épisodes précédents : 1. Intersexes, bisounours et charcutiers ; 2. Fixer la frontière)

Partie 3 : La « normalité » sexuelle à l’épreuve de l’histoire et de la science

Prenez 500 hommes considérés comme « normaux » qui se rendent à l’hôpital pour un examen bénin. On profite de leur venue pour réaliser une expérience : à ces hommes persuadés depuis toujours d’être de vrais mâles puisqu’ils ont été déclarés comme tel à la naissance et que jamais dans leur vie un événement ne soit venu perturber cette affirmation première, à ces hommes donc les médecins font passer la batterie de tests qu’on ne réserve habituellement qu’aux enfants nés clairement intersexes. Ces tests, on l’a vu dans l’épisode précédent, touchent quatre domaines : organes génitaux extérieurs, gonades, hormones et chromosomes.

Ça se passe en Allemagne en 1994 (consulter l’étude ici, en anglais) et le résultat est perturbant : 225 d’entre-eux, soit 45% de ces hommes, ne peuvent plus être considérés comme « normaux » selon les critères appliqués aux intersexes. Soit que leur rapport hormones/gonades est ambigu, soit qu’il témoignent d’une hypospadias par exemple.

Tiens, parlons de cette « hypospadias » : c’est un bon moyen de montrer l’absurde des protocoles médicaux. La théorie veut qu’une hypospadias soit une malformation du canal de l’urètre qui fait déboucher celui-ci, non pas au bout précis de la verge comme le veut la « normalité », mais plus ou moins sur la face intérieure du pénis. Pour les médecins, une hypospadias, c’est peu courant mais grave. Ça doit s’opérer. Je ne nie pas que dans certains cas c’est très problématique (problèmes pour uriner, etc.), mais on voit bien avec cette étude que l’idée de « normalité » ou de « nature » avancée par les médecins est à mille lieux de la réalité ! Dorlin le dit mieux que moi :

Les critères socialement définis par les protocoles de réassignement de sexe… sont à ce point drastiques et caricaturaux que, appliqués à l’ensemble de la population, ils jettent dans l’anormalité, non pas naturelle, mais bien sociale, près de la moitié de la population.

Faisons un petit détour par l’histoire des représentations des sexes. La Fabrique du sexe de Thomas Laqueur est ici un bouquin indispensable. L’historien étatsunien nous rappelle qu’avant le 18e siècle en Occident, le modèle de représentation prédominant est celui du sexe unique. On a une vision de l’humanité comme tenant dans un seul sexe, mais avec des différences de gradation : en gros les femmes sont des hommes, mais en moins parfait. Les médecins de la Renaissance insistait donc sur la correspondance entre sexe féminin et masculin, les deux sont pareils mais soit à l’intérieur soit à l’extérieur du corps.

C’est au 18e que ce modèle s’effrite devant les avancées de la rationnalisation médicale. Pour les intersexes, ce changement de paradigme modifie leur condition. Avant on les appelait « hermaphrodites » et on ne les considérait pas comme anormaux. Ils étaient simplement des « en retard ». Dans une optique qui fait du Mâle la même chose que le Femelle mais en plus développé, les hermaphrodites sont simplement des individus qui réalisent de leur vivant le développement de leurs organes sexuels. Certes ce développement aurait du se faire avant la naissance et non pas après, mais l’existence des hermaphrodites ne remet pas en cause le modèle du sexe unique ; au contraire, il tend plutôt à prouver qu’il n’y a pas de différences majeures entre Mâle et Femelle. À partir du 18e, tout change puisque les hermaphrodites/intersexes deviennent des sortes d’erreurs de la nature, des hérésies par rapport au modèle de la dualité des sexes, qu’il s’agit de faire rentrer dans le rang par des techniques chirurgicales appropriées.

Aujourd’hui le débat reste vif sur le modèle à adopter en ce qui concerne les sexes. D’un coté on peut choisir de ne voir qu’un seul sexe, avec des gradations sur un plan horizontal, en abandonnant cette fois l’idée de hiérarchie. De l’autre ont peut complexifier le schéma en essayant d’intégrer toutes les possibilités anatomiques, hormonales, chromosomiques. La biologiste Anne Fausto-Sterling, dans Corps en tous genres, propose par exemple un modèle à cinq sexes.

D’autres travaux, issus de disciplines diverses, viennent secouer le modèle des deux sexes clairement délimités. Commençons par les paléo-anthropologues avec Évelyne Peyre, Christian Picq et Alain Testart. Ces trois-là veulent contester l’idée d’une domination masculine héritée de la nuit des temps. Face au succès des docu-fictions L’Odyssée de l’espèce et Homo Sapiens, ils s’indignent. Pourquoi, dans ces films, voit-on que ce sont des hommes qui sont passés de 4 à 2 pattes, qui ont inventé le feu, qui ont découvert les outils ? Où sont les femmes, pourquoi restent-elles à la fois secondaires et passives ? Au niveau des connaissances scientifiques il n’y a rien, mais alors strictement rien, qui nous laisse penser que la division sexuelle des tâches existait déjà à l’époque préhistorique. Les hommes à la chasse, les femmes à la caverne préparant la tambouille ? Un mythe idéologique. En vrai, on n’en sait rien. En vrai, on n’arrive même pas à savoir si les squelettes que l’on trouve sont ceux d’hommes ou de femmes.

Déterminer le sexe d’un squelette – même contemporain – est un exercice très difficile ; pour identifier le sexe d’un squelette il faut de nombreux critères, rarement réunis dans les restes de nos ancêtres.

Laurence Waki récapitule pour la revue 7évident :

Les traits sexués (des os) présentent une forte variabilité selon les individus au sein d’une même population. Et en plus, le squelette change au cours de notre vie, nous nous masculinisons avec le temps. Même l’histoire de la largeur des hanches pour le squelette féminin est un mensonge : « la largeur des hanches est principalement déterminée par des facteurs culturels et non par des facteurs génétiques ».

Ah bon ? Oui, c’est ce qu’on appelle la plasticité des corps. Ils ne sont pas donnés une fois pour toutes, mais bougent, évoluent, s’adaptent, mutent au cours d’une vie, mais plus encore au cours de l’Histoire. C’est la thèse de Priscille Touraille : alimentation différenciée en fonction des sexes et division sexuelle du travail ont sculpté les corps, de génération en génération, jusqu’à produire aujourd’hui des corps masculins et féminins distincts et facilement reconnaissables. Elle rappelle que les différences de moyenne de taille ou de musculature entre hommes et femmes n’ont pas toujours existé, ou pas de façon si nette, si l’on en croit les études statistiques de taille/poids effectuées dans le passé. Son livre Hommes grands, femmes petites : une évolution couteuse, a le mérite de questionner le rapport nature/culture. Elle montre bien que des données que l’on pense spontanément comme naturelles – la taille des corps, par exemple – ne le sont sans doute pas tant que ça, que poser une frontière nature/culture est peu pertinent, que les interactions entre les deux pôles sont permanentes et que « les comportements genrés contribuent à créer des corps sexuellement différents, souvent à l’encontre des tendances naturelles ».

Impossible de parler de plasticité des corps sans évoquer Catherine Vidal. Cette neurobiologiste s’est posée une question simple : le cerveau a-t-il un sexe ? Après avoir effectué et analysé un grand nombre d’IRM, elle propose un principe fort : non seulement il n’y a pas de différence entre cerveau masculin et féminin, mais en plus il n’y a pas de cerveau « naturel » pur. À la naissance, seules 10% des connexions synaptiques dans le cerveau du bébé sont effectuées. Le reste va se construire peu à peu, et si on ignore jusqu’à quel point l’éducation reçue par l’enfant est déterminante dans cette organisation cérébrale, on sait qu’elle joue un rôle important, et qu’elle conditionne les schémas de pensées. En fait, l’organisation et le fonctionnement du cerveau dépendent de l’organisation et du fonctionnement de la société.

Et cette « plasticité cérébrale » est permanente. Nicolas Delesalle, journaliste à Télérama :

Le cerveau est en perpétuelle réorganisation… Des synapses, ces « boutons » de connexion entre les neurones, se créent, d’autres disparaissent. En fonction des apprentissages et des interactions avec le monde environnant, des parties du réseau sont abandonnées au profit de nouvelles. Cette plasticité synaptique que l’on croyait réservée aux jeunes cerveaux opère dans le cerveau adulte jusqu’à la mort. On a donc en permanence la capacité de réorganiser son réseau pour tracer un chemin privilégié de circulation de l’information. Cela n’a l’air de rien. C’est énorme, notamment parce-que cela invalide les thèses du déterminisme génétique, sexuel, cérébral (femme volubile, homme scientifique). Un trader décide de devenir menuisier ? Les connexions liées à la manipulation des chiffres seront peu à peu abandonnées, tandis que celles liées à la précision manuelle s’enrichiront de nouvelles connexions synaptiques.

En conclusion, posons plusieurs constats.
1) La sexuation humaine est un vaste bazar, assez rétif à tout système de classification. Plusieurs modèles ont pourtant existé en Occident dans l’Histoire, celui de la dualité des sexes n’étant que le plus récent.
2) Les scientifiques connaissent depuis longtemps tous les arguments contre la dualité des sexes. On peut même dire que plus la science se rend compte de la non-validité de la dualité des sexes, et plus la médecine dispose d’outils pour faire correspondre dans les corps cette dualité qui n’est d’abord qu’un point de vue idéologique sur le réel.
3) Il existe un fossé énorme entre connaissances scientifiques et pensée commune sur ces sujets, alors même que le modèle de la dualité des sexes est remis en question depuis de nombreuses décennies. On peut se demander : pourquoi ? À qui profite le crime ? Quand une étude vient conforter les clichés de genre, les médias s’empressent d’en faire un billet, sans vérifier la validité scientifique de ladite étude. Mais, de tels travaux pourtant révolutionnaires pour les consciences, les représentations, les médias ne parlent pas, ou peu, et toujours de façon assez caricaturale. Il y a une résistance forte à la diffusion de ce type de savoirs, pourtant très « objectif », très « scientifique » puisque issu des sciences dites « dures ». Parce qu’ils menacent de faire vaciller le système de domination qui fait primer le masculin sur le féminin ? Le débat est ouvert !

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Fixer la frontière (Au delà de la dualité des sexes 2)

(Suite de cet article.) Qu’est-ce qu’un sexe normal ? Comment différencier à coup sûr pathologie intersexuée et « vrai » sexe ? Quel est le point de séparation exact entre le Mâle et le Femelle pour les humains ?

Partie 2 : Fixer la frontière

Quand un bébé nait intersexe et qu’une opération de réassignation de sexe est envisagée, une commission de spécialistes se réunit qui va décider de quelle façon bricoler le sexe zarbi de l’enfant. Le but : en faire un sexe crédible et conforme. Ces « spécialistes » – chirurgiens, urologues, endocrinologues, psychologues et travailleurs sociaux – se basent sur 4 critères : l’apparence extérieure des organes génitaux, les gonades (ovaires ou testicules), les hormones, les chromosomes. En fonction de si l’enfant penche plutôt du coté garçon ou plutôt du coté fille, on l’opère. Mais la possibilité technique joue aussi un grand rôle : alors qu’il est possible de faire un vagin à partir de n’importe quel corps, un pénis est techniquement plus difficile à réaliser.

Genderfuckers, même tout nus

J’ai beau l’avoir vu mille fois, je trouve cette photo SUBLIME

Ça vous étonne peut-être qu’il faille multiplier les critères pour déterminer de quel sexe l’enfant est le plus proche… C’est que médecins et biologistes ont du mal à se mettre d’accord sur le marqueur qui signifierait le « vrai » sexe. Il faut dire que les choses ne sont pas simples…

À première vue il suffit de regarder l’apparence des organes génitaux. Mais, on l’a vu avec les intersexes, parfois cela ne suffit pas. Alors on se penche du coté des gonades. Mais on tombe sur le même problème : il n’y a pas toujours testicules OU ovaires mais parfois majoritairement de l’un et un peu de l’autre, ou alors les deux mais un seul est en état de marche, ou alors on a quelque chose entre les deux… Bref, les gonades ne forment pas plus un bon critère que le sexe génital. On se penche alors sur les hormones. Là, c’est encore pire. Non seulement il n’y a pas d’hormones typiquement mâle ou femelle (la testostérone par exemple est produite par tous les corps, même si les hommes en moyenne en produisent plus que les femmes), mais en plus c’est quasi mission impossible de fixer un seuil qui tranche coté mâle/coté femelle. La philosophe Beatriz Preciado s’est penché sur la question est parle de « chaos épistémologique » et de « vaste domaine de non-savoir » à propos des hormones :

Après avoir examiné plusieurs manuels d’endocrinologie clinique, nous pouvons affirmer que la quantité « normale » de testostérone produite par les biohommes et les biofemmes semble toute relative, ou du moins sujette à d’importantes variations d’interprétation. Par exemple, les valeurs moyennes de testostérone dans le sang des corps considérés comme politiquement mâles varient entre 437 et 707 nanogrammes par décilitre. Mais certains corps ne produisent que 125 nanogrammes par décilitre et leur assignation sexuelle est masculine. Selon un autre manuel d’endocrinologie clinique, la quantité « normale » de production de testostérone chez un biohomme adulte varie entre 260 et 1000 nanogrammes par décilitre de sang. Elle peut monter à 2000 nanogrammes pendant l’adolescence.

Il y a des différences de moyenne entre hommes et femmes qui n’empêchent pas une bonne partie des femmes de produire davantage de testostérone qu’une partie des hommes. Et c’est pareil pour les œstrogènes et les autres hormones sexuelles. Si vous ajoutez à cela que le niveau seul d’une hormone ne signifie pas grand chose puisque, à taux d’exposition égal, tous les corps n’ont pas les mêmes réactions face aux hormones… En fait, concrètement, on a encore du mal à comprendre les logiques d’actions des hormones… Preciado encore :

La testostérone augmente le désir de fumer, mais la consommation de cigarettes fait baisser la production de testostérone ; la testostérone augmente l’agressivité et la libido, alors que baiser et réagir avec agressivité augmentent les niveaux de testostérone. Le stress inhibe la production de testostérone… Finalement, nous sommes face à un vaste domaine de non-savoir.

On oublie donc les hormones pour trancher le débat homme/femme, ça ne marche pas. Il reste les chromosomes. À l’école on apprend que un homme = XY et une femme = XX. Dans la majorité des cas, c’est effectivement ce qu’il se passe. Pourtant, pourquoi fermer les yeux sur tous les cas non standards ? Surtout que ceux-ci sont nombreux. Citons cette fois Joëlle Wiels, généticienne :

À coté des formules « standard », qui sont évidemment les plus nombreuses, on trouve de très nombreuses autres formules… On ne peut qu’être frappé par le nombre non négligeable de personnes présentant des chromosomes sexuels « non-standards ». on peut par exemple estimer à 60 000 le nombre de Françaises ayant trois chromosomes X ou plus, et à 60 000 également les Français possédant deux X et un Y.

Voici les principales formules non-standards : XO, XXX, XXXX, XYY, XXY, XXYY, XXXY. En plus, il faut compter sur les formules standards qui n’aboutissent pas au résultat attendu. Ainsi on peut tout à fait avoir un XX et être mâle, ou XY et être femelle.

C’est compliqué n’est-ce pas ? Julien Picquart, journaliste, récapitule :

Ce débat autour du nombre de sexes ne pourrait avoir lieu s’il ne s’avérait extrêmement difficile de définir un sexe par rapport à l’autre (ou aux autres). A première vue, il devrait pourtant suffire de regarder les organes génitaux. C’est d’ailleurs ce que l’on fait encore aujourd’hui. Mais les variations du développement sexuel nous montrent que c’est parfois insuffisant. Il faut alors se baser sur d’autres critères. Au XIXe siècle, on se focalisait sur les gonades : testicules ou ovaires. C’est ainsi qu’on pouvait parler de « pseudo-hermaphrodite » masculin ou féminin. Avec la découverte des chromosomes, le milieu médical a trouvé ce raisonnement insuffisant. L’important, ce serait en réalité les chromosomes sexuels : XX ou XY. La technique est apparue ensuite tout aussi grossière que la précédente. Non, ce qui compte, ce sont les gènes ! Et puis les hormones ! […] Autrement dit, le milieu médical va toujours plus avant dans la recherche du « vrai sexe » […]. On finit quand même par se demander s’il ne court pas après un mirage. […] Car se passe-t-il en réalité ? On accumule les niveaux de sexe : sexe phénotypique (l’aspect extérieur), sexe chromosomique, sexe génétique, sexe hormonal, et la définition du sexe d’une personne en devient toujours plus complexe.

Un « mirage », voilà comment Picquart appelle la théorie de la dualité des sexes. Pour tester cette dernière, un groupe de médecins allemands a eu l’idée d’appliquer les tests que l’on ne réserve habituellement qu’aux enfants intersexes à des hommes « normaux ». Le résultat est surprenant…

Suite au prochain épisode.

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Intersexes, bisounours et charcutiers (Au delà de la dualité des sexes 1)

Tout commence pour moi en janvier 2010. Au hasard d’un rayon de la bibliothèque de Montauban, je tombe sur un bouquin qui accroche mon regard. Ce n’est pas grâce à la beauté de sa couverture – très sobre – mais plutôt par le fait de son titre, réveillant en moi quelques obscurs souvenirs et désirs : Sexe, genre et sexualités. C’est signé Elsa Dorlin, qu’à l’époque je ne connaissais pas encore, et qui s’avère être une enthousiasmante philosophe féministe contemporaine. De quoi ça parle ? De plein de choses, sur lesquelles il faudrait un jour que je prenne le temps de gratter un élogieux billet. Mais entre autres choses il y a ça : une déconstruction de la notion de sexe. Figurez-vous que notre bon vieux modèle de la dualité des sexes – Mâle/Femelle – ne repose sur aucun véritable fondement biologique, que cela relève davantage d’une construction idéologique et politique. Petite révolution dans ma tête et ouverture des possibles fantastique pour mon imagination érotico-politique qui n’en demandait pas tant. Depuis, j’ai creusé les pistes ouvertes par ce livre et le temps est venu de vous proposer un petit récapitulatif de tout ce que j’ai appris.

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Partie 1 : Intersexes, bisounours et charcutiers

Le sens commun pose comme une évidence l’existence de deux et seulement deux sexes. D’un coté, les hommes ; de l’autre, les femmes. C’est l’évidence après tout, il suffit d’ouvrir les yeux dans la rue pour se rendre compte que l’humanité se partage en deux groupes. Tout se complique déjà lorsque l’on intègre une place, au milieu des deux catégories précédemment citées, pour les intersexes (les anciennement appelés hermaphrodites). Qui c’est ceux-là ? Et bien tous ceux qui, à la naissance, ont un sexe tellement zarbi qu’on ne peut les ranger dans une des case « homme » ou « femme ». Des sortes d’erreurs de la nature, donc ? me dites-vous. Et bien non. Je cite Dorlin :

Le problème n’est pas que le corps n’a pas de sexe ou n’est pas sexué – il l’est ; le problème n’est pas que le processus physio-anatomique de sexuation n’a pas fonctionné – il l’a fait ; le problème, pour les médecins, est qu’il a mal fonctionné : il n’a pas donné lieu à une identité sexuelle identifiable comme « mâle » ou « femelle ».

Ces enfants sont donc nés avec un sexe qui, la plupart du temps, est tout à fait fonctionnel : ils peuvent avoir des relations sexuelles, du plaisir, et sont tout à fait fertiles. Mais, on le comprend bien, ce sexe n’est pas conforme à l’idée que les médecins – et malheureusement les parents, affolés, qui mal renseignés peuvent provoquer des catastrophes – se font d’un sexe normal. Dans un grand nombre de cas, ces bébés tout juste nés passent donc par la case Bloc Chirurgical pour subir opération sur opération, dans le but de leur bricoler, à partir de leur engin naturel mais non-conforme aux standards, un pénis ou un vagin artificiel mais conforme aux standards. Au besoin, on drogue le gamin aux hormones pour que son corps s’adapte mieux encore à son sexe d’adoption.

Il y a deux drames dans cette affaire. Le premier, c’est le mépris total vis-à-vis de l’enfant. Dans le meilleur des mondes, on le laisserait grandir avec son sexe zarbi et ça ne lui poserait aucun souci (mais on me fait signe à l’oreillette que Bisounours n’est pas de ce monde, pas plus que mon utopie). Avoir un sexe non-conforme à ce qui est habituellement attendu, ça peut effectivement poser des problèmes, mais rien de dramatique non plus dans les premières années du gamin. Il s’agirait donc d’attendre, de laisser l’enfant grandir, se choisir une identité. Si on lui fabrique artificiellement et précocement un vagin et que, les années passant, il se découvre attiré par les camions, la couleur bleue et le football (bouuuh les clichés… je sais, je sais), on fait quoi ? Ben rien, il est trop tard. On lui aura imposé une identité sexuelle alors que rien ne pressait, qu’on avait le temps de laisser l’enfant choisir.

L’autre drame, c’est qu’entre chirurgiens et charcutiers la frontière est mince. L’objectif d’une opération de réassignation de sexe (parce que c’est comme ça que ça s’appelle), c’est de faire un sexe qui fait naturel, capable d’uriner et de pénétrer ou d’être pénétré. La sensibilité, la capacité à éprouver du plaisir, on s’en fout un peu. Et c’est pas parce que techniquement c’est trop compliqué, non, puisque il paraît que la chirurgie d’autres pays y parvient très bien. Mais bon…

Certes, me dites-vous, mais ces intersexes, ça ne représente quand même qu’une infime minorité. Et bien… non, encore une fois. Officiellement, 2 enfants sur 100 naissent intersexes. Ce n’est pas énorme mais c’est quand même loin d’être négligeable. Des statistiques contestataires, par exemple celles produites par le RIFE (le Réseau des intersexué-e-s francophones d’Europe qui, logiquement, militent pour qu’on arrête de les charcuter) estiment que 5 à 15% de la population humaine présente un certain degré d’intersexualité.

Qu’en est-il réellement ? Où placer la frontière entre intersexualité et normalité ? Rendez-vous au prochain épisode !

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Note de lecture : Le Mystère français

Un peu plus de trente ans après avoir publié L’Invention de la France, Todd et le Bras remettent ça : à l’aide d’une méthode cartographique affinée au niveau municipal, ils décortiquent à nouveau la France en long, en large et en travers afin d’en saisir les persistances et les mutations. L’objectif avoué est de comprendre les transformations de la société française entre 1980 et 2010 (en gros depuis la sortie de la période industrielle) en tenant compte des structures héritées du passé.

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La thèse du bouquin de 1981 (compte-rendu ici) était simple mais originale : contrairement à la plupart des pays d’Europe, la France n’a pas à son origine un peuple mais cent, et ils ont décidé de vivre ensemble. Ce mescladis de cultures et de formes familiales différentes explique d’abord les idées bien françaises d’individu universel, ou d’idéal républicain. (La France ne reconnaît pas d’Occitans ou de Bretons mais seulement… des Français, théoriquement tous égaux.) Le deuxième point de l’argumentation des démographes-anthropologues est de dire que ce découpage du territoire en différents espaces culturels, héritage donc d’une histoire mouvementée, est toujours pertinent. À grands renforts de cartes, les auteurs nous prouvent alors que quelque soit l’indicateur que l’on choisisse, il existe des réalités régionales bien distinctes : on ne se suicide, ni ne se marie, ni ne vit de la même façon à Brest qu’à Marseille, à Metz qu’à Limoges, à Rouen qu’à Dijon.

On peut résumer le plan du Mystère français en 3 grands axes : une présentation des fondements anthropologiques et religieux de la France, qui expliquent des logiques inégalitaires sur le territoire, et enfin une analyse des comportements électoraux.

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Le Bras et Todd – photo Rudy Waks pour L’Express

Fondements anthropologiques et religieux

La première partie de l’ouvrage est consacrée à une réactualisation du découpage du territoire. Todd et Le Bras gardent la même thèse qu’en 1981 mais ils en affinent l’analyse. Pour résumer, ils utilisent deux indicateurs anthropologiques et un religieux pour partager l’espace français en différents pôles, avec à chaque fois des zones intermédiaires.

  • les structures familiales. Opposition d’une France des familles souches (Occitanie + Alsace-Lorraine) à une France des familles nucléaires (Bassin Parisien large + Ouest Intérieur + bordure méditerranéenne)

  • les modes d’habitats. Opposition de populations dispersées en hameaux (Occitanie + Bretagne) à des populations regroupées en gros villages (Nord-Est)

  • les pratiques religieuses. Opposition d’îlots où la pratique religieuse est encore présente, où il y a persistance du fait religieux (Massif Central, Pays Basque, Bretagne, Alsace) à un axe très tôt émancipé du catholicisme (zone centrale autour du bassin Parisien qui pointe jusqu’à Bordeaux)

Bien que ne se recoupant pas totalement, il y a un lien assez fort entre ces trois variables. Ainsi les régions où l’habitat est dispersé ont tendance à abriter des familles complexes et un catholicisme tardif et les régions d’habitats groupés abritent davantage des familles simples et laïques. Ce sont des tendances et il y a bien évidemment des exceptions, mais Todd et Le Bras nous prouvent que les divergences sont plutôt des questions de gradations.

Pour schématiser, on peut dire qu’il existe en quelques sortes deux France. Une première France centrale, laïque, de familles nucléaires, où domine l’idéal égalitaire (c’est cette France là qui a été le moteur de 1789). Et une France des périphéries, de familles complexes, qui historiquement a été déchristianisée beaucoup plus tard, où domine l’idéal d’autorité.

Cartes et données statistiques à l’appui, les auteurs nous prouvent que ces structures antiques ont toujours des effets très concrets dans le présent. Le catholicisme, par exemple, on pourrait le croire mort parce que la pratique religieuse ne va pas fort depuis de nombreuses années. Et pourtant les zones anciennement les plus religieuses se comportent très différemment des zones autrefois les plus laïques, elles résistent mieux à la crise alors qu’elles connaissent les mêmes difficultés, etc. Todd et Le Bras parlent donc de « catholicisme zombie » — mort mais actif quand même.

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Todd – photo Rudy Waks pour L’Express

Nouvelles inégalités culturelles et économiques

N’en déplaise aux économistes qui parlent de « trente piteuses » pour caractériser les années suivant les Trente Glorieuses : pour les démographes, l’éducation est un meilleur indicateur pour mesurer l’état de santé d’une société que le taux de croissance capitaliste. Et à ce titre-là nous vivons des années pas si mal que ça.

En effet, le niveau général d’instruction a augmenté de façon assez spectaculaire. Cependant ce mouvement d’éducation ne s’est pas fait de façon homogène sur l’ensemble du territoire.

Phase 1. La poussée de l’alphabétisation trouve toute son intensité dans le Nord-Est, si bien que certains observateurs comparent un Midi arriéré à un Nord cultivé. Phase 2. Mais cette réalité ne dure qu’un temps puisque quelques décennies plus tard la carte des bacheliers montre une Occitanie qui a largement supplanté le Nord, où les jeunes vont davantage à l’usine qu’à l’école. Phase 3. Les diplômés du supérieur se concentrent dans les territoires du « catholicisme zombie ».

Mais, si le niveau général d’éducation a partout augmenté, on assiste à un découpage des territoires français entre zones plébiscités par les classes moyennes intellectuelles et les classes moyennes techniques.

Le Midi et la Bretagne sont quasi entièrement désindustrialisés, ainsi que les agglomérations en général. Ces zones sont également celles qui ont le plus bénéficiées de la poussée éducative. Ainsi on retrouve essentiellement dans le Nord-Est, et plus particulièrement encore dans ses zones rurales, loin des préfectures, les plus forts taux d’ouvriers. « Nous dépendons toujours pour notre niveau de vie de la Haute-Normandie, du Nord-Pas-de-Calais et de la Picardie », alors même que ces régions se vident et sont culturellement dominées. Drame économique en perspective.

D’autre part les inégalités économiques ont augmenté partout en France comme d’ailleurs en Europe. Mais, encore une fois, cela ne se fait pas de façon homogène.

Et là il y a paradoxe : les régions les plus attachées culturellement à l’idée d’égalité sont celles qui ont su résister le moins à la montée effective des inégalités. Ainsi le « centre » (compris comme un vaste croissant reliant Paris à Bordeaux) réalise ce paradoxe en étant la zone la plus attachée à l’égalité dans l’idéologie (c’est le foyer révolutionnaire de 1789) mais qui est, dans les faits, le moins égalitaire. De l’autre coté l’Occitanie et la Bretagne, anthropologiquement régions plutôt portées vers les héritages inégalitaires et le respect de l’autorité, sont dans les faits les endroits où les inégalités sont les plus faibles.

Ce paradoxe se retrouve en Europe, avec une Allemagne ou une Suède qui sont concrètement des pays assez égalitaires alors que leurs traditions culturelles ne font pas de l’égalité un principe fort (familles-souche, protestantisme…).

Carte tirée du livre

Carte tirée du livre

Votes et déterminants anthropologiques

À la dernière présidentielle, on voit une certaine partition Est/Ouest avec un vote PS très fort en Bretagne et Midi-Pyrénées et un vote UMP à l’Est. Ce découpage révèle une vieille lutte entre les régions d’habitat dispersé et celles d’habitat groupé.

C’est d’abord paradoxal, on l’a déjà dit, parce que les régions historiquement attachées à l’égalité ne sont plus celles qui votent à gauche. En même temps c’est compréhensible. Ces trente dernières années ont vu le paysage français de métamorphoser avec la concentration puis l’étalement urbain. Mais ce phénomène a eu des effets très divers selon les régions et leur mode d’habitat. Dans les régions d’habitats dispersés (en Occitanie ou en Bretagne par exemple), « la rencontre, jusqu’à-là difficile, a été facilité par la mutation du mode de vie ; l’automobile et les grandes surfaces y permettent une sociabilité nouvelle ». À l’inverse en zone d’habitat groupé (Alsace-Lorraine par exemple), la vie qui avait toujours été collective « a été vidée de son contenu » parce que les réseaux de sociabilité ont été broyés par la ville.

C’est sur ce vide que prospère le FN, et de ce point de vue il est assez logique de voir l’extrême-droite gagner de la place en Provence ou dans le Nord-Est, régions où l’habitat groupé y était le plus marqué. En même temps la géographie des votes FN bouge géographiquement, mais elle bouge selon un schéma bien connu. C’est à peu près le même que celui suivi par la poussée éducative du siècle dernier (notons au passage que c’est également le même que les axes de peuplement au néolithique, ceci expliquant sans doute cela), le FN suit les grands axes de diffusion, partant de Lorraine et de Provence pour prospérer le long de la Garonne et du Rhône. À terme on peut faire le pari que le FN va perdre ses bases et qu’il va se stabiliser dans les régions précocement déchristianisées, occupant alors les mêmes places que l’ex PCF. Mais on peut aussi faire le pari que le FN s’écroulera encore plus vite que le PCF, parce que son idéologie sera en contradiction avec les traditions culturelles de ses régions d’implantation. À ce titre, le vote FN apparaît bien comme un vote d’opposition puisqu’il s’implante dans les provinces les plus habituées à la contestation.

Pour conclure, les auteurs avancent trois points.

  • D’abord, il convient de dire que la France ne va pas si mal que ça. Certes il y a le déclin industriel et les effets néfastes de la libéralisation, mais il faut garder à l’esprit que notre pays a mieux résisté que ses voisins à la montée des inégalités, qu’il reste un pays où l’éducation et le système de protection sociale marchent bien, encore aujourd’hui. Enfin, il y a la montée du FN mais on a vu que sa capacité d’expansion est assez limité.

  • Ensuite, il s’agit de regretter l’incompétence des responsables politiques qui gouvernent un pays dont, finalement, ils ne connaissent rien. Face à la lecture simpliste des « experts » économiques et libéraux, il s’agit de présenter les déterminants anthropologiques et religieux qui jouent un rôle bien plus important dans la vie sociale et économique du pays.

  • Le dernier est en lien avec celui précédent : la prise en compte de ces déterminants est d’autant plus nécessaire que les analyses des auteurs montrent bien que, dans un contexte de crise, le vieux fond anthropologique a plus d’effet que jamais. Ainsi, dans un mouvement global de mondialisation, certains pays homogènes comme l’Allemagne s’en sortent plutôt bien ; mais d’autres, culturellement variés, comme l’Italie, l’Espagne et la France, voient le risque d’une sorte d’éclatement de leur unité (exemple de la Catalogne ou l’Italie du Nord qui essayent d’échapper au reste de leur pays). Et cet éclatement est renforcé par la méconnaissance des élites politiques qui, quand il parlent de « réforme », ne demandent finalement qu’à élaguer, qu’à exclure une partie de la population, parce que celle-ci est vu comme non-utile.

En somme, plutôt que de chercher chez nos voisins des modèles de comportements, il s’agit d’apprendre à connaitre notre propre diversité. Notre pays est hétérogène, et c’est plutôt une force, seulement il s’agit de comprendre les différences et les complémentarités entre les territoires français afin de pouvoir s’en servir comme levier.

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Culturez-vous, qu’ils disaient

Louvre the Grand © Storm Crypt (Flickr)

Louvre the Grand © Storm Crypt (Flickr)

C’est un fait bien connu des étudiants en sociologie et anthropologie, sans doute moins de tous les autres : la notion de « culture » au sens de « culture d’un peuple, d’un groupe » a eu énormément de mal à se faire une place en France.

La culture ? France vs Reste du monde

Il faut lire Élias. Dés le 17e siècle en Allemagne on trouve un ensemble de réflexions autour des concepts de civilisation et de culture. Celle-ci peut-être définie comme le « génie d’un peuple », c’est-à-dire les traits caractéristiques d’une population qui permettent de la reconnaitre entre toutes. Même époque, en France, les philosophes des Lumières parlent eux-aussi de culture mais dans un sens tout à fait différent. Rappelant le sens originel du mot (la culture est d’abord la culture de la terre, des champs), ils parlent de culture de l’esprit, cet ensemble d’apprentissages, de travaux, qui permettent de s’élever par rapport à la condition animale.

Être homme, c’est être cultivé ; à l’époque maitriser le grec et le latin classiques par exemple. Pour la noblesse et la bourgeoisie, c’est un moyen de se distinguer de la plèbe. Mais on a là quelque chose de très différent de ce qu’il se passe en Allemagne. L’idée de culture n’est pas associée à un peuple en particulier, au contraire : la culture dans cette acception est culture de l’humanité. La culture au sens français est une prétention à l’universel.

Faisons un grand bond dans le temps et l’espace. États-Unis, début du 20e siècle. Les sociologues américains ont massivement recours à la notion de culture dans leurs études, notamment quand ils essayent de comprendre les interactions à l’intérieur d’une ville comme le font les chercheurs de l’École de Chicago. Il faut dire qu’aux États-Unis la question de l’interculturel se pose d’emblée : déjà parce qu’il y a au sein même de la société la présence de nombreuses communautés amérindiennes, qui s’insèrent mal dans le mode de vie occidental, ensuite parce que les États-Unis forment un pays qui se constitue par l’immigration. On a des centaines d’Irlandais, de Hollandais, d’Allemands, d’Anglais et bien d’autres nationalités encore qui se rejoignent et qui ensemble inventent un pays à partir de rien. Ce mélange d’individus aux origines diverses dans les villes questionne les sociologues.

Et en France ? Quasi rien. On n’utilise tout simplement pas la notion de culture. En vérité il faudra attendre l’apport des premiers africanistes pour qu’émerge enfin une première conception française de la culture. Quand on constate des différences entre deux groupes, on n’utilise pas la variable « culture » comme moyen d’explications. Ce n’est sans doute pas assez objectivable pour les durkheimiens, et on préfère parier sur les classes sociales, l’âge ou encore le genre.

L’universalisme francais s’incarne

Influence de Durkheim peut-être, mais ce dernier n’est-il pas lui-même un pur produit de ce que fait la France, c’est-à-dire avec prétention à l’universel et tutti quanti ?

Autre grand penseur français : Levi-Strauss. En tant qu’anthropologue il se retrouve bien obligé de questionner la notion de culture, mais qu’est-ce qu’il fait ? Il recherche les traits communs à toutes les sociétés humaines à travers le monde. Au parfait contraire des culturalistes américains donc qui, eux, tentaient plutôt de dresser un catalogue des diversités culturelles.

Cette prétention à l’universel typiquement française, on la retrouve parfaitement incarnée dans l’idéal républicain. L’idéal républicain français, c’est l’idée de l’individu universel. Je fais trop vite, hein, mais « Liberté, Égalité, Fraternité » et qui se reconnait là-dedans peut en théorie se sentir Français. C’est pour cela que la France, au contraire de l’Allemagne ou de l’Italie, ne base pas tout son droit à la nationalité sur le droit du sang.

Après cette interminable introduction, venant à la question de départ de cet article : pourquoi la France s’est-elle distinguée de ses voisins européens en inventant cette prétention à l’universalité ?

Structures de parentés en Europe

C’est là que j’en reviens à Todd et son enthousiasmant bouquin L’Invention de la France. Il y développe une méthode originale (exposée dans cette première partie sans suite), l’analyse des systèmes de parenté, qui permet de répondre simplement à cette question.

Il était possible de définir « l’esprit » du peuple allemand étant donné que celui-ci existait. On le retrouve au niveau de la famille traditionnelle allemande qui est de type famille-souche, avec des légères variantes d’Est en Ouest. Pareil pour l’Italie et sa famille communautaire ou l’Angleterre et sa famille nucléaire, aussi loin que les archives nous permettent de regarder dans le temps. Si la méthode de Todd est bonne (et il n’y a pas de raison qu’elle ne le soit pas) et qu’on peut identifier un peuple aux structures de ses familles, aux relations entre les époux, au nombre d’enfants, alors on peut estimer que l’Allemagne, l’Italie ou l’Angleterre sont des pays où l’on trouve à l’origine un seul peuple (« tribus anciennes et minuscules, démesurément gonflées par mille ans d’expansion démographique, pour atteindre aujourd’hui l’échelle de la nation »).

On trouve aussi des pays qui accueillent différentes structures familiales. Tout prés de nous il y a l’Espagne par exemple. Mais cette diversité anthropologique se retrouve au niveau de la diversité politique, et également au niveau de la reconnaissance sociale et publique des différentes cultures qui composent la nation espagnole (les Catalans, les Andalous, etc.).

La France, un pays d’exception

La France est alors une exception parce qu’elle accueille tout un tas de structures familiales, et donc de peuples à son origine, et pourtant il n’y a quasiment pas de reconnaissance publique de différentes cultures. Exemple avec l’occitan qui a le statut de langue officielle en Espagne, en Italie, mais pas en France où elle est pourtant parlée dans tout le tiers sud du pays ! (Enfin… Elle était parlée : faute de politique publique d’apprentissage pendant longtemps, le nombre de locuteurs de l’occitan fond comme neige au soleil. La situation s’est un peu améliorée depuis 1999 et la reconnaissance comme « langue régionale », mais ça reste assez catastrophique.)

En France « on fait comme si », en gros. Comme si on était tous les mêmes, qu’on partageait une même culture, répartie de façon homogène sur l’ensemble du territoire. Cet idéal républicain qui gomme toutes les différences culturelles ne se fait pas sans violences ni conséquences (les Sudistes ou les Bretons ou les Ch’tis, demandez à vos grands-parents comment c’était à l’école s’ils parlaient « le patois »).

Comme conséquence, on a donc cette disparition de toutes les cultures régionales, passées au double rouleau compresseur de l’idéal républicain et du libéralisme qui a tendance à tout homogénéiser pour mieux vendre. Mais on a aussi toutes les violences exercées contre les descendants d’immigrés !

Occitans et Algériens : même combat !

Tout le délire autour de la prétendue « double-culture » des fils-filles et petits-fils-petites-filles d’immigrés, c’est ça. Face à un États français qui a une vision monolithique de la culture, c’est-à-dire qui n’en reconnait qu’une seule de légitime – la sienne, soit blanc, bourgeois et masculin en gros – et qui prend pour une menace toute prétention à se réclamer français et autre chose. Par exemple : « Je veux être français sans oublier l’origine marocaine de ma famille ». Impossible ! te dit l’État. Si tu te réclames d’autre chose tu es forcément autre, donc pas tout à fait français, immigré, étranger, musulman, bref : terroriste quoi !

Revenons à Todd et ses explications. Pourquoi cet idéal républicain aux effets destructeurs a t-il vu le jour en France ? L’historien semble nous répondre : parce que pas le choix. La France était – et reste, en partie – un tel fatras de peuples hétéroclites que faire tenir tout cela ensemble sans passer par l’idéal républicain semblait mission impossible. « La nation française n’est pas un peuple mais cent », répète Todd, « et ils ont décidés de vivre-ensemble ».

On a très envie de le croire mais, en 2013, il serait bon de lâcher un peu la bribe sur cet idéal républicain. Car aujourd’hui, bien loin de permettre le vivre-ensemble, c’est lui qui – il est vrai invoqué par les forces réactionnaires du FN, d’une frange de l’UMP et du PS – met des bâtons dans les roues de tous ceux qui voudraient vivre joyeux et composer leur identité comme il l’entende, bien loin de toute sirène nationale.

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